Nouveaux itinéraires en France : Explorez des chemins inédits et secrets

Ils étaient assis à la petite cuisine, face à face, comme des milliers de fois auparavant. Le thé refroidissait sur la table, à côté dun carnet ouvert où les lignes se bousculaient. Au lieu dune liste de courses, il ny avait que des noms de villes.

Élodie traça la première ligne dun trait hésitant.

Nice, lutelle à haute voix. Lyon. Strasbourg. Annecy Tu plaisantes avec Annecy ?

Alexandre haussa les épaules, le regard perdu dans les immeubles gris qui se reflétaient à la fenêtre.

Rêver ne coûte rien. Mais cette année, on évite les Alpes. Choisissons quelque chose de plus proche, à prendre en train sans changement.

Sa voix était calme, mais une excitation sourde vibrait en lui, comme avant le bac. Jusquici, leurs voyages étaient toujours organisés par une agence : itinéraire tout tracé, transfert avec pancarte à laéroport, il ne restait plus quà préparer les valises et à ne pas oublier le chargeur. Maintenant, ils devaient tout imaginer euxmêmes.

Lidée leur vint en hiver, quand leurs connaissances inondaient le groupe WhatsApp de photos de la Turquie: piscines identiques, transats pareils, sourires figés devant le même buffet. Élodie déclara quelle en avait assez des hôtels standardisés. Alexandre fit une blague, mais le grain de pensée resta. Une semaine plus tard, il lança doucement :

Et si on faisait le tour de la France nousmêmes ?

Élodie rougit dabord. Elle craignait de se tromper de dates, de se perdre, de finir sans logement dans une ville inconnue. Puis le souvenir dune fois où on leur avait attribué une chambre sans balcon, alors quon leur avait promis le contraire, fit monter une petite colère en elle.

Daccord, ditelle, les yeux brillants. On le fait nousmêmes.

Ils se retrouvèrent avec le carnet et une carte de France affichée sur lordinateur portable.

Train, répéta Élodie. Alors le Sud ou la Vallée du Rhône. Tu es déjà allé à Lyon ?

Juste en passage, pour le travail, répondit Alexandre. On ma dit que cest une ville belle, pas trop loin.

Il ouvrit le site des horaires. Élodie savança, le léger souffle de lécran réchauffant leurs mains.

Regarde, annonça Alexandre. Un train de nuit. On part le soir, on arrive le matin. Romantique.

Romantique, cest si la climatisation fonctionne, ricana Élodie, avant de sourire.

Elle encercla «Lyon» dun cercle dans le carnet.

Bien, la ville est choisie. Maintenant lhébergement. Tu sais que cest un petit jeudaventures, non ? lançatelle, le cœur oscillant entre peur et excitation.

Alexandre acquiesça.

On se sépare. Je cherche les trains, toi les appartements. Puis on compare.

Il le dit avec le même ton de chef déquipe qui distribue les tâches au bureau. Élodie sourit, ironique.

Commandant. Mais je choisis uniquement des locations avec une cuisine décente. Pas envie de bouffer des sandwichs de fastfood pendant une semaine.

Et moi, je ne veux pas dun soussol, rétorqua Alexandre. Donc cherche plus quune simple cuisine.

Ils se scindèrent, chacun dans une pièce, leurs ordinateurs allumés. Le portable dAlexandre trônait sur la table basse du salon, tandis quÉlodie sinstalla dans la chambre, le dos appuyé contre le mur.

En trente minutes, Élodie découvrit des dizaines dappartements: certains décorés de canapés éclatants et de ficus, dautres aux tapis ternes et aux murs usés. Elle notait non seulement le lit et la cuisine, mais aussi les étagères, les tasses, les magnets sur le réfrigérateur: une vie en miniature.

Alexandre luttait avec le site des billets. Il était parfois bloqué, parfois rechargé, le ramenant sans cesse à la page daccueil. Il marmonna des jurons à mivoix. Quand le site se figea à nouveau, il cria :

Élodie, ça avance ?

Je vis déjà dans trois appartements à la fois, répondit-elle depuis la chambre. Et lun deux a clairement le décor dun designer des années 90.

Il éclata de rire, le stress satténua. De nouveau réunis à la cuisine, chacun brandissait son tableau de bord.

Option un, centreville, à deux pas du VieuxLyon, mais le lit est étroit. Option deux, un peu plus loin, cuisine spacieuse. Option trois, le propriétaire dit «pas de fêtes», ce qui ne nous concerne pas, lutelle en montrant les photos.

Alexandre présenta son résultat :

Jai trouvé le train de nuit, comme voulu. Seul hic: les retours sont rares. Soit dans deux jours, soit dans cinq.

Dans cinq, déclara immédiatement Élodie. Je ne veux pas courir partout comme une folle. On a le temps.

Tu es sûre ? insista Alexandre. Cest presque une semaine.

Elle haussa les épaules.

On mérite bien une semaine, nos enfants sont grands, ils sen sortiront. Au travail, on pourra prendre deux jours de congé sans solde.

