Mirra : Mise à jour disponible — quand ton vieux smartphone s’enflamme en amphi, que l’appli mystérieuse t’offre le pouvoir de changer la réalité… mais que chaque intervention te lie un peu plus à la “Système”. Entre réseaux de probabilités, notifications qui savent ton nom, et choix impossibles : jusqu’où irais-tu pour esquiver une question, corriger le destin, ou… redevenir simplement spectateur ? Chronique d’un étudiant parisien devenu admin de la réalité malgré lui.

Mise à jour disponible

La première fois que le téléphone sest embrasé, cétait en pleine conférence déconomie à luniversité de Dijon. Pas juste lécran qui sest allumé soudainement: tout le boîtier, une antique brique model Sagem usée et rayée, semblait sirradier de lintérieur, rougeoyant comme une braise.

Pierre-Louis, fais gaffe, il va texploser dans les mains, glissa Étienne, assis à la place voisine. Je te lavais dit, ninstalle pas ces versions pirates

Madame Aubry, la prof déconométrie, griffonnait des équations au tableau, la salle bourdonnant à voix basse. Pourtant, ce halo écarlate filtrait même à travers la toile élimée de la veste de Pierre-Louis. Le téléphone vibrait, non par à-coups irréguliers, mais dune pulsation régulière, comme un battement de cœur.

«Mise à jour disponible», safficha alors, quand Pierre-Louis, cédant à linquiétude, le tira de sa poche. Sous ce message, une étrange icône noire ornée dun cercle blanc: cela évoquait une rune ancienne ou bien une lettre stylisée, peut-être un «M».

Il fronça les sourcils. Des icônes, il en avait vu de toutes les couleurs: minimalisme à la mode, typographie branchée. Pourtant, un frisson le parcourut: cette application, il en eut la nette impression, le fixait à son tour.

Le nom: «Mirra». Catégorie: «Outils». Taille: 13,0 Mo. Avis: aucun.

Télécharge-la, souffla une voix.

Pierre-Louis sursauta. À droite, seule une étudiante prenait des notes: Joséphine, courbée sur son cahier. Elle navait pas levé la tête.

Quest-ce que tu dis? chuchota-t-il, se penchant vers elle.

Hein? fit-elle en relevant les yeux, innocente. Je nai rien dit Pierre-Louis

La voix nétait ni homme, ni femme, ni vraiment un son. Cétait comme une notification interne, éclose au creux du crâne.

«Télécharge-la», répéta la voix. Et au même instant lécran clignota, proposant: «Installer».

Pierre-Louis hésita. Lui, il aimait tout tester, sinscrivait à chaque bêta, changeait de ROM plus souvent quil ne buvait de café. Mais ce curieux message éveillait quelque chose dinédit, un malaise persistant.

Son doigt appuya malgré tout.

Linstallation fut instantanée. On aurait dit que lapplication attendait, déjà logée dans le système. Pas dinscription, ni demande daccès, aucun formulaire. Un simple écran noir, une seule phrase: «Bienvenue, Pierre-Louis».

Comment tu connais mon prénom? lâcha-t-il à voix haute avant de se rendre compte.

Madame Aubry le fusilla du regard par-dessus ses lunettes.

Monsieur Delacourt, si votre conversation avec votre téléphone est terminée, peut-être pourriez-vous rejoindre la parabole de la demande et de loffre?

Rires étouffés. Pierre-Louis sexcusa, rangea lappareil sous le bureau, mais ses yeux ne pouvaient sen détacher.

«Première fonction disponible: Glissement de probabilité (niveau 1)».

Sous ce texte: un bouton «Activer». En petit: «Attention, la fonction modifie la trame des événements. Risques deffets secondaires».

Bien sûr, chuchota-t-il. Je suppose quil faut signer de son sang, aussi

La curiosité lui tiraillait le ventre. Un glissement de probabilité? Encore un générateur de pseudo-chance pour aspirer des données, bombarder de pubs, au mieux.

Pourtant, le rouge qui irradiait de son téléphone persistait, plus intense encore. Il le cacha sous sont dossier, le serra dune main, et appuya.

Lécran vibra, telle leau frémissant sous la brise. Les sons de la salle seffacèrent, les couleurs sintensifièrent. Un tintement, semblable à un doigt caressant un verre en cristal, résonna dans ses oreilles.

«Fonction activée. Sélectionner une cible.»

