Le serveur accouru avait proposé d’emmener le chaton. Mais l’homme de deux mètres souleva délicatement le petit animal en pleurs et l’installa sur la chaise voisine : — Une assiette pour mon ami félin ! Et la meilleure viande du restaurant ! — On va enfiler quelque chose d’audacieux, presque comme ces jeunes nymphes, et filer dans un restaurant chic. Histoire de se faire admirer et de juger les hommes… Ainsi parla avec assurance l’une des trois amies — directrice d’un prestigieux lycée privé. Un métier qui se respecte, et les mots justes, elle en avait toujours à foison. Ces « nymphes » avaient trente-cinq ans. L’âge idéal, selon elles, pour porter des jupes courtes et des blouses qui dévoilent la silhouette bien plus qu’elles ne la cachent. Décolletés profonds, maquillage impeccable — prêtes pour le combat. Elles avaient choisi le lieu à la hauteur : une brasserie chic, réputée, outrageusement chère. Mais leur compte leur permettait sans souci. Réservation faite, elles s’installèrent et commencèrent aussitôt à capter les regards admiratifs des hommes et les mines jalouses de leur compagnes. Comme souvent, les discussions tournaient autour du sujet essentiel : les hommes. Rêves, critères, exigences… Chacune espérait son idéal : grand, élégant, séduisant et bien sûr fortuné. Qu’il la porte dans ses bras, cède à ses moindres caprices, sans bavardages inutiles ni tâches ménagères, et s’il était issu d’une grande famille, c’était le summum. — Tout sauf ceux-là… Les femmes échangèrent un regard et pointèrent discrètement le groupe de trois copains un peu ronds, dégarnis, qui riaient franchement autour de bières et de montagnes de steaks, discutant foot et pêche, dans une ambiance bon enfant et sans chichis. — C’est épouvantable. — Quelle vulgarité. — Pouah. Le verdict fut unanime : négligés, rustres, sans la moindre prestance, absolument inadaptés à des femmes aussi rayonnantes. Mais soudain, tout bascula. Le restaurant vit entrer LUI — un homme débarquant d’une Ferrari rouge dernier modèle. — Le Comte de Beaumont Montesson ! — annonça solennellement le maître d’hôtel. Les amies se redressèrent d’un coup, comme des lévriers sur la piste. Grand, svelte, distingué, sa chevelure argentée soulignée par un costume sur mesure valant certainement une fortune. Boutons de manchette en diamants, chemise immaculée — la panoplie du parfait aristocrate. — Ah… — Incroyable… — Mmm… Les décolletés se penchèrent encore un peu plus, les regards devenant explicitement tentateurs. — Voilà un vrai homme, murmura l’une. — Un comte, beau et millionnaire, fit l’autre. Et moi, je rêve des Seychelles depuis mon enfance… La troisième se tut, mais son regard parlait pour elle. À peine dix minutes plus tard, invitation discrète à la table du comte. Elles traversèrent la salle d’un pas royal, méprisant à peine le trio à la bière. Le comte se révéla charmant, maître de la conversation mondaine, évoquant son illustre lignée, ses châteaux familiaux, ses collections de tableaux… La tension monta, chaque amie sachant que ce dîner exclusif ne se prolongerait qu’avec une seule d’entre elles. L’arrivée des mets détendit l’atmosphère : homards, plateaux de fruits de mer et grand cru millésimé. Les femmes mangeaient en glissant vers le comte des regards prometteurs, rêvant à tout autre chose qu’à un dîner. Le comte brillait aussi : anecdotes aristocratiques et humour, et leurs fantasmes s’envolaient déjà loin du restaurant. Un petit jardin prolongeait la salle. Les effluves des mets s’en échappaient jusqu’au dehors. Surgit alors un minuscule chaton gris, famélique et affamé, venu mendier quelque attention aux pieds du comte. Peine perdue. Le visage du comte se crispa de dégoût. Il repoussa l’animal d’un coup de pied. Le chaton vola sur quelques mètres et s’écrasa contre la table du fameux trio. Un silence de plomb s’installa. — Je déteste ces bêtes immondes, sans race ni noblesse ! proclama-t-il. Chez moi, ce sont chiens de chasse capitales et pur-sang qui tiennent le haut du pavé. Le serveur se hâta : — Nous allons régler cela, veuillez nous excuser… Il se dirigea vers la table des « amateurs de bière », mais l’un des hommes, massif, deux mètres au moins, rouge de colère, se leva, les poings serrés. Ses amis tentèrent en vain de le retenir. Sans dire un mot, il ramassa le chaton et l’assit sur une chaise. — Une assiette pour mon ami poilu ! tonna-t-il. Et la meilleure viande. Vite. Le serveur, pâle, fila en cuisine. Les applaudissements éclatèrent dans la salle. Une des « nymphes » se leva, le rejoignit et lança : — Fais-moi un peu de place. Et commande un whisky à une dame. Le comte en resta bouche bée. À peine une minute plus tard, les deux autres amies rejoignirent la table, jetant au comte un regard de profond mépris. Les convives quittèrent le restaurant séparément : d’un côté trois personnes — un homme, une femme, et un chaton gris. Le temps passa. Aujourd’hui, la première amie est mariée au géant — propriétaire d’une puissante société d’investissement ; les deux autres ont épousé ses amis, avocats bien connus. Les trois noces furent célébrées en même temps. Désormais, les ex-« nymphes » mènent une vie bien différente : couches, cuisine, ménage. Elles ont toutes eu des filles à quelques jours d’intervalle. Et pour s’offrir parfois une soirée au restaurant, le weekend elles laissent leurs maris au foot ou à la pêche, engagent des nounous, et se retrouvent à discuter, entre femmes… toujours des hommes. Quant au Comte de Beaumont Montesson, il fut arrêté un an plus tard. Un scandale retentissant : escroc matrimonial qui abusait de la crédulité féminine ! Mais les vrais hommes, heureusement, sont ailleurs. Je parle bien sûr des trois amis — avec leurs bidons, leurs tempes dégarnies, sans éclat ni fioriture mais riches d’un cœur véritablement noble. Voilà. Sinon… rien.