Il hocha la tête, le mot «semaine» prenant soudain un poids nouveau. Une semaine à deux, loin des trajets habituels maisontravailsupermarché.

Alors je réserve les billets allerretour, annonçatil, le cœur battant plus fort.

Au moment de cliquer sur «payer», sa main trembla. Un bref doute surgit: et si les dates étaient fausses? Le paiement sacheva, le courriel de confirmation arriva. Le chemin du retour était désormais scellé.

Alors ? demanda Élodie, le regard curieux.

On y va, réponditil, le sourire nerveux. Tout est confirmé.

Ils se lancèrent un regard complice, comme deux enfants qui viennent de réussir une mission secrète sans laide des parents.

Le soir même, ils choisirent lappartement. Le modèle avec la grande cuisine lemporta. La propriétaire, une femme dune cinquantaine dannées, répondit rapidement, promettant de les accueillir à la porte.

Tu vois, conclut Élodie en fermant son portable. Ce nest pas si terrible.

Ce nest que le début, répliqua Alexandre. Il nous reste à planifier le circuit en ville, les sites à voir

Demain, coupatelle. Aujourdhui, je suis déjà assez saturée de tapis.

Le jour suivant, ils revinrent à la table, cette fois avec une carte de Lyon. Élodie traça le centre, le quai de la Saône, la mosquée de la PartDieu. Elle calcula vingt minutes à pied depuis leur location jusquau VieuxLyon.

Vingt minutes, seulement si tu ne photographies pas chaque façade, lança Alexandre.

Je photographierai chaque deuxième, rétorquatelle. Compromis.

Ils dressèrent une liste: musées, ruelles médiévales, bons restaurants, brasseries. Alexandre remarqua :

On pense dabord à la bouffe, non ?

Cest lâge, sourit Élodie. Avant, on cherchait les discothèques.

La liste grandissait. À un moment, Élodie sentit la fatigue lenvahir. Trop de points, trop dattentes.

Écoute, proposatelle, on ne va pas découper chaque jour à la minute. Laissons deux journées «au feeling».

Alexandre, surpris, rétorqua :

Toi, qui planifies même le trajet jusquau supermarché?

Le supermarché, oui, acquiesçatelle. Mais je ne veux pas transformer la ville en une checklist. Je veux flâner.

Il resta silencieux un instant, puis acquiesça.

Daccord. Deux jours libres, on note ça et on laisse.

Ils rayèrent quelques items, le souffle se fit plus léger.

Une semaine avant le départ, trois jours restèrent. Élodie décida de revérifier la réservation de lappartement. Elle ouvrit le courriel de la propriétaire, le lut, puis resta figée.

Louis, lappelatelle. Viens ici.

Louis, son mari, entra les mains frottées sur un torchon de cuisine.

Quoi?

Jai limpression davoir inscrit les mauvaises dates. On arrive la nuit du 5 au 6, mais la location commence le 6 au soir. Donc on a une demijournée sans toit, expliquatelle, montrant lécran.

Louis compléta :

On serait bloqués pendant une demijournée.

Élodie sentit la panique monter. Lidée de dormir sur un banc de la gare, dappeler la propriétaire, de payer un supplément, tout cela faisait vibrer son estomac.

Je suis idiote, sanglotatelle. Jai pourtant tout vérifié.

Tu nes pas idiote, la rassura Louis dune voix calme, même si son estomac se serrait. Cest une simple erreur. On va écrire à la propriétaire, demander sil est possible dentrer le matin.

Et si cest impossible? interrogeatelle.

Alors on trouvera un vestiaire, on se baladera en attendant le soir. Ce nest pas la fin du monde, répliquatil.

Élodie hocha la tête, les mains tremblantes. Ils sassirent côte à côte, ouvrant leurs ordinateurs pour rédiger le message. Après de longues minutes à choisir les mots, elle ajouta finalement un petit émoticône, chose quelle évitait habituellement.

La réponse arriva une demiheure plus tard: la propriétaire confirmait que les précédents locataires partaient la veille, donc ils pouvaient entrer le matin, à condition davertir de lheure darrivée.

Élodie poussa un soupir de soulagement, reposant sa tête contre lépaule de Louis.

Jimaginais déjà nos valises sur un banc de la gare, ditelle en riant.

Ce serait une expérience intéressante, plaisantatil. Mais on évitera, tant quon peut.

Ils éclatèrent de rire, la tension retombant. Ce qui avait semblé être une catastrophe devint une anecdote à raconter plus tard.

Le jour du départ, ils arrivèrent à la gare une heure avant le départ. Louis, anxieux à lidée des embouteillages, insista pour que la maison se vide plus tôt que nécessaire. Ils se retrouvèrent assis sur un banc du hall dattente, observant les voyageurs.

Regarde, murmura Élodie, désignant un couple avec une valise géante. Ils partent sûrement à la mer.

Et ce type avec le sac à dos, sûrement en mission, répliqua Louis.

Ils inventèrent des histoires aux inconnus, comme ils le faisaient autrefois à luniversité. Ce petit jeu leur rendit un souffle de légèreté longtemps perdu.