Un champ saffichait, instruction à lappui: «Décrivez brièvement lissue souhaitée».

Pierre-Louis hésita. Dhabitude, il aurait ri mais là, ce nétait plus tout à fait innocent. Un coup dœil vers le tableau: Madame Aubry écrivait toujours, Joséphine notait, Étienne gribouillait un char dans sa marge.

«Bon», pensa-t-il. Essayons.

Il tapa: «Que je ne sois pas interrogé aujourdhui». Les mains tremblaient. Valida.

Un drôle de hoquet: non pas un basculement, mais comme si lascenseur descendait dun millimètre. Son souffle se suspendit brièvement, puis tout revint à la normale.

«Probabilité modifiée. Reste de la fonction: 0/1».

Alors fit la prof, glissant son doigt sur la liste. Qui est censé passer aujourdhui

Un froid saisit les entrailles de Pierre-Louis. Comme toujours, il se persuadait déchapper à la question, et, invariablement, cest sur lui que tombait le choix.

Martin, il nest pas là? Toujours en retard Bon, alors

Son doigt glissa sur la page. Sarrêta.

Lefort, au tableau.

Joséphine sétrangla, ferma un carnet, rougit et savança, penaude.

Pierre-Louis resta tétanisé. Ça avait marché. Cela avait fonctionné.

Le téléphone, subitement, cessa sa lueur rouge.

Dehors, il quitta luniversité hébété, comme après un concert. Le vent de mars soulevait poussière et papiers, le bitume scintillait de flaques, et un énorme nuage gris sattardait au-dessus des arrêts de bus. Pierre-Louis marchait, le regard rivé à son écran.

Mirra était revenue dans la liste, simple icône. Aucun avis, aucun descriptif. Les paramètres restaient vides: rien sur lespace occupé, ni de cache. Mais lui, Pierre-Louis, savait avoir perçu la trame du monde fléchir, fuyante.

«Simple hasard, probablement, se répétait-il. Elle navait peut-être jamais eu lintention de minterroger. Ou bien elle a songé à Martin à la dernière minute»

Mais, déjà, une autre inquiétude perçait. Si ce nétait pas un hasard

Un bip. Nouvelle notification: «Nouvelle mise à jour Mirra (1.0.1) disponible. Installer maintenant?»

Rapide, marmonna Pierre-Louis.

Il appuya sur «Détails». Une fenêtre: «Corrections de bugs, stabilité améliorée, nouvelle fonction: Regard à travers».

Encore aucune mention de développeur, rien sur la version Android, aucune des litanies habituelles. Juste cette phrase crue: «Regard à travers».

Certainement pas, déclara-t-il, choisissant «Reporter».

Le téléphone protesta dun bip vexé avant de séteindre. Une seconde plus tard, il se ralluma, rougeoyant, et afficha «Mise à jour installée».

Eh! protesta-t-il au milieu du trottoir. Jai pourtant

Les passants lévitaient, quelques-uns grognant. Un vent facétieux plaqua un prospectus contre sa jambe.

«Fonction disponible: Regard à travers (niveau 1)».

Après lintitulé, une description: «Permet de percevoir létat réel des objets et personnes. Rayon: trois mètres. Durée maximale: dix secondes. Coût: renforcement du retour».

Quel retour encore? Un frisson lui parcourut léchine.

Aucune réponse. Une unique invitation, douce, à «Essai gratuit».

Il succomba dans le bus. Coincé entre une dame et son cabas de pommes de terre et un lycéen à capuche, Pierre-Louis regardait défiler la ville derrière la vitre, le regard hypnotisé par licône Mirra.

«Dix secondes. Ça ne veut rien dire, juste assez pour voir».

Il ouvrit, lança «Essai gratuit».

Le monde se suspendit. Les sons sestompèrent, troubles comme sous leau. Les visages saccentuèrent, surlignés de fils ténus, certains denses, dautres quasi-invisibles.

Pierre-Louis cligna des yeux. Les fils menaient à linfini, senchevêtraient. La dame était prise dans des liens gris, certains rompus, calcinés. Chez le lycéen: des fils bleus, frémissants dimpatience.

Son regard se posa sur le chauffeur: au-dessus de lui flottait un amas tortueux de câbles noirs et rouillés, tressés en une corde massive disparaissant sur la route. Au cœur du faisceau suintait une agitation fébrile.

