Le Don de Dieu… Ce matin-là, un ciel plombé, chargé de lourds nuages bas, enveloppait Paris dans une lumière grise ; au loin, les premiers grondements sourds annonçaient l’orage. La toute première tempête du printemps parisien arrivait enfin. L’hiver avait fini par rendre les armes, mais le printemps, capricieux, se laissait désirer. L’air restait froid, le vent s’engouffrait dans les couloirs de la ville, soulevant poussières et feuilles mortes sur les pavés. Quelques brins d’herbe osaient à peine percer la terre encore engourdie. Les bourgeons tardaient à offrir leurs joyaux. Toute la nature attendait la pluie, souffrait de cette sécheresse hivernale, victime aussi d’une saison froide mais avare en neige. La terre fatiguée, mal abreuvée, convoquait l’orage avec impatience, rêvant de ce crachin bienfaisant qui la laverait, la réconcilierait avec la vie et accoucherait enfin d’un printemps généreux, fleuri comme une jeune Parisienne éprise de tendresse et de lumière. C’est alors seulement que jailliront l’herbe verte et les fleurs multicolores, que les oiseaux chanteront en cœur dans les allées du Jardin du Luxembourg ou du parc Monceau, bâtissant leurs nids dans les arbres en fleurs, célébrant le renouveau. La vie continuerait. — Alex, viens prendre le petit déjeuner ! appela Véronique. Ton café va refroidir ! Un parfum alléchant de café et d’œufs brouillés flottait depuis la cuisine. Il fallait se lever. Après la discussion éprouvante de la veille, les larmes de Véronique, la nuit blanche et les lourdes pensées, Alex aurait voulu rester couché. Mais la vie continuait. Véronique avait elle aussi le visage fatigué, les yeux rougis, les cernes creusées. Elle lui offrit sa joue pâle pour un baiser, lui adressa un faible sourire. — Bonjour mon amour… On dirait bien qu’un orage approche. Seigneur, comme j’aimerais qu’il pleuve ! Quand goûterons-nous enfin au vrai printemps ? Écoute, ça m’a inspiré quelques vers : J’attends le printemps, comme une délivrance De la froidure hivernale, de l’errance. Le printemps, comme l’éclaircissement De tous mes doutes et égarements. J’espère qu’il viendra, qu’avec lui tout s’éclairera. Il me semble qu’il est seul à pouvoir tout remettre À l’endroit, À cœur ouvert, Plus simple, Plus sûr, Plus sincère. Où es-tu, printemps ? Viens donc vite ! Alex la serra tendrement dans ses bras, baisa sa tête blonde penchée de douleur, respira l’odeur de camomille et de prairie dans ses cheveux, le cœur serré. Ma pauvre, ma tendre chérie, pourquoi le destin s’acharne-t-il sur nous ? On vivait au moins nourris par l’espoir, toutes ces années… Mais la veille, ce grand professeur parisien, leur ultime espoir, avait mis fin à leur attente. — Je suis désolé… Vous ne pourrez pas avoir d’enfants. Alex, votre séjour à Tchernobyl a laissé des traces indélébiles. Malheureusement, la médecine est impuissante ici. Véronique s’essuya les yeux d’un geste déterminé, secoua la tête. — Alex, j’ai beaucoup réfléchi. Je crois qu’il nous faut adopter un enfant. Combien d’enfants délaissés attendent dans les foyers d’accueil ? Adoptant un petit garçon, nous serons enfin parents, nous aurons notre fils, tu es d’accord ? On l’a tellement attendu, si longtemps… — Les sanglots coulèrent de nouveau sur ses joues. Alex la serra contre lui en retenant lui aussi ses larmes. — Bien sûr que je suis d’accord ! Ne pleure plus, ma chérie, ne pleure plus… C’est à cet instant qu’un éclat de tonnerre fit trembler l’immeuble haussmannien. La