Elle a fait ses valises et est partie pour son appartement d’avant-mariage.

Elle a fait ses bagages et a quitté le petit appartement pré-mariage.
« Ah, la voilà! Le fils de ma sœur va me dépouiller comme un écureuil! » criait Madame ÉlisabethGeorgine à tuetête sur le marché, « et elle a même suspendu ses enfants illégitimes à son mari. Tout mon argent! »

« Madame ÉlisabethGeorgine, calmezvous, sinon jappelle les flics, » linterpella la vieille dame malhabillée, Mireille, « il ny a pas denfants hors mariage, et vous navez jamais eu dargent de toute façon. »

« Va te faire voir! » réplique lexbeaumère, crachant sur Yaroslav et senfuyant dans la foule.

Mireille a épousé Matthieu il y a cinq ans. Matthieu, un homme dâge mûr, possède dans la région une chaîne de supermarchés. Il a passé sa jeunesse à Paris avant de revenir dans sa petite ville natale, où il a décidé dy implanter son commerce, notamment parce que sa mère, ÉlisabethGeorgine, refusait catégoriquement de déménager.

La mère de Matthieu navait eu quun seul enfant, très tard dans sa vie: un fils à 37 ans avec un jeune voyageur de passage. Elle le chérissait comme un trésor. Matthieu a honoré sa mère en devenant un homme daffaires prospère, mais les femmes que rencontrait son père nétaient pas supportables aux yeux dÉlisabethGeorgine.

Mireille, qui na jamais aimé la mère de son futur époux, a vu le temps sallonger avant que Matthieu ne la présente à sa mère. Ils vivaient déjà ensemble, et Matthieu continuait de rendre visite à sa mère chaque jour, seul. Si Mireille avait su où cela menait, elle naurait même pas insisté.

Leur histoire ressemblait un peu à celle de Cendrillon. Mireille travaillait à la Bibliothèque municipale, tandis que Matthieu finançait un projet danimation culturelle. Ils se sont rencontrés en discutant de quelques écrivains contemporains, puis Matthieu, propriétaire de la chaîne de supermarchés, est venu lui emprunter des livres.

Leurs goûts littéraires se sont avérés compatibles: Mireille sélectionnait des ouvrages pour Matthieu, les lisait dabord, puis partageait ses impressions. Matthieu, séducteur avéré, a invité Mireille à des expositions où les billets étaient hors datteinte, puis à des foires du livre où il a dévalisé les stands.

Mireille, orpheline diplômée de la filière bibliothécaire, navait guère dexpérience avec le sexe opposé. Elle shabillait modestement, mais possédait des traits classiques et des proportions harmonieuses. Pour Matthieu, elle était un vrai diamant.

« Mire, on se marie? » proposail un jour, sûr de son coup. « Cest évident, nous sommes faits lun pour lautre! »

« Sans rencontrer ta mère, ça ne marchera pas, » insista Mireille. « Daccord, je ferai sans parents, mais ta mère habite à côté! Tu ne vas pas me la présenter en cachette? »

« Ce nest pas le problème, » répliqua Matthieu, « ma mère est âgée et difficile. Pourquoi la perturber? »

« La perturber en se mariant? » sétonna Mireille. « Tu comptes faire ça sans elle? »

« Non, » soupira Matthieu. « Elle devra venir au mariage, sinon elle ne me pardonnera jamais. Mais pourquoi astu besoin de la connaître? »

« Cest la coutume, » bafouilla Mireille, « quels secrets cachestu? »

Une semaine plus tard, Matthieu lavertit que sa mère, ÉlisabethGeorgine, viendrait dîner. Mireille se lança à la cuisson de sa fameuse tourte aux fruits secs. Mais la soirée prit une tournure inattendue.

ÉlisabethGeorgine, bien que septantecinq ans, portait une jupe en laine jusquaux chevilles, un pull en duvet et des chaussons en peau de mouton. Elle avait lair dune grandmère bienveillante, lunettes sur le nez, mais son discours était tout le contraire.

« Qui astu encore traîné chez nous, mon petit? On voit sur ton visage que tu flânes, tu ne laisseras pas passer une seule paire de pantalons! » lança la vieille femme à son fils.

« Maman, cest Mireille, Maïté, » présenta Matthieu sa fiancée, « une jeune fille très douce et réservée. »

« Et un prénom masculin! Vos parents nont même pas su choisir un nom de fille? Dismoi, questce que tu veux de mon fils? » ricana ÉlisabethGeorgine.

« Maman, nous voulons nous marier, » expliqua calmement Matthieu, « on a pensé te le dire. »

« Ah! Alors je dois accueillir ma belleenfant dans la maison, mais moi je reste dehors? On me laisse sans toit à mon âge? » sécria la vieille dame, « on me prive dun coin, dun toit! »

« Maman, personne ne te jette dehors, » intervint Matthieu, « Mireille est gentille, elle maime et elle fera des petitsenfants. »

« Combien? » senquit la vieille femme, yeux brillants.

« De quels petitsenfants parlestu? » demanda Matthieu, perplexe.

« Tu dis que les enfants sont hors mariage, alors combien? Je te regarde, tu as déjà tout! » balbutia la grandmère.

La rencontre se transforma en un jeu du téléphone sans fil. Chaque phrase était déformée par la mère. Quand Matthieu ramena sa mère chez elle et revint, Mireille était en train denvelopper la tourte refroidie dans un torchon pour éviter quelle ne se dessèche. Aucun repas navait même été servi.