Tu vas rigoler Tu te rappelles cette histoire de resto chic? Écoute ce qui est arrivé.

Donc, on est trois copines, tu vois, même pas des gamines: chacune a bien trente-cinq ans, mais lenvie de samuser comme des adolescentes. Laure, la directrice dun lycée privé super réputé, toujours la première à lancer des idées et des phrases pleines desprit, forcément. Elle annonce: «Ce soir, on shabille comme des reines de Saint-Germain, mini-jupes, décolletés, le brushing impeccable, et direction le resto qui fait tourner les têtes. On se montre, on jauge les mecs, et on profite du meilleur de Paris!»

Bien sûr, on se retrouve dans un resto genre trois étoiles, vraiment haut de gamme du côté du huitième arrondissement. Paris, quoi. On na pas trop de scrupules sur le budget des euros bien gagnés, on peut soffrir ça. À peine installées, on remarque tout de suite les regards admiratifs des hommes et les mines boudeuses de leurs compagnes. On aime ce jeu.

La conversation, cest comme dhabitude: les hommes, les rêves, les exigences, la liste de nos idéaux: grand, élégant, cultivé, équipé dun bon compte en banque et, si possible, une lignée noble. On veut un homme attentionné, galant, pas trop bavard, qui ne nous embête pas avec les taches ménagères. Et sil a de quoi pavaner à Monaco, cest parfait.

Et là, on jette un regard vers une tablée de trois gars: la quarantaine, bedaines, cheveux clairsemés, bière et frites devant eux, des discussions qui volent sur le foot et la pêche. Un rire franc, aucune gêne. Pour nous, lhorreur absolue. On se prépare à lever les yeux au ciel, à lâcher des «Quelle vulgarité!», quand il se passe un truc fou.

Tu me croiras ou pas: la porte souvre, et là arrive LE mec. En costume bleu nuit, fileté à sa taille, cheveux poivre et sel, allure de prince, cufflinks diamantés. Il sort tout juste de sa Ferrari rouge garée devant tout le monde le regarde. Le maître dhôtel lannonce haut: «Comte Thierry de Lauragais, Messieurs Dames!».

On se redresse, on ajuste les décolletés, regards de chasseuses. Dans nos têtes, cest le jackpot: riche, noble, sublime.

Chacune joue son tour, la première glisse: «Voilà lhomme», la deuxième murmure quelle rêve daller aux Seychelles avec lui, la troisième, Adèle, ne dit rien, mais ses yeux parlent. Dix minutes plus tard, invitation: on rejoint la table du comte. On parade en passant devant les trois gars à la bière, un peu condescendantes.

Le comte, il déroule: château de famille, collection de tableaux, anecdotes dhéritiers. On le boit des yeux, tension claire entre nous on sait quà la fin, cest une de nous qui sera choisie pour le dessert Mais larrivée des plats détend lair: homards, assiette dhuîtres, grand cru de Bordeaux. On se sent sublimes, le rêve dans la tête.

