**Journal intime 15 mars**
Ce matin, en arrivant à sept heures, jai trouvé Émile dans un état pitoyable. Madame Aurélie nétait pas là, et personne ne soccupait de lui. Comment peut-on laisser un enfant dans cet état ? Jai senti mon cœur se serrer.
« Monsieur Théo, regardez comment cette femme me parle ! » sest exclamée Aurélie, le visage rouge de colère.
« Madame Aurélie, si vous aviez vraiment appelé lagence, vous nauriez pas laissé cet enfant souffrir ainsi. » Ma voix tremblait, mais je ne pouvais pas me taire.
Théo semblait perdu. Aurélie avait toujours été une employée modèle, efficace et discrète. Mais aujourdhui, quelque chose clochait. Son hésitation, son regard fuyant et la réaction dÉmile, qui se calmait dès quil était dans mes bras.
« Aurélie, donnez-moi le numéro de lagence, je vais les appeler moi-même. » Théo a tendu la main, mais elle a reculé, nerveuse.
« Je ne lai pas sur moi, monsieur. Il est en haut, dans ma chambre. »
Dès quelle a quitté la cuisine, Théo sest tourné vers moi. Javais toujours Émile contre moi, qui jouait maintenant avec les boutons de ma blouse.
« Karine, vous devez comprendre que ce nest pas votre rôle. Vous êtes ici pour le ménage, pas pour vous occuper de mon fils. »
« Je comprends, monsieur Théo. Mais auriez-vous pu, vous, ignorer un enfant en pleurs et sale ? »
La question la frappé. Il a baissé les yeux, comme sil réalisait enfin quelque chose.
« Ce nest pas la même chose. »
« Parce que je ne suis quune femme de ménage ? » ai-je murmuré. « Pour soccuper dun enfant, on na pas besoin de diplôme. On a besoin damour. »
Émile sest blotti contre moi, paisible. Théo a observé la scène, et jai cru voir une lueur de jalousie dans son regard.
« Vous avez des enfants ? » a-t-il demandé soudain.
Jai fermé les yeux une seconde. « Javais une fille. Sophie. Elle a quatre ans. » Ma gorge sest serrée. « Jai perdu sa garde il y a deux ans. Son père est parti, je navais pas de travail stable »
Théo a pâli. Il ne mavait jamais vraiment regardée avant.
« Où est-elle maintenant ? »
« Une famille la adoptée. À Lyon. Elle va bien. Cest tout ce qui compte. »
À ce moment, Émile a murmuré : « Maman »
Le mot a résonné comme un coup. Jai rapidement rectifié : « Non, mon chéri, je ne suis pas ta maman. Ta maman est au ciel, tu te souviens ? »
Théo a détourné les yeux. Sa femme, Camille, était morte en couches. Émile ne lavait jamais connue, et les nourrices se succédaient sans jamais créer de lien.
Aurélie est revenue, un papier à la main, mais son air était encore plus tendu.
« Monsieur Théo, il y a eu un malentendu. La nourrice ne vient que demain. »
« Donc Émile était seul ce matin à cause de votre négligence ? »
Elle a bafouillé des excuses, mais je savais quelle était allée au salon de beauté, comme chaque lundi.
Émile sest endormi dans mes bras tandis que je lui chantais une berceuse.
« Comment faites-vous ? » a demandé Théo, étonné.
« Les enfants ont besoin de se sentir en sécurité pour dormir. »
Aurélie a toussoté, mal à laise. « Monsieur, ne dramatisons pas. Les enfants sattachent à nimporte qui. »
« Alors pourquoi Émile na-t-il jamais réagi ainsi avec les nourrices ? »
Elle na pas su répondre.
À la fin, Théo ma regardée différemment. Peut-être réalisait-il enfin que je nétais pas quun meuble dans cette maison.
Mais le plus important, cétait Émile. Ce petit garçon qui, pour la première fois, avait trouvé un semblant de réconfort.
Et ça, aucun diplôme ne pouvait lexpliquer.





