Tu vas rigoler Tu te rappelles cette histoire de resto chic? Écoute ce qui est arrivé.
Donc, on est trois copines, tu vois, même pas des gamines: chacune a bien trente-cinq ans, mais lenvie de samuser comme des adolescentes. Laure, la directrice dun lycée privé super réputé, toujours la première à lancer des idées et des phrases pleines desprit, forcément. Elle annonce: «Ce soir, on shabille comme des reines de Saint-Germain, mini-jupes, décolletés, le brushing impeccable, et direction le resto qui fait tourner les têtes. On se montre, on jauge les mecs, et on profite du meilleur de Paris!»
Bien sûr, on se retrouve dans un resto genre trois étoiles, vraiment haut de gamme du côté du huitième arrondissement. Paris, quoi. On na pas trop de scrupules sur le budget des euros bien gagnés, on peut soffrir ça. À peine installées, on remarque tout de suite les regards admiratifs des hommes et les mines boudeuses de leurs compagnes. On aime ce jeu.
La conversation, cest comme dhabitude: les hommes, les rêves, les exigences, la liste de nos idéaux: grand, élégant, cultivé, équipé dun bon compte en banque et, si possible, une lignée noble. On veut un homme attentionné, galant, pas trop bavard, qui ne nous embête pas avec les taches ménagères. Et sil a de quoi pavaner à Monaco, cest parfait.
Et là, on jette un regard vers une tablée de trois gars: la quarantaine, bedaines, cheveux clairsemés, bière et frites devant eux, des discussions qui volent sur le foot et la pêche. Un rire franc, aucune gêne. Pour nous, lhorreur absolue. On se prépare à lever les yeux au ciel, à lâcher des «Quelle vulgarité!», quand il se passe un truc fou.
Tu me croiras ou pas: la porte souvre, et là arrive LE mec. En costume bleu nuit, fileté à sa taille, cheveux poivre et sel, allure de prince, cufflinks diamantés. Il sort tout juste de sa Ferrari rouge garée devant tout le monde le regarde. Le maître dhôtel lannonce haut: «Comte Thierry de Lauragais, Messieurs Dames!».
On se redresse, on ajuste les décolletés, regards de chasseuses. Dans nos têtes, cest le jackpot: riche, noble, sublime.
Chacune joue son tour, la première glisse: «Voilà lhomme», la deuxième murmure quelle rêve daller aux Seychelles avec lui, la troisième, Adèle, ne dit rien, mais ses yeux parlent. Dix minutes plus tard, invitation: on rejoint la table du comte. On parade en passant devant les trois gars à la bière, un peu condescendantes.
Le comte, il déroule: château de famille, collection de tableaux, anecdotes dhéritiers. On le boit des yeux, tension claire entre nous on sait quà la fin, cest une de nous qui sera choisie pour le dessert Mais larrivée des plats détend lair: homards, assiette dhuîtres, grand cru de Bordeaux. On se sent sublimes, le rêve dans la tête.
À un moment, tu sens que tout peut basculer. Il y a un petit jardin derrière le resto, et tout à coup, de là surgit un chaton gris, tout maigre, qui miaule, affamé. Il vient se planter aux pieds du comte, qui affiche direct une grimace de dégoût et le repousse du bout de son soulier verni. Le pauvre petit atterrit devant la table des trois compères.
Là, silence complet dans la salle. Le comte lance, bien haut: «Chez moi, à Chantilly, il ny a que des lévriers et des purs-sangs. Pas ces créatures de ruelle.» Le serveur commence à sexcuser, veut soccuper du chaton Mais cest trop tard.
Un des trois potes se lève, énorme, du genre rugbyman, visage rouge, poing serré. Il dépose le chaton sur une chaise. «Une assiette pour mon petit compagnon! Et le meilleur morceau de viande du chef, tout de suite.» Le serveur file en cuisine aussi pâle quun nuage. Lambiance vire, applaudissements dans la salle.
Et là, Laure qui était restée bouche bée tout ce temps se lève, rejoint le géant, et lance: «Tasse-toi, grand costaud. Commande-moi un whisky.» Le comte est KO, éberlué. En deux minutes, Adèle et lautre copine, Camille, viennent les rejoindre avec un regard incendiaire pour le comte qui ne comprend rien.
On repart du resto séparément cette nuit-là. Mais dans une équipe, il y a un homme, une femme, et un chaton gris.
Le temps a filé et devine quoi: Laure a épousé le géant, un investisseur reconnu à Paris; Camille et Adèle se sont mariées aux deux amis, tous deux brillants avocats. Mariage célébré en même temps, la fête du siècle.
Maintenant, la vie est autre: couches, purées, jouets qui traînent, ménage le trio dex-«nymphes» a chacune eu une petite fille presque en même temps. Et de temps en temps, pour respirer, elles envoient les maris au foot ou à la pêche, appellent une nounou et repartent au resto, pour causer, rire, se raconter des souvenirs, et parler de la vraie vie des hommes.
Le comte de Lauragais, qui faisait tant rêver, sest fait arrêter lannée suivante, tout Paris la appris: grand escroc de la haute, profiteur de la crédulité féminine.
Les vrais gentlemen, eux, restent. Tu sais, ceux aux ventres ronds, cheveux en retraite, doigts tachés de sauce, mais qui ont un cœur immense et des valeurs en or.
Voilà. La vie, cest ça. Pas autrement.