À un moment, tu sens que tout peut basculer. Il y a un petit jardin derrière le resto, et tout à coup, de là surgit un chaton gris, tout maigre, qui miaule, affamé. Il vient se planter aux pieds du comte, qui affiche direct une grimace de dégoût et le repousse du bout de son soulier verni. Le pauvre petit atterrit devant la table des trois compères.

Là, silence complet dans la salle. Le comte lance, bien haut: «Chez moi, à Chantilly, il ny a que des lévriers et des purs-sangs. Pas ces créatures de ruelle.» Le serveur commence à sexcuser, veut soccuper du chaton Mais cest trop tard.

Un des trois potes se lève, énorme, du genre rugbyman, visage rouge, poing serré. Il dépose le chaton sur une chaise. «Une assiette pour mon petit compagnon! Et le meilleur morceau de viande du chef, tout de suite.» Le serveur file en cuisine aussi pâle quun nuage. Lambiance vire, applaudissements dans la salle.

Et là, Laure qui était restée bouche bée tout ce temps se lève, rejoint le géant, et lance: «Tasse-toi, grand costaud. Commande-moi un whisky.» Le comte est KO, éberlué. En deux minutes, Adèle et lautre copine, Camille, viennent les rejoindre avec un regard incendiaire pour le comte qui ne comprend rien.

On repart du resto séparément cette nuit-là. Mais dans une équipe, il y a un homme, une femme, et un chaton gris.

Le temps a filé et devine quoi: Laure a épousé le géant, un investisseur reconnu à Paris; Camille et Adèle se sont mariées aux deux amis, tous deux brillants avocats. Mariage célébré en même temps, la fête du siècle.

Maintenant, la vie est autre: couches, purées, jouets qui traînent, ménage le trio dex-«nymphes» a chacune eu une petite fille presque en même temps. Et de temps en temps, pour respirer, elles envoient les maris au foot ou à la pêche, appellent une nounou et repartent au resto, pour causer, rire, se raconter des souvenirs, et parler de la vraie vie des hommes.

Le comte de Lauragais, qui faisait tant rêver, sest fait arrêter lannée suivante, tout Paris la appris: grand escroc de la haute, profiteur de la crédulité féminine.

Les vrais gentlemen, eux, restent. Tu sais, ceux aux ventres ronds, cheveux en retraite, doigts tachés de sauce, mais qui ont un cœur immense et des valeurs en or.

Voilà. La vie, cest ça. Pas autrement.