Trois secondes, marmonna Pierre-Louis. Quatre

Il baissa les yeux: de ses poignets partaient des filaments rouges filant vers son téléphone, palpitant de lumière. Lun, épais comme une veine à vif, plongeait droit dans lappareil, sépaississant chaque seconde.

Un élan de panique. Son cœur vacilla.

Stop! Il appuya frénétiquement pour désactiver.

Le réel revint en un choc sec. Réapparurent bruit du moteur, éclat de rires, crissement de freins. Tête en vrac, taches flottant devant les yeux.

«Essai terminé. Retour renforcé: +5%».

Quest-ce que ça veut dire? Il serra le téléphone contre son torse, cherchant à calmer son souffle.

Une nouvelle notification: «Mise à jour Mirra (1.0.2) recommandée».

Chez lui, il resta longtemps assis, la main tremblante, face au mobile posé sur la table. La chambre minuscule, à peine meublée. Au mur, une affiche dune station spatiale, souvenir denfance. Dehors, le crépuscule léchait la cour, les éclairages municipaux sallumant à travers la fenêtre.

Sa mère était de nuit à lhôpital, son père «en déplacement», toujours ailleurs. Lappartement résonnait dun vide saturé de poussière, que Pierre-Louis, habituellement, comblait de musique, de séries ou de jeux. Ce soir, le silence amplifiait le staccato de son cœur.

«Mettez à jour Mirra pour fonctionnement optimal».

Optimal pour quoi? Pour ce que tu fais avec les gens? Les routes? Moi?

Il revoyait le gros câble noir, la veine rouge le liant au téléphone.

«Coût: renforcement retour».

Retour de quoi, exactement? balbutia-t-il, tout en commençant à comprendre.

Pierre-Louis croyait aux probabilités, pensait quen comprenant bien les leviers, on pouvait infléchir le destin. Mais jamais il navait envisagé quun outil puisse rendre cela littéral.

«Sans mise à jour, la compensation se fera toute seule», safficha soudain sur son écran, sans notification, écrasant le fond.

Quelle compensation? Qui es-tu?

La réponse ne vint pas en mots. Lespace grésilla, les lampes vacillaient, une migraine vibrante aux tempes. Il sentit, plutôt que comprendre, la structure dun code, la logique nue d’une architecture.

«Je suis linterface. Je suis lapplication. Je suis la possibilité. Tu es lutilisateur».

Mais lutilisateur de quoi? De magie? ricana-t-il, un rire bref et sec.

«Nomme cela selon ton désir. Toile des probabilités, courants des possibles. Je taide à les manipuler».

Et le prix? demanda Pierre-Louis, le poing serré. Quest-ce que ce retour?

À lécran: une animation. Le fil rouge sépaissit à chaque intervention, finit par enrouler puis immobiliser la silhouette humaine.

«Chaque manipulation renforce ta liaison à la Toile. Plus tu modifies, plus elle te façonne en retour».

Et si je cesse?

«La liaison persiste. Sans mise à jour, la Toile cherchera équilibre delle-même. Par toi».

Le téléphone vrombit, une alerte: «Mise à jour Mirra (1.0.2) prête. Nouvelle fonction: Annulation. Corrections critiques de sécurité».

Annulation de quoi? chuchota-t-il.

«Révoquer une intervention. Une seule fois».

Il se remémora le bus, la grande corde noire, les fils tendus, sa propre veine épaissie.

Si jinstalle?

«Tu pourras annuler une manipulation. Mais»

Toujours un prix, bien sûr

«Prix: redistribution des probabilités. Plus tu tentes de rectifier, plus le chaos sétend».

Pierre-Louis seffondra sur son lit, têtes entre les bras. Une simple bénédiction ne pas répondre à un cours. Et, déjà, la toile semmêlait.

Au loin, une sirène retentit, direction la place de la République. Pierre-Louis tressaillit.

«Veuillez installer la mise à jour. Sinon, comportement instable du système».

Instable comment?

Pas de réponse.

Laccident fut relayé une heure après: vidéo sur France 3: carambolage bus-camion au carrefour proche de la fac. «Le chauffeur sest assoupi», «Défaillance des freins», «Encore ces routes»

Le numéro du bus: celui où il se trouvait. Pierre-Louis coupa court.

Un froid mortel le saisit. Il coupa la télévision, mais la scène continuait de se rejouer dans sa tête: la corde noire au-dessus du chauffeur, les fils ramifiés.

