Un Nouveau Cercle Familial

Quarantedeux ans après son mariage, Clémence franchit le seuil dune vie déjà bâtie, comme on emménage dans un appartement dont le mobilier porte les traces de ses anciens occupants. Tout est à sa place, tout semble fonctionnel, mais chaque étagère lappelle à être déplacée, chaque rideau à être secoué.

Limmeuble de Simon se dresse dans un vieux quartier de la banlieue parisienne: un bloc de cinq étages, les portes dentrée décrépies, dans la cour balançoires branlantes. La première fois quelle gravit ces marches, elle porte encore le bouquet de roses et le gâteau à la boîte, encore fiancée, comme sortie dune comédie romantique où lon sincruste dans le foyer dautrui.

Aujourdhui, elle monte les mêmes marches avec une valise à roulettes et un sac de casseroles. Lair du couloir porte lodeur doignons frits et de lessive. Son cœur bat plus fort que le souffle dun escalier de quatre étages.

Simon ouvre la porte, large sourire dadolescent, et sempare de la valise.

Bienvenue, madame! lancetil, légèrement rougissant.

Dans le couloir surgissent un garçon maigre, casque sur les oreilles, et une femme en gilet tricoté sur une robe. La femme essuie ses mains sur un torchon et sapproche.

Clémence, entre, lappelletelle. Jai préparé du potage aux poireaux. Tu en veux?

Cest Madame Valérie Dubois, la mère de Simon. Elle a presque soixanteans, mais elle se tient droite comme une institutrice décole primaire qui aurait refusé de se pencher.

Le garçon retire à contrecoeur un écouteur.

Cest Antoine, précise Simon. Antoine, présentetoi.

Bonjour, marmonne le gamin, replaçant son casque.

Clémence ressent une légère gêne. Elle sourit à Antoine, même sil se tourne déjà vers son téléphone.

Jai libéré une étagère dans lentrée, annonce Valérie. Et il reste de la place dans larmoire de la chambre de Simon. Tu nas rien amené?

Pas grandchose, répond Clémence. Juste lessentiel.

Elle pose son sac contre le mur et scrute le couloir étroit, tapissé dun petit tapis fleuri. Des vestes, des écharpes, des sacs se pressent sur le portemanteau. La porte de la cuisine, à la poignée usée, laisse échapper le parfum du potage et du pain frais.

Son ancien deuxpièces, laissé à son exmari et à leur fille, lui revient en mémoire: hall spacieux, murs immaculés, chaussures rangées par paire. Ici tout est plus petit, plus bruyant, plus vivant.

Simon la serre à lépaule.

Viens, je te montre la chambre.

La pièce où ils doivent désormais cohabiter était lancien logement de Simon. Un lit étroit contre le mur, une armoire, un bureau avec ordinateur, un ficus sur le rebord. Au mur, des photos jaunies: Simon en colonie avec Antoine, Valérie à la campagne, dautres visages de la famille.

On changera le lit, annonce Simon. Japporterai tout le weekend. Installetoi dabord.

Clémence acquiesce, partagée entre le désir de déballer ses affaires et celui de se lover sous la couette. Le mot «maîtresse de maison» résonne en elle comme un écho lointain; elle se sent encore invitée, pas encore propriétaire.

Le soir, ils dînent à quatre. La table, à même le sol de la petite cuisine, ne tient que quatre chaises. Valérie saffaire à la cuisinière, versant le potage, Simon sert un compote de fruits en grande bonbonnière, Antoine, casque toujours sur loreille, tapote sur son téléphone.

Antoine, dépose ton téléphone, sil te plaît, implore doucement Clémence. Mangeons ensemble.

Le garçon lance un regard noir, puis repose le téléphone à côté de son assiette.

Alors, dit Valérie, maintenant nous ne formons plus quune famille. Il faut sentendre. Je ne suis pas méchante, mais jaime lordre.

Clémence sent ses épaules se raidir. Elle répond avec un sourire.

Jaime aussi lordre. Trouvons un vrai accord.

Les premiers jours ségrènent sur les petites habitudes. Au matin, Clémence se lève avant tout le monde pour aller travailler à la comptabilité. Elle tente de préparer un café discret, mais chaque bruit résonne comme un glas dans le minuscule appartement. Valérie fait irruption à chaque porte.

