Je ne veux pas la perdre

Cher journal,

Aujourdhui jai croisé Félix, qui attendait au passage piéton, et un poids énorme sest abattu sur ma poitrine. Je savais que je devais enfin parler sérieusement à mon ami, mais je ne savais pas par où commencer. «Bon sang, questce que je vais lui dire ? Excuse-moi, Félix, je ne peux pas te rendre ton chien parce que jen ai besoin moimême ? Et quen penseratil ? Au mieux, il prendra ça comme une mauvaise blague. Au pire, il croira que jai perdu la raison.»

Jai jeté un regard vers mon compagnon à quatre pattes, Benoît, et à voix basse je lui ai soufflé :

Tu veux bien jouer le jeu ? Fais semblant de ne pas vouloir rentrer, daccord ?

Le chien ma lancé un de ces regards étonnés, comme sil se demandait comment je pouvais ne pas vouloir rentrer alors que je lattendais depuis trois jours. En un instant, il a remué la queue à tout rompre.

«Salut, André!», a lancé Félix, puis sest mis à genoux pour prendre Benoît dans ses bras. «Ça fait longtemps que je ne tai pas vu, mon gros matou. Je ne le donnerai à personne.»

Jai froncé les sourcils. Tout semblait plus compliqué que je ne le pensais. Après de telles paroles, Félix ne serait pas enclin à me faciliter la tâche.

Dis, Félix, tu ne prévois pas de partir quelque part bientôt ? aije commencé à distance.

Je viens juste de rentrer, a souri Félix. Pourquoi feraisje un autre voyage ?

Tu sais, on ne sait jamais aije marmonné, serrant un peu plus la laisse de Benoît. Peutêtre quun proche aura un anniversaire.

Dieu merci, non. Cette année on a dépensé tout notre argent pour le cadeau de la bellemaman, on est à sec. Les anniversaires, ça te ruine. Tu cherches quoi, au fait ?

Jai besoin dun service Jai besoin de ton chien. Vraiment.

Quoi! ?

Juste pour quelques jours, au maximum une semaine. Tu pourrais maider jai fixé Félix avec un regard qui la décontenancé, le laissant muet un instant avant quil ne reprenne parole.

André, ça va ? Tu ne serais pas malade ? Pourquoi ce besoin? Tu nas jamais supporté les chiens, depuis tout petit. Je tai demandé de garder Benoît, et maintenant

Bah, jai peutêtre changé davis, oui.

Tu me caches quelque chose. Dis-moi la vérité, besoin dun chien pour… un braquage? a-t-il plaisanté.

Pas du tout, aije haussé les épaules. Cest plus compliqué que tu ne limagines.

Je navais dautre choix que de tout avouer. Félix mécoutait, silencieux, un sourire aux lèvres.

Alors, tu me prêterais Benoît ? aije demandé, lespoir tremblant dans la voix. Jai besoin de lui, cest presque une question de survie.

Tout a commencé quand Félix, qui possède maintenant le chien que je supplie, ma appelé avec une requête inattendue :

André, la bellemaman fête son anniversaire, et moi et Élise partons une semaine. On ne peut pas prendre Benoît avec nous, elle le trouve trop effrayant, comme un ours Tu pourrais le garder? Cest un chien bien élevé, il ne pose aucun problème.

Félix, je comprends, la bellemaman, cest sacré Mais me confier un chien, cest quoi, un défi? Depuis tout petit, les animaux, cest pas mon truc. Et ils ne maiment pas non plus.

Benoît te survivra, a ri Félix. Je plaisante, je nai vraiment nulle part où le mettre. Sil te plaît, sauvele.

Je naimais pas lidée de prendre la responsabilité dun chien qui nétait pas le mien, mais comment refuser à un ami ?

Daccord, Félix. Je garde Benoît, mais cest la première et la dernière fois, daccord?

Entendu, merci.