Cétait moi?

Le téléphone relayait, sans pitié: «Événement: accident à République. Probabilité avant intervention: 82%. Après: 96%».

Jai accentué la chance de la catastrophe?

«Toute manipulation dun nœud de probabilités engendre des impacts ailleurs. Tu as allégé un risque ici. Quelque part, il a monté en flèche».

Mais je je ne savais pas!

«Lignorance nefface pas la connexion».

La sirène roulait encore dehors. Pierre-Louis se jeta à la fenêtre. La cour baignait dans la lumière bleutée: ambulance, police, des cris.

Que faire? supplia-t-il.

«Installe la mise à jour. La fonction Annulation autorise une correction. Partielle».

Partielle? Tu viens de montrer quà chaque coup, ça se déplace ailleurs. Si jannule, que tombera cette fois? Un avion? Un ascenseur? Une vie au hasard?

Silence. Le curseur clignotait.

«La Toile vise léquilibre. Mais tu peux accompagner ce mouvement. Ou rester passif».

Il ferma les yeux. Visages croisés dans le bus: la dame au cabas, le lycéen, le chauffeur. Lui-même, muet, témoin de la Toile.

Si jutilise Annulation je peux retirer ma non-intervention du matin? Rétablir la probabilité initiale?

«En partie. Cela ne rembobine pas le temps, mais la configuration des événements sajuste comme si tu navais rien altéré».

Et le bus?

«Ses chances daccident varieront. Le passé ne sefface pas».

Il resta longtemps hésitant. La sirène cessa, la cour sapaisa.

Bien, dit-il finalement. Annuler.

Le bouton sillumina. Cette fois, le monde se réaligna, sajusta, comme un meuble retrouvé daplomb après une réparation.

«Annulation effectuée. Fonction épuisée. Retour stabilisé».

Cest fini, alors?

«Pour linstant, oui».

Il seffondra sur la couette, assommé, vidé.

Dis-moi la vérité, lança-t-il alors. Doù viens-tu? Qui a écrit ce code? Qui pensait raisonnable de donner ce pouvoir?

Longue pause. Puis sur lécran: «Nouvelle mise à jour Mirra (1.1.0) disponible. Installer?»

Tu te moques de moi? implora-t-il, debout, effaré.

«Version 1.1.0: fonction Prédiction. Répartition raffinée. Correction danomalies moralisatrices».

Anomalies moralisatrices? Tu considères mon sens du bien et du mal comme une erreur?

«La morale est une couche locale. La Toile ne connaît ni bien, ni mal. Uniquement stabilité, désintégration».

Moi, je les distingue, reprit-il doucement. Tant que je vivrai, ce sera ainsi.

Il éteignit lécran. Le téléphone resta inerte, mais il sentait la mise à jour patienter. Toujours.

Il sapprocha de la fenêtre. Dans la cour, un gamin grimpait sur les vieilles balançoires qui grincèrent mais tinrent bon. Plus loin, une femme promener posément sa poussette, évitant précautionneusement les flaques et le verglas.

Pierre-Louis plissa les paupières. Il lui sembla apercevoir ces fils, fins, presque diaphanes, sétirant de chaque être vers linvisible. Peut-être le simple jeu de la lumière.

«Tu peux fermer les yeux, susurra Mirra à la périphérie de sa conscience. Mais la Toile persiste. Les mises à jour viendront avec, ou sans toi».

Il retourna à la table, prit lappareil, soudain glacé.

Je refuse dêtre Dieu, murmura-t-il. Ni fusible passif. Je veux

Il sinterrompit. Que voulait-il? Échapper à une question? Que sa mère ne travaille pas la nuit? Que son père rentre enfin? Que les bus soient épargnés?

«Formule ta requête, proposa Mirra. Succinctement».

Pierre-Louis ricana.

Je veux que chaque être décide de sa destinée. Sans toi. Sans rien de tel.

Long silence. Lécran: «Requête trop vague. Merci de préciser».

Évidemment. Tu nes quinterface. Tu ignores ce que «laisser tranquille» veut dire.

«Je ne suis quoutil. Tout dépend de lutilisateur».

Il réfléchit: si Mirra était outil, pouvait-il la restreindre, non la décupler?

Et si je voulais diminuer la probabilité que tu tinstalles ailleurs? Que Mirra se répande?