pluie, tant attendue, déferla sur la ville, lessivant la poussière, les soucis, et la tristesse. Enfin, le ciel avait exaucé leurs prières ! La pluie printanière tombait à torrents, plongeant Paris dans une fugace nuit d’orage. Alex et Véronique, enlacés, debout près de la fenêtre grande ouverte, savouraient les gouttelettes sur leur peau, la fraîcheur vivifiante et le parfum de renouveau. Le voile sombre sur leurs cœurs commençait à se dissiper, lavé par ce premier orage du printemps — symbole de la vie et de la renaissance ! Quelques jours plus tard, ils se tenaient devant le portail d’une maison d’enfants à Montreuil, le cœur battant, fébriles à l’idée de rencontrer celui qui pourrait devenir leur fils tant rêvé : un petit Basile. Déjà, ils l’aimaient d’une tendresse accumulée au fil de longues années d’attente et d’espérance. Mais dès la première visite, c’est le regard d’une fillette aux yeux d’azur, en grenouillère humide, posée sur une couverture usée, qui retint leur attention. L’enfant, mal soignée, regardait tristement les adultes de passage. Le cœur serré, Véronique murmura à Alex : — Et si nous retournions voir cette petite ? Elle me touche tant… La directrice s’étonna : — Vous désiriez un garçon… Cette fillette n’était pas prévue pour vous. — Nous voulons la revoir. On les mena donc à la fillette, que l’on avait nettoyée entre-temps. Son petit visage prenait des couleurs ; en les voyant s’approcher, elle leur adressa un sourire timide, ses fossettes apparurent, elle tendit les bras et essaya de se lever… mais ses petits pieds étaient retournés vers l’arrière. Alex la prit sans hésiter dans ses bras, la petite se blottit contre lui. Les larmes d’émotion montèrent aux yeux des adultes présents. La directrice, Madame Anne Perrin, expliqua : — Cette enfant a besoin de soins lourds ; ses jambes sont déformées, mais les médecins pensent qu’on peut l’opérer à Paris. Ce sera long, coûteux, et il faudra beaucoup d’amour et de patience… Consultez le professeur, réfléchissez bien. Je vous laisse un mois pour décider. Un mois plus tard, Alex et Véronique revinrent, leur décision prise : cette petite Lili serait leur fille. La consultation confirma : après plusieurs interventions chirurgicales, Lili pourra courir comme les autres enfants. Pour assurer les soins, ils vendraient leur voiture et la maison en construction, vivant dans leur petit appartement parisien en attendant des jours meilleurs. Après les démarches administratives laborieuses, l’adoption fut finalisée. Lili s’installa chez eux ; Véronique quitta son emploi pour se consacrer à sa fille, qu’elle emmena régulièrement à l’hôpital Necker pour les interventions. Lili endura les opérations, les plâtres, mais sa vivacité, sa curiosité et ses sourires enjoués remplirent la maison et les cœurs. À la maternelle, on remarqua son don pour le dessin ; elle rejoignit une école d’arts plastiques, puis suivit des cours de danse. Toujours au centre du groupe, Lili devint rapidement la coqueluche de ses camarades et la fierté de ses parents. Quand ils déménagèrent à Paris intra-muros — grâce à l’essor de l’entreprise d’Alex — Lili entra dans une école renommée du 16e arrondissement, brillante élève en classe de sixième, toujours entourée d’amis, douce, créative, délicate. Un vrai don du ciel… Voilà comment, sous le ciel de Paris, le printemps de la vie souffla sur la maison d’Alex et Véronique, apportant la tendresse, l’amour et la renaissance qu’ils attendaient tant.

