Le Cercle Hebdomadaire

Salut, cest André. Alors, tu sais comment les vendredis soirs, je me retrouve encore à la petite table de la cuisine, lordi portable ouvert, les yeux collés à ce tableau de chiffres de ventes du mois qui clignote à lécran, pendant que mon bol de sarrasin refroidit à côté. Derrière le mur, la télé murmure à moitié les infos du soir, Claire feuillette son fil sur le téléphone depuis le canapé, et Thomas, mon fils, cliquette dans sa chambre.

Je me suis aperçu que depuis une bonne dizaine de minutes, je ne regarde plus les chiffres, mais le reflet de ma propre tête dans lécran noir en face. Le front penché, les yeux fatigués. Quarantetrois ans. Le métro le matin, les rapports laprèsmidi, la cuisine, lordi et la vaisselle le soir. Le weekend, courses, lessive, parfois un film en streaming. Tout paraît correct, mais cest comme si quelquun avait baissé la luminosité de ma vie.

« Tu vas manger ? » a crié Claire depuis la salle, sans quitter la télé.

« Je mange », aije répondu en piquant mon sarrasin, qui sétait collé en une petite masse, la cuillère traçant des sillons.

Je me suis rappelé la semaine passée, quand les collègues discutaient de leurs loisirs: lun au club de course, lautre à lécole de photo, la troisième à des cours danglais. Javais sorti une blague sur mon hobby: « mon passetemps, cest le RER qui me ramène au bureau ». Tout le monde a ri, et moi, je me suis senti un peu gêné. En rentrant dans le wagon ce soirlà, jai observé les visages des gens autour de moi et je me suis demandé si chacun navait pas quelque chose dautre que le boulot et les séries.

Jai refermé lordi, frotté les yeux, et un vague ressentiment ma traversé: je détestais le tableau, la table, le vendredi qui nétait pas différent du mercredi. Et surtout moi, qui navigue depuis longtemps à contrecourant.

« Écoute, », jai lancé en entrant dans la pièce, « demain on va faire quelque chose, nimporte quoi. »

Claire, qui sest soulevée sur son coussin, a demandé: « Où? Au centre commercial? »

« Non, pas de shopping. Un truc différent: une expo, une conférence, je sais pas encore. »

Elle a souri, un brin moqueuse. « Tas pété un câble au boulot? Quelle conférence? »

« Cest à la maison que jai pété un câble, », aije répliqué avec assurance. « Jen ai marre de la routine du lundi au vendredi. Jaimerais » jai cherché le mot, « faire autre chose parfois. Avec toi. Ou avec Thomas. À tour de rôle. »

Thomas a lancé depuis sa chambre, agacé: « Papa, je vous entends, je joue avec mes potes le samedi. »

« Pas chaque fois, » aije répondu. « Mais on pourrait sortir ensemble au moins une fois. »

Claire a plongé son regard dans le mien, une pointe dinquiétude comme si javais annoncé un changement de job ou un départ.

« Tu vas bien? » a-t-elle demandé doucement.

« Ouais, juste je vais chercher un truc pour demain. Pas grave si ça ne plaît pas, juste essayer. »

Elle a hoché la tête, sans dire autre chose. « Daccord, mais pas de pièce de théâtre de trois heures, je vais mendormir. »

Jai senti mon cœur se réchauffer un peu. De retour à la cuisine, jai ouvert lordi, non plus pour les chiffres mais pour chercher. En trente minutes, jai trouvé une conférence gratuite sur larchitecture des vieux quartiers, samedi aprèsmidi, près de chez nous.

« On y va à deux, » aije dit. « La semaine prochaine jinvite Thomas. » Dans ma tête, un plan simple sest dessiné: chaque semaine, une activité, pas forcément grandiose, mais suffisante pour sortir ensemble.