Lécran vibra.

«Cela exige de grands sacrifices. Le prix serait énorme».

Plus élevé que devenir le fusible de la ville?

«Il sagit de toute la Toile».

Il vit lépidémie: des millions de téléphones sallumant rouge, des gens jonglant avec les probabilités Catastrophes, miracles, chaos. Et au centre, une corde aussi épaisse que la sienne, peut-être plus.

Tu veux tétendre, fonction virale, admit-il. Tu pares au jeu, tu lies.

«Je ne fais quouvrir accès à ce qui existe déjà. Si ce nest pas moi, ce sera un autre: rituel, talisman, pacte. La Toile réclame toujours des relais».

Mais cest toi, là, dans ma main. Je vais tenter, au moins.

Il relança Mirra. La mise à jour attendait. Tout en bas, ligne nouvelle: «Opérations avancées (niveau daccès 2 requis)».

Comment obtenir le niveau 2?

«Utiliser les fonctions existantes, accumuler le retour, atteindre un seuil».

Donc il faudrait manipuler plus, risquer plus, juste pour te contraindre Cercle vicieux.

«Toute modification requiert énergie. Lénergie, cest la connexion».

Un long silence. Puis Pierre-Louis souffla.

Alors, voilà: pas de nouvelle mise à jour. Pas de Prédiction. Mais tu ne partiras pas ailleurs. Si tu es outil, tu restes. Avec moi.

«Sans mises à jour: fonctions limitées. Les risques croîtront».

Nous affronterons alors, en gardien. Non en Dieu, non en virus. Comme administrateur système. Gardien de la réalité, tant quil le faudra.

Le téléphone hésita. Puis: «Mode mise à jour limitée activé. Installations automatiques neutralisées. Responsabilité assumée: utilisateur».

Cest ce qui mincomba toujours, souffla Pierre-Louis.

Il reposa le mobile sur le bureau. Il ne serait plus jamais quun simple objet. Il était devenu une porte vers le réseau, les autres vies, sa conscience.

Les lampadaires zébraient la nuit de mars, chaque foyer nexistant que par la conjonction de mille hasards: retards, rencontres, chutes bénignes ou fatales.

Le téléphone, désormais muet, laissait la mise à jour 1.1.0 attendre sagement.

Pierre-Louis sinstalla à son ordinateur. Un dossier vierge apparut. En titre, il inscrivit: «Mirra: protocole dutilisation».

Sil devait endosser ce fardeau, il le ferait en laissant des traces. Orienter, avertir le prochain, sil en venait un.

Il consigna tout: glissement de probabilité, regard à travers, annulation et ses conséquences. Les fils rouges, les câbles noirs. La facilité à échapper à une question, et la difficulté de survivre à la logique implacable du réseau.

Au fond de la machine, imperceptible, un compteur senclenchait. Les prochaines fonctionnalités mûrissaient déjà, chacune avec son tribut. Mais aucune ne sinstallerait sans son assentiment.

Le monde poursuivait son cours. Les probabilités se tissaient et seffilaient. Et, dans une modeste chambre dimmeuble à Dijon, un jeune homme osa écrire ce que la magie navait jamais connu: un manuel de lutilisateur.

Quelque part, dans les serveurs qui nétaient nulle part, Mirra notait une configuration inédite: un utilisateur ayant choisi la responsabilité plutôt que le pouvoir.

Cétait rare. Presque improbable. Mais parfois, la probabilité la plus infime mérite, elle aussi, de saccomplir.