Benoît sest avéré calme et obéissant à la maison. Mais quand je lai emmené au parc, sûr de sa présence, je lai lâché de la laisse. Le pauvre animal sest enfui et ne revint jamais. Jai fouillé chaque buisson, chaque allée du parc, sans succès.

Super, vraiment! me suisje énervé. Que je perde un chien le premier jour

À ce moment, le portable a sonné. Félix, visiblement irrité, a demandé :

Salut, André, comment ça se passe? Vous êtes en balade ?

Salut, Félix. Oui, on a pris lair, aije répondu, le cœur battant.

Fais gaffe à ne pas le lâcher, il adore courir. Daccord?

Oui, merci, aije murmuré en scrutant le terrain, le chien disparu comme englouti par la terre.

Soudain, jai aperçu une coureuse sur le sentier. Linstant où elle est apparue, Benoît a cessé dêtre le centre de mon attention. Elle était dune beauté à couper le souffle, vraiment, dune élégance rare.

Je suis resté bouchebée. Elle sest arrêtée en voyant la laisse dans ma main, a souri et a demandé :

Excusezmoi, avezvous perdu un chien? Un gros, noirblanc avec des taches rousses?

Non aije bafouillé, puis, aussitôt, jai hoché la tête. Euh oui, cest mon chien, ou plutôt celui de mon ami. Vous lavez vu?

Je le suivais près dun banc, il courait après des moineaux. Je peux vous montrer?

Jaimerais bien, aije répondu, incapable de détourner les yeux. Quelques minutes auparavant, je navais même pas envisagé dentamer une relation, la vie de célibataire me convenait parfaitement. Aujourdhui, lidée dun couple me séduit.

Vous êtes figé, jeune homme ? a commenté linconnue en remarquant mon immobilité. Courez, ne perdez pas de temps, je manque dune minute.

Jai saisi ma chance, jai couru après elle, le cœur battant. Plus je la poursuivais, plus je sentais que je serais prêt à courir jusquau Pôle Nord pour elle. Elle semblait légère comme lair, tandis que moi, je peinais à garder le rythme, haletant, les yeux qui se brouillaient. Au bout de deux cents mètres, je me suis effondré.

Elle sest arrêtée, sest penchée et a demandé :

Vous allez bien?

Oui, juste un petit coup de fatigue, aije souri péniblement.

Vous fumez? a demandé-elle.

Jarrête, aije répliqué.

Bien. Quand vous avez arrêté, faites du jogging le matin, ça renforce le corps. Courir, ça sert à bien des choses.

Vous pensez à fuir la police après un braquage de banque? aije plaisanté.

Non, mais si vous étiez plus rapide, votre chien ne séchapperait jamais, a-t-elle ri. Vous le rattraperiez en deux temps trois mouvements.

Ce nest pas mon chien Cest celui que mon ami ma demandé de garder pendant quil allait à lanniversaire de sa bellemaman, aije expliqué.

Et vous avez accepté? a-t-elle souri. Vous devez vraiment aimer les chiens.

Je voulais contester, mais son regard intéressé ma fait acquiescer.

Depuis tout petit, jadore les chiens. Jen suis fou.

Alors pourquoi vous nen avez pas le vôtre? Vous les promenez à tour de rôle?

Je navais pas prévu cette question. Avant que je ne trouve une réponse, Benoît est réapparu, la gueule pleine dune brindille. Je lai rattrapé, jai attaché la laisse et, pendant quelle faisait connaissance avec lui, je lui ai proposé une petite promenade. Elle a accepté, sans grandes attentes, mais elle a aimé le moment, tout comme moi.

Cest grâce à ce petit incident que jai rencontré Élodie, la fille dont je suis tombé amoureux dès le premier regard. Le lendemain, nous sommes retournés ensemble au parc, Benoît à nos côtés. Elle courait avec le chien, et moi, je lobservais discrètement. Plus tard, assis sur un banc, elle ma demandé :

Vous faites quoi dans la vie? elle a lancé une balle à Benoît, achetée dans une animalerie.