« Alors, satisfaite? » lança Matthieu, irrité, « tu as déjà fait connaissance avec la future bellemaman? Questce que tu en penses? »

« Mon petit, je comprends tout, mais je ne mattendais pas à ça. » répondit Mireille.

« Ne mappelle pas «Môtat»! Ma mère naime pas quon me traite comme un chien, seulement Matthieu. »

« Daccord. On pourrait lemmener chez le médecin? Il doit bien y avoir des pilules pour améliorer son état. »

« Ma mère ne visite jamais les médecins. Elle a toujours été comme ça, et avec lâge, ça empire. Tu ne vas pas changer davis? »

Mireille ne changea pas davis. Trois mois plus tard, ils se marièrent. Mireille continua à travailler à la bibliothèque, Matthieu gérera son empire de supermarchés. La bellemaman ignora la cérémonie, laissant Mireille se sentir soulagée. Personne ne savait quel spectacle ÉlisabethGeorgine avait préparé pour ce grand jour.

Peu de temps après, la grandmère fit une apparition très marquée au travail de Mireille.

« Où est la petitesérieuse? » cria-t-elle en entrant dans la bibliothèque, « laissez mon fils tranquille, on na pas besoin de ces jeunes filles! »

« Tu cherches à profiter de notre richesse, mais tu ne mérites même pas une part du pain. Matthieu aime sa mère, pas ces filles »

Un frisson glacial parcourut léchine de Mireille. Elle se rua vers le vestibule, où une foule sétait déjà rassemblée autour de la grandmère, qui portait un panier, un chapeau dété et des sandales en plein automne.

« Venez prendre un thé avec moi, » tenta de détendre latmosphère Mireille, en enlâchant la bellemaman par lépaule.

« Ne me touche pas! Mon fils ma raconté tes maladies denfance, je ne veux pas de cette contagion, » hurla ÉlisabethGeorgine, « les gens sont bons, mais elle veut que son fils expulse sa propre mère de la maison. »

Mireille, rouge de honte, composa rapidement le numéro de Matthieu. Il arriva en trombe, emmena la vieille dame et la fit sortir.

Après cet incident, le personnel de la bibliothèque se montra plus froid à légard de Mireille. Un mois plus tard, la responsable annonça quelle réduisait le poste de Mireille et la licencierait.

De retour chez elle, Mireille, exaspérée, déclara à son mari:

« Merci à ta mère! Maintenant on me voit comme porteuse dune maladie imaginaire, quel embarras! »

« Je touvrirai une petite librairie à titre personnel, » tenta de la consoler Matthieu.

« Ta mère viendra encore tout détruire,? Laissemoi un peu de répit. »

À partir de ce jour, Mireille devint ménagère. Elle découvrit alors ce quelle navait jamais remarqué: la bellemaman sinvitait chaque jour dans leur cuisine. La première fois, elle fut surprise; la deuxième, outrée.

« Madame ÉlisabethGeorgine, vous pourriez prévenir? Vous surgissez à limproviste, vous effrayez. »

« Ah, la bibliothèque ta enfin expulsée? Mes mots ne tontpas plu? » rétorqua la vieille dame, « telquel, je suis la première à tavoir renvoyée, et je ne suis pas la seule. »

« Cest bien dommage, jai perdu mon poste, » répliqua Mireille, furieuse.

« Tu crois être la première? Tu es la troisième épouse du fils, et je les ai toutes écartées. Tu penses que tu vas profiter dun mari riche? Tu ne recevras rien. Lentreprise du fils et les biens sont à moi, il nhéritera rien de sa mère. En attendant, je garde tout. »

« Vous faites tout exprès, nestce pas? » sexclama Mireille, « Bien sûr, je ny ai pas pensé plus tôt. »

« Je vais appeler Moty et dire que tu as expulsé ta vieillemère, il croira. Ce nest pas mon fils, mais il retiendra ça. La goutte deau fait bien le puits! »

Mireille soupira. Elle comprit quil ny aurait plus de place pour elle dans cette maison. Elle résista encore cinq ans.

Durant ces années, ÉlisabethGeorgine laccusa dempoisonnement, de chute descalier, et finalement, la dernière goutte fut le jour de lanniversaire de Matthieu, son quarantième. Alors que Mireille levait un toast à son mari, la vieille dame, le regard empli de haine, sélança et lagrippa par les cheveux, déchira sa robe, projeta ses épingles partout.

« Cest mon fils, et seulement mon fils! Tu ne lauras jamais, même si tu ten donnes à cœur! Le calme ne viendra pas tant que je serai vivante. »

« Prenezle, » marmonna Mireille, épuisée, « joyeux anniversaire, Matthieu, sois heureux. »

Elle tourna les talons et sortit de la salle. Matthieu resta à calmer sa mère, il ne courut pas après Mireille.

Le lendemain, Mireille ramassa ses affaires et quitta lappartement quelle avait loué grâce à la maison denfants.

Elle déposa immédiatement une demande de divorce, sans réclamer quoi que ce soit à Matthieu. Celui, fidèle à son habitude, ne chercha pas à la retenir.

La bellemaman continuait ses extravagances, la qualifiant déjà de «folle du quartier». La confiance des partenaires et des connaissances envers Matthieu sétiola peu à peu. Après une nouvelle altercation sur le marché, Mireille était certaine que son pèremaman finirait par perdre les derniers brins de respect que lui accordaient les gens.

Mais maintenant, elle sen foutait royalement.

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