À chaque amour sa forme : Le vent de septembre fouette les joues d’Anouchka qui quitte la maison sans veste, les larmes aux yeux, croise Mika, le voisin qui lui tend trois bonbons en secret. Chez elle, un père brisé s’endort sur le canapé, le frigo vide et les souvenirs d’une maman disparue emplissent le silence. Pour oublier la faim et le chagrin, Anouchka s’accroche à son vieux lapin en peluche et rêve aux brioches en forme de cœur qu’elle façonnait autrefois avec sa maman. Lorsqu’un jour, en cherchant des pommes tombées dans le verger abandonné du vieux Monsieur Émile, elle rencontre Anna, la petite-fille du défunt, venue s’installer au village. Dans la chaleur nouvelle de cette maison parfumée à la vanille, devant une assiette de soupe et des brioches magique, Anouchka retrouve espoir… Jusqu’au jour où Anna entre dans son foyer chaotique et décide d’y insuffler tendresse et changement. Les saisons passent et les cœurs se réparent : le père d’Anouchka reprend goût à la vie, Anna devient une seconde maman, et la maison se remplit de rires et de douceurs. Des années plus tard, la jeune femme rentrée de la fac retrouve son foyer, là où chaque amour a su prendre sa forme.

Chaque amour a sa propre forme

Je me souviens, cétait il y a bien longtemps, dans un petit village quelque part entre Tours et Angers, au cœur de la vallée de la Loire. Cétait la fin de septembre, un temps venteux, glacial pour la saison. La jeune Camille était sortie sans enfiler sa vieille veste, frissonnant aussitôt en sentant la bise dautomne glisser sous sa fine chemise. Elle oscillait sur le pas du portail, immobile, le regard perdu de tous côtés sans même sapercevoir que ses joues étaient inondées de larmes.

Camille, pourquoi tu pleures ? La voix un peu rauque de Baptiste, le fils du voisin, la fit sursauter. Cétait un garçon de quelques années son aîné, avec une tignasse toujours en bataille.

Mais… je ne pleure pas, tu sais, cest juste le vent… balbutia Camille, feignant lindifférence.

Baptiste la regarda un moment, puis tira trois bonbons à la violette de sa poche et les lui tendit en marmonnant :

Tiens, mais ne le dis à personne, sinon tout le quartier va débarquer. Allez, rentre vite, il fait trop froid.

Elle obéit.

Merci… mais je nai pas vraiment faim, tu sais… cest juste…

Mais Baptiste avait compris depuis longtemps. Il hocha la tête et partit dun pas lent. Dans le village, tout le monde savait que le père de Camille, Luc, buvait. Il se rendait souvent à lunique épicerie du bourg pour demander une avance à Madame Valérie, la commerçante, qui râlait mais finissait toujours par céder.

Comment il na pas encore été renvoyé de son boulot, celui-là… Tu en dois déjà pour des kilos deuros soupirait-elle en le regardant séloigner, les quelques billets déjà envolés pour une mauvaise bouteille.

Camille entra dans la petite maison, tout juste revenue de lécole. Elle avait neuf ans. Il ny avait jamais grand-chose à manger, mais elle gardait le secret : si elle lavouait, on la retirerait à son père pour lenvoyer à la DDASS, et il parait que là-bas, cétait pire que tout. Et puis, qui soccuperait de Luc sil se retrouvait seul ? Non, malgré le frigo vide, il valait mieux rester, survivre ici.

Ce jour-là, la classe avait été écourtée, la maîtresse malade. Le vent sacharnait sur les peupliers, enlevant leurs feuilles jaunes et les balayant jusque dans la cour. Ce septembre-là fut rude. Camille navait que son vieux manteau râpé et des bottines percées.

Son père dormait, affalé sur le canapé, tout habillé, chaussures encore aux pieds. Deux bouteilles vides traînaient sur la table de la cuisine ; il y en avait une autre sous la chaise. Camille ouvrit le buffet : rien, pas même un croûton de pain.

Elle avala prestement les bonbons offerts par Baptiste, puis sinstalla sur le tabouret pour faire ses devoirs. Mais ses yeux glissaient vers la fenêtre où le vent malmenait les arbres et où les feuilles senvolaient dans les airs.

