Une drôle de rencontre en forêt
Si on avait dit à Séraphine qu’elle se perdrait dans la forêt où elle avait grandi, elle aurait éclaté de rire. Chaque bosquet, chaque sentier, chaque arbre et chaque clairière lui étaient familiers depuis l’enfance. Avec les filles du village, elle y avait cueilli des champignons et des baies, trouvant toujours le chemin du retour.
Pourtant, aujourd’hui, à la retraite, voilà que Séraphine se retrouvait désorientée. Elle avait presque rempli son panier de cèpes lorsque le ciel s’assombrit, annonçant la pluie. Les arbres, soudain, semblaient former une muraille impénétrable.
« Mais c’est impossible ! Je suis déjà passée par ici. On dirait que le diable m’a fait tourner en rond… » songea-t-elle, près de pleurer. Elle s’assit sur un tronc tombé, posant son panier à côté.
Soudain, sa tête tourna, les arbres dansèrent autour d’elle, et elle s’évanouit. Elle revint à elle en sentant une main secouer son épaule.
« Séraphine, Séraphiiine ! Ce n’est pas encore ton heure, ma vieille ! » Une voix féminine, trop familière, la fit sursauter.
En ouvrant les yeux, elle découvrit Marcelline, son ancienne meilleure amie… devenue son ennemie jurée depuis des décennies.
Elles s’étaient connues à l’école, inséparables, partageant tous leurs secrets. Marcelline, vive et coquette, tournait la tête des garçons sans effort. Séraphine, plus douce et sincère, n’aurait jamais trahi une amie. Jusqu’au jour où elles tombèrent toutes deux amoureuses du beau Gabriel, premier accordéoniste du village.
« Ah, les filles, si seulement je pouvais toutes vous aimer à la fois ! » plaisantait-il en éclatant de rire.
Marcelline rétorquait, mi-sérieuse, mi-taquine : « Impossible, mon cher. Il faudra bien choisir. »
Gabriel avait un faible pour Séraphine, son teint de rose et son regard limpide. Mais Marcelline, rusée, ne lâchait pas prise. Un soir, il invita Séraphine à se promener au bord de la rivière.
« Pourquoi pas ? » répondit-elle, cachant mal les battements désordonnés de son cœur.
Marcelline, restée devant le bal, les regarda s’éloigner, dévorée de jalousie. « Alors, c’est comme ça, ma petite Séraphine ? Tu m’as volé Gabriel ? »
Les rendez-vous se multiplièrent entre Gabriel et Séraphine. Il lui fit même la promesse de l’épouser. Fou de joie, elle se laissa aller à l’amour… sans voir l’ombre de Marcelline rôder.
Puis, inexplicablement, Gabriel devint distant, froid. Sans un mot, il se mit à fréquenter Marcelline. Séraphine, effondrée, tenta de comprendre :
« Tu n’as rien à me dire ? Ai-je fait quelque chose de mal ? »
« Non. Rien. » Sa réponse fut sèche, définitive.
Quelques semaines plus tard, Séraphine découvrit qu’elle attendait un enfant. Elle n’en parla à personne, sauf à sa mère, horrifiée.
« Ma fille, que s’est-il passé ? »
« C’est de Gabriel… Il devait m’épouser, mais… » Les larmes coulaient. « Je ne comprends pas. »
Sa mère prit une décision rapide : « Va chez ta tante Élodie à Lyon. Elle est infirmière. Elle saura t’aider. »
Là-bas, Séraphine rencontra Théo, un orphelin doux et timide. Ils se marièrent, s’installèrent, mais malgré leurs espoirs, aucun enfant ne vint. Théo la réconfortait :
« Ma chérie, si Dieu ne nous donne pas d’enfant, profitons de notre vie à deux. »
Il était heureux. Elle, non. Son cœur était resté avec Gabriel.
Pendant ce temps, Marcelline et Gabriel s’étaient mariés. Mais leur bonheur fut bref. Lui, sombre et irritable, elle, incapable de porter un enfant à terme. Dix ans plus tard, Gabriel tomba gravement malade et mourut. Les commères du village chuchotaient :
« Marcelline lui a sucé la vie. Regardez comme il a dépéri. »
Restée seule, belle mais évitée par les hommes, Marcelline vécut recluse.
Quand la mère de Séraphine tomba malade, celle-ci revint au village avec Théo. Les deux femmes s’évitèrent soigneusement… jusqu’à cette rencontre en forêt.
Assise face à Séraphine, Marcelline, vieillie, les yeux pleins de regrets, murmura :
« Pourquoi me regardes-tu avec colère ? Après toutes ces années… »
Séraphine éclata en sanglots, libérant une haine accumulée depuis des décennies.
« Marcelline… J’ai tant rêvé de cette rencontre. Tant de mots cruels à te lancer… Mais la vie t’a déjà punie. »
« Pardonne-moi, je t’en supplie. J’étais stupide, envieuse. J’ai tout gâché… » Marcelline avoua avoir consulté une sorcière pour briser leur amour, puis piégé Gabriel dans son lit après une nuit de beuverie.
« Je croyais qu’il m’aimerait… Mais il ne pensait qu’à toi. Je porte ce poids depuis toujours. Gabriel m’a même dit en rêve : “Demande pardon à Séraphine.” »
Le vent souffla, les arbres bruissèrent, une pluie fine commença à tomber.
« C’est la vie, Marcelline. Tout est passé. Merci de ne pas m’avoir abandonnée ici. »
Elles se séparèrent en silence.
Le lendemain, au marché, Séraphine apprit la nouvelle : Marcelline était morte la veille au soir.
« Alors c’était ça… Dieu nous a réunies pour qu’elle obtienne son pardon. »
Son cœur, qu’elle croyait endurci, s’emplit soudain de pitié. Pauvre Marcelline… Elle aurait pu vivre encore.