Un cadeau du ciel

Le matin était morose : de grosses nuées traînaient sur Paris, pesantes et molles, et le tonnerre, boudeur, grondait au loin quelque part vers la banlieue. Lorage sannonçait, le premier de ce printemps parisien.
Lhiver sétait enfin fait la malle, mais le printemps, fidèle à sa réputation de flâneur français, ne semblait pas pressé de débarquer. Il faisait encore froid, le vent, bien parisien, samusait avec les feuilles mortes de la saison passée, les soulevant ici et là le long des trottoirs. Lherbe peinait à sortir de la terre, boudant la lumière. Les bourgeons, eux, jouaient les snobs, refusant de montrer le bout de leur nez.
La nature, comme une Parisienne à la veille des soldes, attendait la pluie avec une nervosité palpable. Lhiver avait été sec, venteux, pas une miette de neige sur les toits de zinc, pas assez de repos ni deau pour la terre. La voilà maintenant, lasse, assoiffée, priant pour son grand moment orageux.
Ce fameux orage allait laver paris et lui redonner vie : pluie généreuse, fraîcheur revigorante, un nettoyage de printemps aussi attendu quun bon café au comptoir. Et alors, le vrai printemps arriverait, généreux, fleuri, éclatant, pareil à une femme amoureuse de la vie.
La terre donnerait de lherbe, des fleurs bariolées dans les squares, des feuilles fragiles, de doux fruits sur les arbres alignés du parc Monceau. Les oiseaux, en bons chanteurs montmartrois, lanceraient leurs trilles dans les jardins, bâtissant des nids dans laubépine tiède. Oui, la vie continue.

Camille, viens prendre ton petit-déjeuner ! hurla Éloïse depuis la cuisine. Ton café va refroidir.
Lodeur du café et des œufs brouillés, classique du matin boulevard Saint-Germain, traînait jusquà la chambre. Il fallait se lever. Mais après la dispute de la veille, les larmes dÉloïse, la nuit blanche et les pensées lourdes franchement, qui en aurait eu envie ?
Mais il faut bien : la vie ne sarrête pas.
Éloïse avait mauvaise mine ; ses yeux étaient rougis, des cernes marquaient ses joues pâles. Elle tendit la joue à Camille pour un baiser et lui offrit un pauvre sourire.
Bonjour mon chéri Tu sens cet orage qui arrive ? Seigneur, ce que jespère la pluie ! Quand est-ce que le vrai printemps va se décider ? Ecoute ce poème que j’ai en tête, cest de circonstance, tu ne trouves pas ?
Jattends le printemps, comme on attend la lumière
Pour tromper lhiver, ses ombres et sa faim
Je guette le printemps, promesse familière
Dun monde qui sarrange et ségaye enfin
Il me semble quenfin, quand il viendra
Tout séclairera dun coup
Il me semble que lui, seul, saura
Remettre lordre partout
Plus droit, plus simple
Plus sûr, plus vrai
Où es-tu, printemps ? Viens, il est temps !

Camille entoura ses bras autour des petites épaules dÉloïse, déposa un baiser sur ses cheveux blonds encore parfumés de camomille. Son cœur se serra de tendresse. Ma pauvre petite Éloïse Pourquoi le destin sacharne-t-il comme un contrôleur du métro ? On avait au moins lespoir, cet espoir nourrissait leur vie tout entière.

La veille, pourtant, le fameux professeur Duval, leur dernier espoir, avait brisé leurs illusions :
Je suis vraiment désolé, mais vous ne pourrez jamais avoir denfant. Votre séjour à Golfech, Camille, na pas été sans conséquences. Même la médecine française ny peut rien. Je suis sincèrement navré.
Éloïse essuya ses yeux dun revers décidé, releva le menton et laissa aller sa chevelure.
Camille, jai beaucoup réfléchi. Nous devrions adopter un enfant. Il y en a tant, des petits malheureux, dans les instituts de la République Prenons un garçon, élevons-le, ayons enfin ce petit garçon tant espéré ! Tu es daccord ? On a attendu si longtemps
Et ses larmes, énormes, se mirent à couler à flots. Camille la serrait fort, les larmes aux yeux lui aussi.
Bien sûr, mon amour ! Ne pleure pas, sil te plaît, ne pleure plus.

Juste à cet instant, un coup de tonnerre fit vibrer lappartement la rue sembla trembler sous la solennité du bruit. Puis, des trombes deau sabattirent tout à coup. Les écluses du ciel souvrirent il pleuvait tellement quon se serait cru au sous-sol du Louvre ! Dieu avait entendu leurs prières !
Le déluge rendit Paris presque nocturne, le tonnerre ronflait sans pause et les éclairs zigzaguaient comme des flashs de paparazzi au-dessus du toit. Camille et Éloïse, bras dessus, bras dessous devant la fenêtre ouverte, goûtaient la fraîcheur des gouttes.
Le voile sombre qui pesait sur leur cœur fondait sous cette pluie. Pourvu que ça dure ! Ce premier orage printanier le vrai signe de la vie et de la renaissance.