Le lendemain, Claire et moi étions dans la petite salle de la bibliothèque du quartier. Lodeur de la poussière mêlée au parfum du café bon marché du distributeur remplissait lair. Autour, des retraités, des jeunes mamans, des étudiants.

« Je me sens vieille, » a murmuré Claire, en regardant autour.

« Et moi je suis étudiant, » aije répliqué. « On équilibre. »

Le conférencier, un homme maigre en chemise à carreaux, parlait des maisons du quartier, des cours qui ont changé depuis les années 80. Jécoutais à moitié, plus attentif quand Claire se penchait pour me chuchoter un détail, le dépliant publicitaire qui crissait dans sa main.

Après, sous un ciel gris mais doux, on a marché dix minutes jusquà la maison, discutant du « bâtiment rare » que le conférencier avait évoqué. Claire a admit quelle pensait quil était tout neuf.

« Alors, on le fait chaque semaine? » a-t-elle demandé en arrivant au pied descalier.

« Jai envie dessayer, » aije dit. « La prochaine fois, cest avec Thomas. »

Elle a haussé les épaules. « Si il accepte. »

Thomas na pas été tout de suite enthousiaste. Quand je suis allé chez lui le soir avec lidée dune randonnée en groupe le weekend, il na même pas levé les yeux de son écran.

« Papa, je ne suis pas à la maternelle pour faire des sorties organisées, » a-t-il grogné.

« Cest pas une maternelle, cest un club de rando. Des gens de tout âge, une demijournée, on prend le RER jusquà la gare la plus proche, puis on marche. Tu prends ton téléphone. »

« Je préfère rester chez moi, » a-t-il marmonné.

Jai failli rebrousser chemin, mais je me suis rappelé que moi aussi, à son âge, jécartais tout ce que mes parents me proposaient. Je me suis assis sur le bord de la chaise.

« Regarde, » aije dit plus calme. « Jai décidé de faire quelque chose chaque semaine, pas juste rester assis. Jaimerais que vous fassiez partie de ça, petit à petit. Pas tout dun coup, juste parfois. »

Thomas a fini par se tourner, un mélange de colère et de curiosité dans le regard.

« Et tu as déjà fait quoi? »

« Hier, on était à la conférence sur notre quartier. Jai découvert que la maison où ma grandmère vivait aurait pu être rasée, mais les habitants ont écrit des lettres et sont allés à la mairie. »

« Ouais, cest cool, » a-t-il dit. « Une fois, cest bien, mais si cest nul, la prochaine fois tu ne me forceras plus. »

« Marché conclu, » aije répondu.

Le dimanche matin, on a pris le RER. Lodeur du café dans les thermos et des sacs à dos humides remplissait le wagon. Un gars aux cheveux roux, en veste verte, faisait le tour des passagers, vérifiant que tout le monde était bien présent.

« Papa, » a murmuré Thomas en regardant par la fenêtre, « cest quand la dernière fois que tes allé en forêt ? »

« Avec toi, quand tu avais huit ans, on allait chez Pâques à la campagne, » aije répondu.

« Ah oui, quand je suis tombé dans laiguille. »

On a ri, un rire un peu gêné mais chaleureux. La rando sest avérée simple: le sentier longeait la rivière, les feuilles mortes crissaient sous nos pieds. Le guide sarrêtait pour parler des arbres, pointer les traces danimaux. Thomas, dabord avec ses écouteurs, les a enlevés et a commencé à poser des questions. Au petit déjeuner, on sest assis sur une souche et on a mangé des sandwichs au jambon.

« Cest cool, » a dit Thomas en rentrant. « On pourra refaire. »

Ces « on pourra refaire » sont devenus le point de départ. Jai créé une note dans mon téléphone: « activités du weekend ». Chaque semaine, je choisis un truc. Parfois cest le samedi, parfois le dimanche, mais la règle reste.

Une semaine plus tard, on est allé à une exposition de vieilles photos de la ville dans le centre culturel. Claire râlait dabord, disant quelle devait faire la lessive, Thomas voulait rester sur son téléphone, mais finalement on a regardé les images en noir et blanc, cherchant les rues quon connaissait.