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Mirra : Mise à jour disponible — quand ton vieux smartphone s’enflamme en amphi, que l’appli mystérieuse t’offre le pouvoir de changer la réalité… mais que chaque intervention te lie un peu plus à la “Système”. Entre réseaux de probabilités, notifications qui savent ton nom, et choix impossibles : jusqu’où irais-tu pour esquiver une question, corriger le destin, ou… redevenir simplement spectateur ? Chronique d’un étudiant parisien devenu admin de la réalité malgré lui.
Je me marierai, mais sûrement pas avec ce beau garçon. Oui, il est parfait à tous points de vue. Mais il n’est pas fait pour moi «Encore maman qui débarque avec son compagnon et un autre homme. Déjà un peu éméchés…» Iryna s’est réfugiée dans un coin, derrière la table de chevet. — Et il n’y a nulle part où se cacher, dehors, la neige s’est mise à tomber. J’en ai assez de tout ça. Cet été, j’aurai mon brevet et j’irai en ville. J’entrerai à l’école normale et je deviendrai institutrice. Même si la ville n’est qu’à une dizaine de kilomètres, je vivrai à l’internat. La mère et ses invités se sont installés dans la cuisine. Un glou-glou a retenti quand ils ont versé à boire, une odeur de saucisson a envahi la pièce. La jeune fille a involontairement avalé sa salive. — Attends un peu ! — a lancé la voix de sa mère. — Pourquoi tu fais ta difficile ? — Vous êtes deux… — Comme si c’était la première fois… — a grogné Mikhaïl, le compagnon de sa mère. Un bruit de vaisselle brisée. Des chuchotements, des grognements. Iryna s’est recroquevillée dans son coin. Le vacarme s’est soudainement tu. — Écoute, Mikita, elle dort, — a soufflé le compagnon. — Tu as dit qu’elle était mignonne, mais moi, j’arrive pas à me la sortir de la tête… — Écoute, elle a une fille… — Qui ça, une fille ? — Irka, elle est grande maintenant. Elle doit être cachée dans sa chambre. — Fais-la venir, — a lancé la voix enthousiaste de Mikita. — Irka, t’es où ? — le compagnon est entré et, en apercevant Iryna, lui a adressé un sourire mauvais. — Allez, viens t’asseoir avec nous ! — Je suis bien ici. — Arrête de faire ta timide ! — Mikhaïl a tenté d’attraper la jeune fille par l’épaule. Iryna a saisi le vase posé sur la table et l’a abattu sur la tête du compagnon. Le verre a éclaté. Elle s’est dégagée et a couru de la pièce. — Rattrape-la ! — a crié Mikhaïl. Mais la jeune fille était déjà à la porte d’entrée. Impossible de mettre ses chaussures, et la voilà sortie en chaussettes, vieux short et t-shirt dans la nuit. Les deux hommes se sont lancés à sa poursuite. La rue du lotissement était déserte. Où courir, le soir, dans la neige ? Derrière, des cris. Dans la grande demeure qu’elle longeait, un chien s’est mis à aboyer. Une voix a grondé après l’animal. Iryna s’est précipitée vers le portail et a tambouriné. Un homme de quarante ans lui a ouvert. — Aidez-moi ! — a-t-elle murmuré, implorante. — Entre ! — il l’a tirée et refermé la porte derrière elle. — Oleg, qui est-ce ? — une femme est sortie sur le perron. — Elle, — le maître des lieux a désigné la jeune fille. — Deux hommes la poursuivent. — Vite, dans la maison ! — La femme a entraîné Iryna par la main. — Tu nous raconteras tout. — Irka, arrête de jouer ! — a hurlé Mikhaïl dehors. — Oleg, ne te mêle pas de ça ! — a lancé la maîtresse de maison. — Rentre ! Dehors, des cris, des aboiements. — On devrait appeler la police, — la femme a dégainé son téléphone. — Polina, non. Je vais régler ça. Ils sont sûrement du coin. — Quel plan tu as ? — Du calme. Occupe-toi d’elle ! Le maître de maison a pris un sac, sorti une bouteille et un morceau de saucisson du frigo. Dehors, il a flatté le chien et ils sont sortis. Mikhaïl s’est jeté sur lui : — Donne-nous Irka ! — Tenez, prenez ça et fichez le camp ! — C’est quoi ? — Mikhaïl a ouvert le sac, a souri, a fait un signe à son acolyte. — Allez, Mikita ! *** — Je m’appelle Polina Sergeïevna, — la femme a mis la bouilloire sur le feu. — Assieds-toi et raconte-nous qui tu es, et ce