Quelques jours plus tard, ils se trouvaient devant lHôtel de lEnfance à Vincennes. Le rendez-vous était pris. Ils venaient choisir leur fils tant espéré, leur petit Louis. Ils laimaient déjà, avant même de le voir, avec toute lamour accumulé pendant leurs années dattente. Le cœur battant à tout rompre, Camille sonna à la porte. On les attendait.
Après un entretien avec la directrice, ils passèrent de pièce en pièce pour rencontrer les candidats potentiels. Première salle, premier choc : une fillette assise, trempée, dans une grenouillère humide sur une vieille toile cirée.
Petite chemise crasseuse, le nez un peu sale, dimmenses yeux bleu azur, et ce regard triste, celui des oubliés le cœur de Camille se serra. Voilà donc un foyer denfants abandonnés…

Dans la pièce suivante, des berceaux bien rangés, des bébés bien habillés sur des draps propres. Lauxiliaire de puériculture leur présentait chaque enfant âge, histoire, parents, tout comme dans un catalogue. Elle les montrait comme on présente un bon fromage chez le fromager. On nosait plus que demander le prix au kilo, pensa Camille.
Camille, revenons voir la petite fille, la malheureuse, murmura Éloïse.
Sil vous plaît, madame, pourrions-nous revoir la fillette de la première salle. La petite aux yeux bleus.
Mais vous vouliez un garçon ! Cette petite, ce nétait pas prévu, répondit laide-soignante, déstabilisée.
Nous préférerions la revoir, vraiment, insista Éloïse.
La dame hésita, puis, sans un mot, les ramena vers la chambre de la petite.
Attendez ici, je vais chercher Madame la directrice, lança-t-elle en indiquant les chaises dans le couloir.
Éloïse se blottit contre Camille.
Dis, prenons-la Mon cœur a chaviré en la voyant.
Le mien aussi. Elle te ressemble, ces yeux, ces cheveux
Voilà quarrivaient la directrice, Madame Florence Arnaud, et laide-soignante. Madame Arnaud ne semblait pas très enthousiaste.
Vous navez pas fait le meilleur choix, vous savez. Cette petite nest pas faite pour vous.
Mais pourquoi ? Regardez-la ! Elle ressemble déjà à Éloïse, une vraie copie.
Camille alla sans hésiter vers la chambre.
La petite avait été lavée, changée, le visage reposé. Ses yeux brillaient dune lueur espiègle. Elle sourit en voyant tout ce monde près de son lit, des fossettes apparurent sur ses joues. La fillette tendit les bras, essaya même de se lever Éloïse, subitement, attrapa la main de Camille. Les pieds de la petite étaient tournés vers larrière. Sans réfléchir, Camille la prit dans ses bras ; la petite se blottit, son nez humide collé contre sa joue.
Les larmes montèrent, Éloïse cacha son visage dans lépaule de Camille, pleurant à chaudes larmes. Madame Arnaud, elle, sessuya les yeux avec son mouchoir en dentelle.
Venez, on va discuter dans mon bureau. Et toi, prends la petite Adèle, demanda-t-elle à lauxiliaire.