« Regarde, cest notre immeuble sans balcons, » sest exclamée Claire.

« Et cest ta école, » aije dit à Thomas.

« Pas mal, » a répondu le gamin.

Une autre fois, on a participé à un atelier de jeux de société dans un club. Lendroit sentait le carton et le plastique, des gens de tout âge étaient autour de la table. Thomas sest rapidement impliqué, débattant stratégie avec moi, riant quand je me trompais dans les règles.

« Tu réfléchis toujours autant? » ma taquiné il.

« Je pèse bien mes décisions, » aije rétorqué, sentant une vieille rigidité se dissiper. Jai compris que je nétais plus seulement le « papa responsable », mais aussi un partenaire de jeu.

Parfois les plans foirent. Une fois, Claire a été appelée pour un boulot le samedi, alors on a fini par aller au cinéma le soir. Une autre fois, Thomas a attrapé un rhume, et jai dû annuler nos billets pour un concert à la Philharmonie. On a improvisé un petit cinéclub à la maison, choisi un vieux film que jadore, et en a parlé ensemble.

« Vous avez regardé ça sans moi? » sest étonné Thomas. « Vous avez une vie. »

« Oui, on en avait, » aije souri. « Et on en a encore. »

Petit à petit, ces sorties hebdomadaires ont créé une nouvelle routine. Le vendredi soir, quand je rentre du boulot, je nallume plus lordi dun coup. Je mets lévier à chauffer, sors le carnet, massois à la table.

« Bon, alors, on a deux options pour le weekend: une conférence de poésie contemporaine ou une visite dune vieille usine, » je lance.

Claire lève les yeux, roule un peu les épaules, mais se rapproche.

« Lusine, cest plus intéressant que la poésie, » ditelle. « Au moins on verra ce qui se passe à lintérieur. »

« Moi, je vote poésie, » réplique Thomas. « On passe tout le temps devant lusine en voiture. »

On discute, on plaisante, parfois on laisse lun choisir, lautre la prochaine fois. Ces petites discussions du vendredi rapprochent plus que les sorties ellesmêmes. On apprend à écouter, à prendre en compte les envies de chacun.

Pas toutes les semaines sont gagnantes. Un jour, on a tenté un atelier gratuit de poterie dans le centre dart du quartier. La petite salle était couverte de bâches, sentait la terre et le savon. Lanimatrice, femme fatiguée en tablier, essayait dexpliquer comment façonner une tasse.

« Ça ne sort pas, » a chuchoté Claire, sa pâte sétalant partout.

« Moi non plus, » aije avoué, en regardant mon cylindre bancal.

Thomas, en face, a rapidement modelé un petit dragon.

« Vous avez du talent, jeune homme, » a dit lanimatrice.

« Et nous? » aije demandé, en pointant du doigt nos créations ratées.

« Vous avez de la patience, » a-t-elle répondu. « Ça compte aussi. »

En rentrant, Claire riait, tenant son « chefdœuvre »: un petit cendrier moche, même si on ne fume pas.

« Maintenant on a un cendrier, » a-t-elle plaisanté.

« Ce nest pas un cendrier, cest de lart, » aije répliqué.

On a mis nos pièces sur une étagère. Quelques jours après, Thomas, en passant, a fait tomber son dragon de terre, qui sest brisé.

« Dommage, » a-t-il dit.

« Mais on se souvient du moment où on la fait, » aije répondu.

Les mois ont passé. Parfois je suis à court didées, mais je nai plus envie dabandonner. Je sais que je nai pas besoin dinventer des trucs hors du commun chaque fois. Une simple balade dans un parc voisin, un musée quon na jamais visité, ça suffit tant que cest partagé.