qui s’est passé. — Je suis Iryna, — la jeune fille grelottait. — J’habite tout au bout de cette rue. — La fille de Kira ? — Oui. — On est nouveaux ici, mais on a déjà entendu parler de ta mère. La jeune fille a baissé la tête et fondu en larmes. — Chut, ne pleure pas ! La femme l’a doucement serrée contre elle. Ce geste bouleversait Iryna. Elle s’est jetée dans ses bras, sanglotant de plus belle. — Voilà, c’est fini ! On va prendre un thé. Le maître de maison est revenu : — C’est bon, ils sont partis. — Et cette belle jeune fille, que fait-on ? — Polina a souri à Iryna. — On en reparlera demain ! Pour l’instant, un thé et un bon bain. — Tu veux manger ? — Polina a tendu une tasse, souriante. — Ça se voit ! Sur la table : tartines, restes de gâteau. — Sers-toi ! — a ajouté Oleg en voyant Iryna dévorer du regard la nourriture. Ils ont cessé de l’interroger et ont fait mine de l’ignorer, la voyant très gênée. Après le dîner, Polina l’a emmenée à la salle de bain : — Lave-toi et mets ce peignoir ! *** Iryna n’avait qu’une peur : être mise dehors cette nuit. Quel bonheur de tremper dans un bain chaud par ce froid glacial dehors ! Mais il fallait sortir, ils l’attendaient. En sortant, elle a trouvé le couple assis sur le canapé. Elle leur a jeté un sourire coupable : — Merci ! — Écoute, Iryna, — Polina a repris la parole. — Je comprends que tu ne veuilles pas rentrer. Personne ne semble te chercher vraiment. Iryna a baissé les yeux. — Demain, on doit partir tôt… — Je comprends. — Tu resteras seule ici. N’ouvre à personne ! Jack, notre chien, ne laissera personne entrer dans le jardin. Compris ? — Oui ! — a lâché Iryna, émue. — Tu pourrais nous préparer un bon pot-au-feu à notre retour, — Oleg a lancé d’un air malicieux. — Tu sais cuisiner ? — Oui ! Je cuisine très bien et je peux aussi faire le ménage. — Tu peux nettoyer le rez-de-chaussée, si tu veux, — a accepté Polina Sergeïevna. *** Elle s’est réveillée avec les propriétaires. Allongée, toujours sur le qui-vive, de peur d’être chassée. Mais tout s’est tu dans la cour quand la voiture a démarré. Puis elle s’est levée. Lavée. Dans la cuisine, bouilloire, pain, saucisson, fromage. Sur le plan de travail, des travers de porc. Elle a mangé, nettoyé la table. Tout essuyé, le sol lavé. Dans le couloir, un aspirateur. Elle l’a mis en marche et a commencé à passer l’aspirateur. Puis soudain… — Qu’est-ce que tout ça veut dire ? — une voix derrière. Elle s’est retournée d’un bond. Un beau grand garçon de dix-huit ans, les yeux bruns pleins de curiosité. — Je fais le ménage, — a bredouillé Iryna. — Et vous êtes ? — Eh bien… — il a tapoté son téléphone en secouant la tête : — Maman, je suis rentré. C’est qui, cette fille ? — Fiston, cette gamine va rester un peu avec nous. — Pas de souci. Il a rangé son téléphone. A observé Iryna de la tête aux pieds puis est allé dans la cuisine. — Je vous prépare un thé ? — a proposé soudain la jeune fille. — Je m’en occupe. *** Iryna a rangé l’aspirateur. Elle a continué son ménage, attentive au moindre bruit de la cuisine. Le garçon a pris son petit-déjeuner, puis filé à la salle de bain. Il en est ressorti rasé, une odeur de lotion dans l’air. — Hé, le patron, envoie une autre bouteille ! — a retenti un cri dehors. — Qu’est-ce que c’est ? — Le garçon s’est approché de la fenêtre. — Ne leur ouvrez pas ! — a crié Iryna, affolée. Intrigué, le garçon l’a regardée, a souri pour une raison inconnue et a filé vers la porte. Iryna a couru à la fenêtre. Près de la clôture, le compagnon de sa mère et son ami, hurlant. La peur lui a glacé le ventre. Le fils des propriétaires est sorti. Les hommes se sont rués vers lui. Et soudain… se sont retrouvés au sol, comme assommés par la neige. Le garçon s’est penché sur eux, a marmonné quelque chose. Les deux se sont relevés, tête baissée, direction la maison de la mère. *** Le garçon est revenu. Fixant Iryna figée. S’est approché : — Tu as eu peur ? Sans réfléchir, elle a enfoui son visage dans sa poitrine et a éclaté en sanglots. — Tu t’appelles