Au loin, elle apercevait le jardin, jadis verdoyant et éclatant. Aujourdhui, il semblait désert et éteint. Les framboisiers étaient secs, les fraisiers disparus, il ne restait que des mauvaises herbes, même le vieux pommier avait rendu lâme. Cétait sa mère qui entretenait tout cela autrefois, soignant chaque pousse, récoltant des pommes si douces. Mais cet été, Luc avait cueilli tous les fruits avant maturité pour les vendre au marché de Saumur.

Luc, son père, navait pas toujours été ainsi. Jadis, il était joyeux, tendre, partait avec sa femme cueillir des champignons en forêt, riait devant la télévision et buvait du thé tout chaud le matin, dégustant les crêpes au miel que sa femme préparait. Elle faisait aussi des petits pains aux pommes.

Mais un jour, la mère de Camille tomba gravement malade, emportée à lhôpital, doù elle ne revint jamais.

Cest le cœur, ma petite, avait dit Luc en larmes. Maintenant, ta maman veillera sur toi de là-haut.

Depuis, il passait des heures devant la photo de sa femme, puis, il avait sombré. Des hommes bruyants faisaient désormais irruption dans la maison. Camille se renferma dans sa minuscule chambre ou séclipsait pour sasseoir sur le banc derrière la haie.

Elle reprit rapidement ses opérations. Vive desprit, Camille finissait ses devoirs sans difficulté. Puis elle se laissa tomber sur son lit.

Là, toujours posé à côté delle, trônait son vieux lapin en peluche. Sa mère lavait acheté quand elle était toute petite, cétait son trésor. Elle lappelait Gaspard. Jadis blanc, il était maintenant grisâtre mais chéri plus que tout. Camille serra Gaspard dans ses bras :

Toi aussi, Gaspard, tu te souviens de maman ?

Le lapin garda le silence, mais Camille savait quil se souvenait. Elle ferma les yeux et les souvenirs lenvahirent, doux et lumineux. Sa mère en tablier, les cheveux relevés, pétrissant la pâte en chantonnant.

Ma chérie, viens, on va faire des brioches magiques.

Quoi ? Des brioches magiques, maman ? Ça existe ?

Mais bien sûr ! On leur donne la forme de cœurs et, si tu fais un vœu en les mangeant chaudes, il se réalisera.

Petite, Camille aidait donc sa mère à façonner maladroitement des cœurs. Sa mère souriait tendrement.

Chaque amour a sa propre forme.

Elle attendait impatiemment que les brioches dorent pour pouvoir en croquer une et chuchoter un souhait. La maison semplissait dun parfum sucré tandis que Luc rentrait, et, tous les trois, ils goûtaient ces brioches en rêvant.

Elle essuya ses larmes, perdues dans ce bonheur passé qui nexistait plus. La pendule au coin de la pièce battait la mesure dun silence triste. Camille, serrant Gaspard, murmura :

Maman, tu me manques…

Les jours de repos, sans école, Camille errait souvent, Luc, lui, dormait toujours. Elle mit un vieux pull sous son manteau et sortit en direction de la forêt. Non loin se dressait une demeure à peine habitée, jadis celle du vieux monsieur Émile, disparu deux ans auparavant. Il y avait laissé un verger, où pommiers et poiriers donnaient encore.

Camille y allait parfois, enjambant la clôture pour ramasser pommes ou poires tombées.

Ce nest pas voler se rassurait-elle. Ce qui est par terre, personne nen veut…

Du vieux Émile, elle gardait limage dun homme à la barbe blanche, canne à la main, toujours souriant, offrant fruits ou à loccasion un caramel trouvé dans sa poche.

Mais ce jour-là, alors quelle piétinait sous les arbres, une voix la fit tressaillir :

Eh bien ! Qui es-tu, toi ?

Sur le seuil, une femme en paletot lobservait. Décontenancée, Camille laissa tomber ses pommes.

La dame approcha :

Qui es-tu ?

Camille… Je ne vole pas, juste les fruits tombés, je croyais la maison vide… je venais parfois…

Je suis Claire, la petite-fille de monsieur Émile. Je suis arrivée hier et maintenant, jhabite ici. Ça fait longtemps que tu viens cueillir ?

Depuis que maman est partie, murmura Camille, la voix brisée.

Claire la serra dans ses bras.

Allons, ne pleure pas. Entre donc boire un chocolat chaud. Allez, viens, installe-toi au chaud, on dirait quon est voisines.