Adèle était née dans un village de Corrèze, chez des parents déjà âgés et débordés par une grande famille. Ils avaient tenté de labandonner, elle était née avec une malformation : en dessous des genoux, tout était mal formé.
Quand on lemmena voir sa famille, le père refusa de la prendre. Pas question, pas le budget, pas lenvie il avait déjà bien assez à nourrir chez lui.
Et cest ainsi quAdèle avait débarqué à Vincennes.
Alors, à vous de voir, concluait Madame Arnaud. Cest un sacré boulot et beaucoup de dépenses, mais surtout beaucoup de patience et damour. Réfléchissez, et contactez un spécialiste à lhôpital Necker, voilà son adresse. Vous avez un mois. Pas plus, ce nest pas bon pour ces enfants dattendre pour rien.
Le mois passa. Dès leur retour au foyer, Éloïse et Camille savaient : ils allaient adopter Adèle. Le grand ponte de Necker fut formel, la science réparerait tout : il y aurait de nombreuses opérations, mais plus aucune trace, et Adèle gambaderait comme les autres gamins au jardin du Luxembourg. Camille calcula si leurs économies et la vente de leur Clio flambant neuve suffiraient. Cétait jouable, même sil fallait oublier le projet maison secondaire.
On vivrait dans un petit deux pièces pour linstant, Dieu soccuperait du reste, tant que leur fille serait en bonne santé.
Ils comptaient les jours jusquau rendez-vous.

Enfin, ils revinrent à Vincennes, le cœur battant. Camille portait un bouquet de pivoines roses, Éloïse une grosse valise remplie de surprises. Les larmes brillaient dans les yeux de Madame Arnaud un miracle pour un enfant du foyer !
Tous trois entrèrent dans la salle. Adèle avait grandi, ses cheveux clairs bouclaient, les joues étaient roses, deux petites dents pointaient. Elle gazouillait de bon matin, tout sourire. Camille la prit, elle entoura son cou de ses bras minuscules, se collant contre lui à s’en décolorer le pyjama.
Puis elle alla joyeusement dans les bras dÉloïse.
Tout le monde avait la larme à lœil le surmenage parental en avance !
Ils restèrent toute la journée, à écouter les conseils des infirmières, à noter tout, le biberon, les horaires de sieste, chats et chèvres inclus. Mais pour linstant, Adèle restait au foyer.
Il fallait se coltiner toute la paperasse, et, sur les conseils de Madame Arnaud, faire entériner labandon parental par le tribunal dinstance. Désormais, plus personne ne viendrait la réclamer ; Adèle était leur fille.

Elle découvrit enfin la chaleur dun vrai appartement parisien. Éloïse quitta son poste pour pouponner à plein temps. En route pour la première opération, direction lhôpital Necker.
Un mois plus tard, Camille admirait sa fille qui mangeait la semoule à la cuillère, mimait le chat et la chèvre sans faute. Bon, ses pieds restaient difficiles à regarder, mais Adèle, vive et enjouée, babillait tôt, connaissait tout le monde, lançait un bonjour à toute la pharmacie du quartier. Mais cest Camille quelle aimait le plus. Mon papa, ainsi lappelait-elle désormais, et du coup tout le monde sy mettait, Éloïse comprise.
« Mon papa » ne jurait que par sa fille, Adèle était son soleil, sa lumière.
Lannée suivante, deuxième salve de réparations pour les jambes. Plusieurs allers-retours à Paris, beaucoup de souffrance pour la petite, encore plus de nuits blanches pour Éloïse, qui ne quittait jamais sa fille dun œil.
Le triomphe arriva enfin : des jambes toutes neuves ! Adèle pouvait courir, sauter, danser. À cinq ans, elle entra à la maternelle. On remarqua tout de suite ses talents de dessinatrice ; la maîtresse recommanda de linscrire aux beaux-arts pour enfants.
À six ans, Adèle fit son entrée à lécole dart, exposa dès la première année à la mairie du 6ème. Ses paysages chatoyants et ses dessins pleins de vie mirent tout le monde daccord : un vrai petit prodige.
À sept ans, elle entrait en CP, naturellement chef de classe, toujours souriante et sociable, brillante dans toutes les matières, la chouchoute de la maîtresse, la star du réfectoire. Danse, art, amis : Adèle vivait à cent à lheure. Les parents, eux, nétaient plus jamais gênés daller aux réunions scolaires ; tout le monde navait que des louanges à faire sur Adèle. Personne nimaginait pourtant toutes les souffrances traversées, ni par elle ni par ses parents. Ses parents de cœur pas de sang qui lavaient élevée avec tendresse.