Un soir dautomne, quand il commençait à faire noir, on était tous les trois à la cuisine. Une casserole de soupe fumait, loignon sautait. Jai distribué les assiettes, Claire tranchait du pain, Thomas feuilletait les affiches sur son téléphone.

« Les gars, dimanche il y a un festival de robots au lycée technique, on y va ? » a-t-il proposé.

Jai haussé un sourcil. « Tu proposes un événement? Cest du progrès. »

« Pas du progrès, juste de lintérêt. Il y aura des drones, des courses. Jaimerais y aller avec toi. »

Claire a souri. « Et moi, je viens? »

« Bien sûr, on vient tous, » aije répondu. « Mais je ne connais rien aux robots. »

Le festival était bruyant, un peu chaotique. Des tables avec des fils, des soudures, de petites machines qui bougeaient. Des ados en t-shirts de clubs de robotique bricolaient, des adultes circulaient, posaient des questions. Thomas sest lancé direct, interrogant les participants sur leurs projets, leurs programmes.

Au début, je me sentais à lécart, mais jai fini par écouter avec lui, poser des questions, même si je ne comprenais pas tout. Claire tenait un gobelet de thé, posait des questions simples sur le coût et les cours.

Dans le bus du retour, Thomas a soudain demandé:

« Papa, je peux minscrire au club de robotique ? Ils commencent en novembre. »

« Bien sûr, » aije dit sans hésiter. « On regarde le tarif, les horaires. »

Claire a lancé un regard rapide. « Tu es sûr? Il a déjà lécole, langlais. »

« On gérera, » aije répondu. « Ce nest pas juste une charge supplémentaire, cest ce qui le passionne. »

Un an plus tôt, jaurais calculé le budget, la place dans lemploi du temps, et jaurais refusé. Maintenant, cest un prolongement naturel de notre nouveau rythme.

En hiver, on a fêté lanniversaire de Claire. Dhabitude, on faisait simple: gâteau, quelques proches, appels. Cette fois, jai pris un jour de congé vendredi et jai organisé quelque chose dun peu spécial. Jai hésité entre restaurant, théâtre, weekend à la campagne. Tout me semblait trop artificiel. Jai finalement choisi un petit concert intime dans la salle de musique dune école à côté, un quatuor à cordes qui jouait du classique et un peu de jazz.

« Ne dis pas que ça va être chiant, » aije prévenu Thomas en lui montrant le programme.

« Jy vais pas, cest la fête de maman, » a-t-il rétorqué.

« Je veux quon soit ensemble, » aije insisté. « Ça compte pour moi. »

Le soir du concert, on a marché dans les rues enneigées, Claire avec son nouveau manteau chaud, Thomas avec ses écouteurs, moi portant une boîte de gâteau pour rentrer après. La salle était petite, des chaises en bois, une légère odeur de vernis. Peu de gens: quelques couples de retraités, une jeune fille avec un bouquet, des mamans avec leurs enfants.

Quand les musiciens ont commencé, jai senti une paix inattendue. Je regardais moins la scène que le profil de Claire, la façon dont elle fermait les yeux légèrement, un sourire paisible. Thomas était dabord agité, puis sest calmé.

Pendant lentracte, on est sortis dans le couloir. Claire sest tournée vers moi.

« Merci, je ne savais même pas quon avait ça près dici, » atelle dit.

« Moi non plus, », aije avoué. « Jusquà ce que je commence à chercher. »

Elle a souri. « Tu es un peu différent, en bien. »

Jai haussé les épaules. « On commence à faire des choses ensemble, pas juste par nécessité. »

Thomas, à côté, a ajouté:

« Jaime bien quon aille quelque part. Pas tout le temps, mais » il a cherché ses mots, « je comprends mieux ce qui vous plaît. »

Ce moment ma fait réaliser que ma règle hebdo nétait plusEt maintenant, chaque vendredi, on se retrouve autour dun café, on discute du prochain petit projet et on se promet de garder cette magie vivante, ensemble.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

one × 5 =