Claire comprit tout de suite que Camille avait faim et menait une vie difficile. Dans la cuisine, fraîchement rangée, elle la fit asseoir à une table recouverte dune nappe à carreaux. Elle servit un bol de soupe de poule fumante, une miche de pain à côté.

Sers-toi, prends tout ce dont tu veux. Ici, pas de restriction.

Camille, affamée, ne se fit pas prier. Quand elle eut terminé, Claire retira un torchon dune corbeille posée sur la table, laissant séchapper un doux parfum de vanille : des brioches en forme de cœur.

Camille en saisit une, en mordit un bout et ferma les yeux.

Les mêmes brioches quavant, que maman faisait… souffla-t-elle, émue.

Après le goûter, rassasiée, les joues rougies, Camille raconta sa vie. Claire insista pour la raccompagner jusquà chez elle, malgré les réticences de la fillette.

Il faut, insista-t-elle doucement.

La maison de Camille les accueillit dans le silence. Luc dormait toujours, des bouteilles vides, des mégots, du désordre partout. Claire parcourut la pièce du regard.

Je comprends, Camille… Allons, si on rangeait un peu ?

En silence, elles nettoyèrent : Claire ramassa les détritus, secoua le tapis, ouvrit les rideaux.

Sil vous plaît, n’en parlez à personne… Mon papa est gentil, il est juste perdu, il narrive pas à se remettre… Si on le découvre, on menlèvera, moi je veux pas, il nest pas mauvais… Il a juste trop de peine depuis maman…

Claire la prit dans ses bras :

Je ne dirai rien, cest promis.

Le temps passa. Un jour, Camille arriva à lécole vêtue dun manteau neuf, des tresses bien serrées, fière de son joli cartable et de ses bottines brillantes.

Camille, jai entendu dire que ton père sest remarié ? chuchota Manon, sa camarade de classe. Tu es toute jolie, maintenant, et tes cheveux sont impeccables !

Oui, jai maintenant une nouvelle maman, cest Claire répondit Camille avec un grand sourire avant de filer vers la cour.

Luc avait arrêté de boire, aidé par Claire, cette femme forte et tendre à la fois. Ensemble, ils promenaient sur la place du village, Luc, droit, coiffé, élégant, au bras de Claire qui imposait le respect par sa bonté et son sourire franc. Il adorait Camille, et elle le leur rendait bien.

Les saisons passèrent vite. Camille était devenue étudiante à luniversité de Tours. Quand elle rentrait pour les vacances, elle franchissait la porte en lançant :

Maman, me voilà, je suis rentrée !

Claire accourait, la serrait dans ses bras :

Ma petite savante, bienvenue !

Et le soir, Luc rentrait à son tour, heureux, lair apaisé. Chez eux, lamour avait effectivement pris une nouvelle forme, et le parfum des brioches chaudes flottait à nouveau dans la maison.

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À chaque amour sa forme : Le vent de septembre fouette les joues d’Anouchka qui quitte la maison sans veste, les larmes aux yeux, croise Mika, le voisin qui lui tend trois bonbons en secret. Chez elle, un père brisé s’endort sur le canapé, le frigo vide et les souvenirs d’une maman disparue emplissent le silence. Pour oublier la faim et le chagrin, Anouchka s’accroche à son vieux lapin en peluche et rêve aux brioches en forme de cœur qu’elle façonnait autrefois avec sa maman. Lorsqu’un jour, en cherchant des pommes tombées dans le verger abandonné du vieux Monsieur Émile, elle rencontre Anna, la petite-fille du défunt, venue s’installer au village. Dans la chaleur nouvelle de cette maison parfumée à la vanille, devant une assiette de soupe et des brioches magique, Anouchka retrouve espoir… Jusqu’au jour où Anna entre dans son foyer chaotique et décide d’y insuffler tendresse et changement. Les saisons passent et les cœurs se réparent : le père d’Anouchka reprend goût à la vie, Anna devient une seconde maman, et la maison se remplit de rires et de douceurs. Des années plus tard, la jeune femme rentrée de la fac retrouve son foyer, là où chaque amour a su prendre sa forme.
Hier, mon frère m’a appelé pour me demander de lui céder ma part de la maison familiale à la campagne, en argumentant qu’il s’était occupé de notre père pendant les trois dernières années.