Preuve que Dieu a parfois de lhumour et de la bonté, la chance tourna enfin du bon côté pour Camille et Éloïse. Depuis larrivée dAdèle, la réussite sinvitait dans leur foyer. la petite entreprise de Camille, bricolée à ses débuts, devint florissante, suffisamment pour réaliser leur rêve de déménager à Paris même, dans un bel appartement.
Adèle intégra une école réputée, continua avec brio son cursus artistique.
Aujourdhui, Adèle est en sixième, toujours brillante, toujours créative. Belle blondinette aux yeux bleus, longue natte digne dun tableau impressionniste. Douce, rieuse, adorée de tous : un vrai cadeau. Un cadeau tombé du ciel, oui, et bien mérité.

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Le Don de Dieu… Ce matin-là, un ciel plombé, chargé de lourds nuages bas, enveloppait Paris dans une lumière grise ; au loin, les premiers grondements sourds annonçaient l’orage. La toute première tempête du printemps parisien arrivait enfin. L’hiver avait fini par rendre les armes, mais le printemps, capricieux, se laissait désirer. L’air restait froid, le vent s’engouffrait dans les couloirs de la ville, soulevant poussières et feuilles mortes sur les pavés. Quelques brins d’herbe osaient à peine percer la terre encore engourdie. Les bourgeons tardaient à offrir leurs joyaux. Toute la nature attendait la pluie, souffrait de cette sécheresse hivernale, victime aussi d’une saison froide mais avare en neige. La terre fatiguée, mal abreuvée, convoquait l’orage avec impatience, rêvant de ce crachin bienfaisant qui la laverait, la réconcilierait avec la vie et accoucherait enfin d’un printemps généreux, fleuri comme une jeune Parisienne éprise de tendresse et de lumière. C’est alors seulement que jailliront l’herbe verte et les fleurs multicolores, que les oiseaux chanteront en cœur dans les allées du Jardin du Luxembourg ou du parc Monceau, bâtissant leurs nids dans les arbres en fleurs, célébrant le renouveau. La vie continuerait. — Alex, viens prendre le petit déjeuner ! appela Véronique. Ton café va refroidir ! Un parfum alléchant de café et d’œufs brouillés flottait depuis la cuisine. Il fallait se lever. Après la discussion éprouvante de la veille, les larmes de Véronique, la nuit blanche et les lourdes pensées, Alex aurait voulu rester couché. Mais la vie continuait. Véronique avait elle aussi le visage fatigué, les yeux rougis, les cernes creusées. Elle lui offrit sa joue pâle pour un baiser, lui adressa un faible sourire. — Bonjour mon amour… On dirait bien qu’un orage approche. Seigneur, comme j’aimerais qu’il pleuve ! Quand goûterons-nous enfin au vrai printemps ? Écoute, ça m’a inspiré quelques vers : J’attends le printemps, comme une délivrance De la froidure hivernale, de l’errance. Le printemps, comme l’éclaircissement De tous mes doutes et égarements. J’espère qu’il viendra, qu’avec lui tout s’éclairera. Il me semble qu’il est seul à pouvoir tout remettre À l’endroit, À cœur ouvert, Plus simple, Plus sûr, Plus sincère. Où es-tu, printemps ? Viens donc vite ! Alex la serra tendrement dans ses bras, baisa sa tête blonde penchée de douleur, respira l’odeur de camomille et de prairie dans ses cheveux, le cœur serré. Ma pauvre, ma tendre chérie, pourquoi le destin s’acharne-t-il sur nous ? On vivait au moins nourris par l’espoir, toutes ces années… Mais la veille, ce grand professeur parisien, leur ultime espoir, avait mis fin à leur attente. — Je suis désolé… Vous ne pourrez pas avoir d’enfants. Alex, votre séjour à Tchernobyl a laissé des traces indélébiles. Malheureusement, la médecine est impuissante ici. Véronique s’essuya les yeux d’un geste déterminé, secoua la tête. — Alex, j’ai beaucoup réfléchi. Je crois qu’il nous faut adopter un enfant. Combien d’enfants délaissés attendent dans les foyers d’accueil ? Adoptant un petit garçon, nous serons enfin parents, nous aurons