Lorsque lannonce du train retentit, ils se levèrent, prirent place dans le wagon. Lair était chaud mais lintérieur net. Leur siège, côté fenêtre, leur offrait la vue du paysage qui défilait. Louis glissa la valise sur le portebagages, Élodie étala des couvertures et un magazine sur le siège.

Alors, cest officiel, le voyage commence, ditelle quand le train démarra.

Louis jeta un œil par le hublot, observant le quai qui séloignait, les passagers pressés, le contrôleur en gilet.

Officiellement, acquiesçatil.

Le trajet se déroula sans encombre. Ils sirotaient du thé dans des gobelets, écoutaient les conversations autour, tentaient de dormir au rythme des roues. Au petit matin, alors que le train sapprochait de Lyon, lexcitation revint en force. Bientôt ils descendraient dans une gare inconnue, trouveraient la propriétaire, débusqueraient les transports, tout cela sans lappui dune agence.

À la gare, le tumulte était à son comble. Des personnes pressées, des retrouvailles avec des proches, des fleurs en main. La propriétaire les attendait devant lentrée principale, un sourire chaleureux. Louis, un peu perdu dans les indications, se fia à la direction dÉlodie.

Suivons les panneaux, pas le GPS, suggératelle.

Ils franchirent la grande porte vitrée qui souvrit sur la place. La propriétaire, une femme dune cinquantaine dannées au parler rapide, les guida jusquà limmeuble. En chemin, elle évoqua la boulangerie du coin, la station de tramway, le voisinage calme.

Lappartement dépassa les photos: lumineux, cuisine spacieuse donnant sur une petite cour où se tenaient deux balançoires pour enfants.

Cest magnifique, sexclama Élodie en admirant la cuisinière. On pourrait même faire des tartes.

Nous ne sommes pas là pour cuisiner des tartes, rappela Louis en souriant.

Pour moi, cuisiner, cest déjà du repos, rétorquatelle.

Ils déposèrent leurs bagages, partagèrent un thé, puis sortirent explorer. Le premier jour fut un léger chaos: ils consultèrent la carte, se trompèrent de rue, débatèrent sur le meilleur trajet vers les quais de la Saône. Louis voulait le tram, Élodie préférait marcher.

On a choisi un appartement près du centre pour pouvoir se promener, rappelaitelle.

Mais mes pieds me font mal, protestaitil.

Finalement, ils marchèrent, mais firent deux arrêts en chemin. Assis sur un banc dun petit square, ils achetèrent des glaces, écoutèrent un musicien de rue. Louis constata, étonné, à quel point il appréciait ce rythme lent.

Le troisième jour, ils prévoyaient de visiter un monastère isolé, après avoir vérifié les horaires du TER. Arrivés à la gare, ils découvrirent que le train était annulé pour travaux.

Je savais que sans agence on nallait rien réussir, lança Élodie, les yeux rivés sur laffichage.

Ce nest pas lagence qui décide, cest le rail, répliqua Louis, un brin irrité.

Il chercha une solution de rechange.

Il y a un petit bateau qui part dici, on peut faire une croisière sur le Rhône, proposatil, fouillant son téléphone.

Tu crois quon ne se perdra pas avec les billets ? demandatelle.

Si on se perd, ce sera notre petite aventure, réponditil avec un clin dœil. Notre voyage, à notre façon.

Élodie éclata de rire.

Notre aventure, alors. Allons-y.

Ils achetèrent les tickets, attendirent au guichet, embarquèrent sur un petit bateau à la coque blanche. Le vent jouait avec les cheveux dÉlodie, la ville séloignait en arrière-plan, offrant une vue nouvelle.

Louis, le regard fixé sur leau, réalisa que cétait exactement ce qui manquait à leurs précédents séjours: la liberté dimproviser, de changer de cap, dembrasser lerreur comme une découverte.

De retour à lappartement, ils sassirent à la cuisine, leur conversation se faisant plus profonde.

Tu sais, dit Élodie, aujourdhui jai remarqué que je nattends plus quon nous mène quelque part. Je trace mon chemin.

Et ça te plaît ? demandatil.

Cest effrayant, avouatelle, mais cest aussi excitant.

Les jours restants passèrent en accéléré. Ils virent beaucoup de choses, mais pas tout. Quelques points de la liste restèrent non cochés. Le soir de leur dernier jour, Élodie ressortit le carnet où tout avait commencé.

Regarde, ditelle, montrant les pages vides. On na même pas atteint ces endroits.

Alors quoi ? haussa Louis les épaules. Ça veut dire quon reviendra.

Elle parcourut les lignes du doigt.

Ou on partira ailleurs, proposatelle. Il y a encore tant à découvrir.

Le trajet de retour fut paisible. Dans le wagon, ils se sentaient déjà des voyageurs aguerris: ils savaient où placer les valises, comment préparer le thé sans se brûler, comment plier les vestes sans les froisserAlors, main dans la main, ils gravèrent dans leurs cœurs la promesse de repartir chaque année, sans guide, vers un nouveau coin de France, où leurs rêves prendraient enfin le train.

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