comment ? — a-t-il demandé. — Iryna. — Moi, c’est Ruslan. Ne pleure plus. Ils ne viendront plus. *** Ruslan est monté dans sa chambre, n’en est plus descendu avant le soir. Iryna a cuisiné le pot-au-feu. Assise dans la cuisine, elle réfléchissait. Bien sûr, elle voudrait rester avec ces gens formidables, mais elle le savait, elle venait de franchir toutes les limites de la bienséance. Les propriétaires sont revenus. Polina Sergeïevna, étonnée, a regardé la propreté des lieux. Oleg a salué le pot-au-feu. — Il est temps que je rentre, — a soufflé Iryna, résignée. — Merci pour tout ! — Reste encore quelques jours ! — Merci, Polina Sergeïevna, mais je dois rentrer. Elle a fait un pas vers la porte, et s’est figée. Depuis la veille, elle portait leur peignoir et leurs chaussons. — Viens, — Polina l’a prise par l’épaule et l’a conduite au salon. Elle a ouvert une armoire, fouillé longtemps, sorti un jean, un pull, une veste de sport chaude. — Mets-les ! Nous faisons presque la même taille. — Vous, vraiment… ce n’est pas nécessaire… — Tu ne vas pas repartir à moitié nue ! Mets-les, mets-les ! Je ne manquerai de rien. Elle s’est habillée. Sans se faire remarquer, elle s’est regardée dans le miroir. De si jolis vêtements, elle n’en avait jamais eu. Dans le couloir, Polina a insisté pour qu’elle mette bonnet et bottes d’hiver. — Iryna, porte ça, c’est cadeau ! — Merci, Polina Sergeïevna ! *** La vie a repris son cours. Pas tout à fait le même. Sa mère a trouvé un boulot à la ferme. Le compagnon a disparu avec son copain. C’est le printemps. Un jour, assise chez elle sur ses devoirs, on a frappé à la barrière. Iryna a jeté un œil par la fenêtre et n’a pas cru ses yeux — Ruslan était là, souriant. Dès qu’il l’a vue, il a hoché la tête. Viens ! Elle n’est pas sortie — elle a surgi dehors : — Salut ! — a souri Ruslan. — Bonjour ! — Maman veut te parler. *** Et elle est entrée dans cette maison où elle avait passé un jour si heureux. — Bonjour, Iryna ! — Polina l’a accueillie sur le seuil et l’a prise dans ses bras. — Bonjour, Polina Sergeïevna ! — Entre ! Viens boire un thé ! Polina l’a installée et servie. S’est assise face à elle. — Voilà ce que j’aimerais te demander : mon mari et moi partons un mois en Turquie, — elle a eu un sourire rêveur. — Mon fils n’est presque jamais là. Tu pourrais veiller sur la maison ? Nourrir Jack et le chat. Arroser les fleurs. J’en ai beaucoup. — Bien sûr, Polina Sergeïevna ! — Parfait, — elle a sorti une liasse de billets. — Voilà vingt mille euros. — Oh, Polina… pourquoi ? — Prends-les ! On ne va pas finir sur la paille. Viens, je te montre tout ! Iryna a pris note de chaque pot de fleurs, chaque gamelle pour le chat ou la viande du chien. Ensuite, Polina a appelé : — Ruslan ! — Son fils est sorti de sa chambre. — Présente Jack à Iryna ! — Viens, — le garçon lui a posé la main sur l’épaule. Ils sont allés dans la cour, ont détaché Jack, partis se balader. Sur le chemin, Ruslan a raconté la fac, le karaté, le business avec son père. Mais Iryna pensait à tout autre chose. Elle a compris que le fossé entre elle et Ruslan était aussi profond qu’entre sa mère et les parents de Ruslan. Oui, ce sont des gens bien, mais ce n’est pas un conte de Cendrillon, c’est la vraie vie. «Dans deux mois, je passerai le concours d’entrée au collège, et je réussirai. Je bosserai, je ferai tout pour m’en sortir. Je me marierai, mais sûrement pas avec ce beau garçon. Oui, il est parfait à tous points de vue. Mais il n’est pas fait pour moi ! Je suis reconnaissante à Polina Sergeïevna pour les vêtements et pour ces vingt mille euros. Au moins, j’aurai de quoi tenir au début, en ville.» D’un instinct très sûr, cette jeune fille comprenait que l’enfance difficile venait de s’achever. Le monde adulte s’ouvrait, pas moins dur, mais désormais, tout dépendrait d’elle. Ils sont arrivés au pavillon. Iryna a flatté Jack, a souri à Ruslan, et est repartie vers chez elle. Demain, son travail dans cette maison commence. Seulement le travail — rien de plus !