notre fils, tu es d’accord ? On l’a tellement attendu, si longtemps… — Les sanglots coulèrent de nouveau sur ses joues. Alex la serra contre lui en retenant lui aussi ses larmes. — Bien sûr que je suis d’accord ! Ne pleure plus, ma chérie, ne pleure plus… C’est à cet instant qu’un éclat de tonnerre fit trembler l’immeuble haussmannien. La pluie, tant attendue, déferla sur la ville, lessivant la poussière, les soucis, et la tristesse. Enfin, le ciel avait exaucé leurs prières ! La pluie printanière tombait à torrents, plongeant Paris dans une fugace nuit d’orage. Alex et Véronique, enlacés, debout près de la fenêtre grande ouverte, savouraient les gouttelettes sur leur peau, la fraîcheur vivifiante et le parfum de renouveau. Le voile sombre sur leurs cœurs commençait à se dissiper, lavé par ce premier orage du printemps — symbole de la vie et de la renaissance ! Quelques jours plus tard, ils se tenaient devant le portail d’une maison d’enfants à Montreuil, le cœur battant, fébriles à l’idée de rencontrer celui qui pourrait devenir leur fils tant rêvé : un petit Basile. Déjà, ils l’aimaient d’une tendresse accumulée au fil de longues années d’attente et d’espérance. Mais dès la première visite, c’est le regard d’une fillette aux yeux d’azur, en grenouillère humide, posée sur une couverture usée, qui retint leur attention. L’enfant, mal soignée, regardait tristement les adultes de passage. Le cœur serré, Véronique murmura à Alex : — Et si nous retournions voir cette petite ? Elle me touche tant… La directrice s’étonna : — Vous désiriez un garçon… Cette fillette n’était pas prévue pour vous. — Nous voulons la revoir. On les mena donc à la fillette, que l’on avait nettoyée entre-temps. Son petit visage prenait des couleurs ; en les voyant s’approcher, elle leur adressa un sourire timide, ses fossettes apparurent, elle tendit les bras et essaya de se lever… mais ses petits pieds étaient retournés vers l’arrière. Alex la prit sans hésiter dans ses bras, la petite se blottit contre lui. Les larmes d’émotion montèrent aux yeux des adultes présents. La directrice, Madame Anne Perrin, expliqua : — Cette enfant a besoin de soins lourds ; ses jambes sont déformées, mais les médecins pensent qu’on peut l’opérer à Paris. Ce sera long, coûteux, et il faudra beaucoup d’amour et de patience… Consultez le professeur, réfléchissez bien. Je vous laisse un mois pour décider. Un mois plus tard, Alex et Véronique revinrent, leur décision prise : cette petite Lili serait leur fille. La consultation confirma : après plusieurs interventions chirurgicales, Lili pourra courir comme les autres enfants. Pour assurer les soins, ils vendraient leur voiture et la maison en construction, vivant dans leur petit appartement parisien en attendant des jours meilleurs. Après les démarches administratives laborieuses, l’adoption fut finalisée. Lili s’installa chez eux ; Véronique quitta son emploi pour se consacrer à sa fille, qu’elle emmena régulièrement à l’hôpital Necker pour les interventions. Lili endura les opérations, les plâtres, mais sa vivacité, sa curiosité et ses sourires enjoués remplirent la maison et les cœurs. À la maternelle, on remarqua son don pour le dessin ; elle rejoignit une école d’arts plastiques, puis suivit des cours de danse. Toujours au centre du groupe, Lili devint rapidement la coqueluche de ses camarades et la fierté de ses parents. Quand ils déménagèrent à Paris intra-muros — grâce à l’essor de l’entreprise d’Alex — Lili entra dans une école renommée du 16e arrondissement, brillante élève en classe de sixième, toujours entourée d’amis, douce, créative, délicate. Un vrai don du ciel… Voilà comment, sous le ciel de Paris, le printemps de la vie souffla sur la maison d’Alex et Véronique, apportant la tendresse, l’amour et la renaissance qu’ils attendaient tant.
Une Rencontre Mystérieuse dans les Bois