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Le serveur accouru avait proposé d’emmener le chaton. Mais l’homme de deux mètres souleva délicatement le petit animal en pleurs et l’installa sur la chaise voisine : — Une assiette pour mon ami félin ! Et la meilleure viande du restaurant ! — On va enfiler quelque chose d’audacieux, presque comme ces jeunes nymphes, et filer dans un restaurant chic. Histoire de se faire admirer et de juger les hommes… Ainsi parla avec assurance l’une des trois amies — directrice d’un prestigieux lycée privé. Un métier qui se respecte, et les mots justes, elle en avait toujours à foison. Ces « nymphes » avaient trente-cinq ans. L’âge idéal, selon elles, pour porter des jupes courtes et des blouses qui dévoilent la silhouette bien plus qu’elles ne la cachent. Décolletés profonds, maquillage impeccable — prêtes pour le combat. Elles avaient choisi le lieu à la hauteur : une brasserie chic, réputée, outrageusement chère. Mais leur compte leur permettait sans souci. Réservation faite, elles s’installèrent et commencèrent aussitôt à capter les regards admiratifs des hommes et les mines jalouses de leur compagnes. Comme souvent, les discussions tournaient autour du sujet essentiel : les hommes. Rêves, critères, exigences… Chacune espérait son idéal : grand, élégant, séduisant et bien sûr fortuné. Qu’il la porte dans ses bras, cède à ses moindres caprices, sans bavardages inutiles ni tâches ménagères, et s’il était issu d’une grande famille, c’était le summum. — Tout sauf ceux-là… Les femmes échangèrent un regard et pointèrent discrètement le groupe de trois copains un peu ronds, dégarnis, qui riaient franchement autour de bières et de montagnes de steaks, discutant foot et pêche, dans une ambiance bon enfant et sans chichis. — C’est épouvantable. — Quelle vulgarité. — Pouah. Le verdict fut unanime : négligés, rustres, sans la moindre prestance, absolument inadaptés à des femmes aussi rayonnantes. Mais soudain, tout bascula. Le restaurant vit entrer LUI — un homme débarquant d’une Ferrari rouge dernier modèle. — Le Comte de Beaumont Montesson ! — annonça solennellement le maître d’hôtel. Les amies se redressèrent d’un coup, comme des lévriers sur la piste. Grand, svelte, distingué, sa chevelure argentée soulignée par un costume sur mesure valant certainement une fortune. Boutons de manchette en diamants, chemise immaculée — la panoplie du parfait aristocrate. — Ah… — Incroyable… — Mmm… Les décolletés se penchèrent encore un peu plus, les regards devenant explicitement tentateurs. — Voilà un vrai homme, murmura l’une. — Un comte, beau et millionnaire, fit l’autre. Et moi, je rêve des Seychelles depuis mon enfance… La troisième se tut, mais son regard parlait pour elle. À peine dix minutes plus tard, invitation discrète à la table du comte. Elles traversèrent la salle d’un pas royal, méprisant à peine le trio à la bière. Le comte se révéla charmant, maître de la conversation mondaine, évoquant son illustre lignée, ses châteaux familiaux, ses collections de tableaux… La tension monta, chaque amie sachant que ce dîner exclusif ne se prolongerait qu’avec une seule d’entre elles. L’arrivée des mets détendit l’atmosphère : homards, plateaux de fruits de mer et grand cru millésimé. Les femmes mangeaient en glissant vers le comte des regards prometteurs, rêvant à tout autre chose qu’à un dîner. Le comte brillait aussi : anecdotes aristocratiques et humour, et leurs fantasmes s’envolaient déjà loin du restaurant. Un petit jardin prolongeait la salle. Les effluves des mets s’en échappaient jusqu’au dehors. Surgit alors un minuscule chaton gris, famélique et affamé, venu mendier quelque attention aux pieds du comte. Peine perdue. Le visage du comte se crispa de dégoût. Il repoussa l’animal d’un coup de pied. Le chaton vola sur quelques mètres et s’écrasa contre la table du fameux trio. Un silence de plomb s’installa. — Je déteste ces bêtes immondes, sans race ni noblesse ! proclama-t-il. Chez moi, ce sont chiens de chasse capitales et pur-sang qui tiennent le haut du pavé. Le serveur se hâta : — Nous allons régler cela, veuillez nous excuser… Il se dirigea vers la table des « amateurs de bière », mais l’un des hommes, massif, deux mètres au moins, rouge de colère, se leva, les poings serrés. Ses amis tentèrent en vain de le retenir. Sans dire un mot, il ramassa le chaton et l’assit sur une chaise. — Une assiette pour mon ami poilu ! tonna-t-il. Et la meilleure viande. Vite. Le serveur, pâle, fila en cuisine. Les applaudissements éclatèrent dans la salle. Une des « nymphes » se leva, le rejoignit et lança : — Fais-moi un peu de place. Et commande un whisky à une dame. Le comte en resta bouche bée. À peine une minute plus tard, les deux autres amies rejoignirent la table, jetant au comte un regard de profond mépris. Les convives quittèrent le restaurant séparément : d’un côté trois personnes — un homme, une femme, et un chaton gris. Le temps passa. Aujourd’hui, la première amie est mariée au géant — propriétaire d’une puissante société d’investissement ; les deux autres ont épousé ses amis, avocats bien connus. Les trois noces furent célébrées en même temps. Désormais, les ex-« nymphes » mènent une vie bien différente : couches, cuisine, ménage. Elles ont toutes eu des filles à quelques jours d’intervalle. Et pour s’offrir parfois une soirée au restaurant, le weekend elles laissent leurs maris au foot ou à la pêche, engagent des nounous, et se retrouvent à discuter, entre femmes… toujours des hommes. Quant au Comte de Beaumont Montesson, il fut arrêté un an plus tard. Un scandale retentissant : escroc matrimonial qui abusait de la crédulité féminine ! Mais les vrais hommes, heureusement, sont ailleurs. Je parle bien sûr des trois amis — avec leurs bidons, leurs tempes dégarnies, sans éclat ni fioriture mais riches d’un cœur véritablement noble. Voilà. Sinon… rien.
De retour à la maison pour le dîner, que ma femme préparait ce soir-là, je voulais lui parler ; la conversation s’annonçait délicate et j’ai commencé par cette phrase : « J’ai besoin de te dire quelque chose… » Elle ne répondit rien et se consacra à la cuisine. Pour la énième fois, je vis la douleur dans ses yeux.