Jai un petit atelier de réparation dordinateurs et de téléphones, aije répondu, fier.

Ah, cest sympa. Ma mère et moi tenons aussi une petite boutique familiale, a souri Élodie, sans préciser de quel commerce il sagissait. Le détail ne mintéressait pas ; cétait sa présence qui comptait.

Le sixième jour, jai invité Élodie à un rendezvous. Avant cela, je suis passé au marché aux fleurs pour acheter des bouquet. Benoît, tirant la laisse, ma dévié vers un stand plus loin.

Arrêtetoi, sale bête! me suisje exclamé.

Quand je suis enfin arrivé, derrière le comptoir de fleurs, se tenait Élodie, accompagnée de sa mère, Ludivine.

Bonjour, aije bafouillé.

Quelle surprise, a éclaté Élodie. Comment avezvous trouvé mon chemin?

En cherchant des fleurs pour une fille, aije rougi. Enfin, pour vous.

Cest le même André dont tu mas parlé? a demandé Ludivine, surprise.

Exactement.

Venez plus près, jeune homme, je veux vous voir. Et votre chien, il est magnifique, non? a ajouté Ludivine.

Ainsi, grâce à Benoît, jai non seulement découvert Élodie, mais aussi sa mère. Ludivine était une femme très agréable ; je me suis même surpris à limaginer comme ma future bellemaman.

On se voit demain ? ma demandé Élodie en me raccompagnant.

Bien sûr.

Noublie pas damener Benoît.

Je ne pourrai pas, son maître revient demain. Il faut le rendre.

Le rendre? Quelle tristesse Vous ne me plaisez plus?

Pourquoi? Cest vous qui êtes la seule qui compte pour moi.

Ce nest pas ça. Jai toujours voulu un gros chien, mais je nai jamais osé. Jai peur de la responsabilité. Chez nous, on a toujours eu des chats, cest plus simple. Mais avec vous, je me sens prête à tenter laventure. Cest pourquoi je suis triste de le perdre.

Jai vu la déception dÉlodie, et le doute me rongeait. Si je rendais Benoît à Félix, notre relation naissante pourrait seffondrer. La peur de la perdre ma envahi.

Je ne veux pas la perdre, vous voyez? aije murmuré en regardant le chien. Que faire?

Finalement, je nai trouvé dautre solution que de demander à Félix de garder son chien un peu plus longtemps, le temps que je décide. Félix, surpris, a longuement réfléchi puis, en tapotant mon épaule, a accepté :

Daccord, André, construis ta vie. Mais je ne pourrai pas te rendre Benoît tout de suite.

Je comprends, merci.

Le jour suivant, je suis revenu au parc avec Benoît. Élodie était contente, puis ma demandé :

Tu nallais pas rendre le chien à son maître? Tu las volé?

Pas du tout, le propriétaire na pas pu venir, alors Benoît reste avec moi un moment.

Lorsque la semaine de « location » sest achevée, jétais nerveux, craignant la réaction dÉlodie. Mais Benoît, fidèle, a arrangé les choses. Alors que nous discutions sur un banc, jai fouillé le parc comme si je cherchais un trésor, et je suis revenu avec un petit chiot. Pas de race pure, mais tout de même un chien.

Oh, quil est mignon! sest exclamée Élodie. Benoît a trouvé un remplaçant?

Il semble bien, aije répondu, pensif.

On le garde? a-t-elle demandé.

Bien sûr.

Ainsi, tout sest arrangé. Benoît a repris le chemin de son maître, et Élodie et moi avons accueilli le chiot dans notre vie. Jai assumé pleinement la responsabilité du petit, lai fait entrer chez moi, et, peu après, Élodie a emménagé dans mon petit appartement de célibataire.

Quelques mois plus tard, nous nous sommes mariés, et jai invité mon ami Félix, sa femme et, bien sûr, Benoît à la réception.

Voilà, cher journal, le fil de ces événements qui mont montré que parfois, un simple chien peut changer le cours de notre existence.

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