Où metstu le sucre? questionnetelle. Chez nous il est toujours ici.

Je lai juste déplacé un peu, explique Clémence.

Et je le cherche après, alors. Daccord, le sucre ici, le sel ici, le thé ici.

Clémence hoche la tête, embarrassée davoir placé la tasse au mauvais endroit.

Antoine arrive toujours en retard à lécole, dévale le couloir, heurte Clémence, fait tomber son sac, marmonne contre lui-même.

Antoine, fais attention, le sermonnetelle. Cest étroit, on doit se mettre daccord qui utilise la salle de bain quand.

Je suis en retard, lancetil en claquant la porte.

Simon rentre le dernier, mécanicien dans un garage. Il plaisante que la maison est son second poste: il faut jongler entre mère, fils et épouse.

Limportant, ne vous dispute pas, ditil en chaussant ses bottes. Je vous aime tous, mais je ne peux pas me déchirer.

Les premières semaines, Clémence fait abstraction des désagréments mineurs, se répétant que ladaptation passe par la tolérance. Elle fait la vaisselle sans attendre que quiconque finisse, range les vêtements dAntoine en piles soignées, essuie les miettes de la table.

Ne touche pas à ses affaires, conseille un jour Valérie. Il sen occupera luimême.

Je nai fait que plier des tshirts, répondtelle, surprise. Ils traînaient sur la chaise.

Il a son système, soupire la bellemaman. Les ados, cest comme ça. Mieux vaut ne pas intervenir.

Clémence sent son intention de mettre de lordre perçue comme une intrusion.

Avec le temps, les rôles saffinent. Valérie gère la cuisine et le quotidien, Simon soccupe des réparations et de largent, Antoine règle son humeur qui influence latmosphère du foyer, et Clémence semble sans place précise.

Elle achète de nouvelles serviettes, accroche un petit calendrier de mer au mur, colle un aimant «Vivre ensemble, cest un art» sur le frigo. Mais chaque geste heurte une frontière invisible.

Les serviettes sont belles, remarque Valérie, mais dhabitude on les met ici, pas là. Je sais déjà où les placer.

Clémence déplace sans mot.

Les soirées, quand Simon rentre tard, elle reste à la cuisine avec Valérie. Elles boivent du thé, parlent de santé, de prix, dactualités. La bellemaman raconte: «Jai élevé mon fils seule, mon mari est mort tôt. Jai appris la rigueur, sinon la famille se désagrège.»

Clémence se souvient de son précédent mariage, où tout était impeccablement rangé à lextérieur mais glacé à lintérieur. Elle ne veut plus dominer, mais être reconnue.

La tension monte comme leau qui bout lentement. Chaque remarque de Valérie, chaque soupir dAntoine, chaque «patientez les uns les autres» de Simon augmente la température.

Un soir, après le travail, Clémence rentre sous une fine neige, les escaliers mouillés. Elle rêve denlever ses bottes, denfiler un pantalon doux et de sasseoir un moment dans le silence.

Dans lappartement, le vacarme règne. La vaisselle claque, la musique dAntoine bourdonne, la chambre de Simon et elle est éclairée. Elle ouvre la porte et sarrête, figée.

Sur le lit, des piles impeccables de son linge. À côté, Valérie, le tiroir du commode ouvert.

Oh, je suis venue, dittelle. Jai rangé un peu. Tout était en désordre.

Une vague détouffement sempare de Clémence. Ses affaires, son petit territoire, fouillés.

Pourquoi avezvous touché à mes choses? demandetelle, la voix contrôlée.

Cest plus pratique, répond la bellemaman, bienveillante. Jai mis le linge ici, les tshirts là, les chaussettes ici. Sinon cest le chaos.

Je men occuperai moimême, répliquetelle, plus ferme. Ce sont mes affaires.

Valérie fronce les sourcils.

Vous êtes fâchée? Jaidais. Dans cette maison jai toujours maintenu lordre, cest mon habitude.

Mais maintenant jy vis aussi, insiste Clémence. Je veux que mes affaires ne soient touchées quavec mon accord.

Simon apparaît, la veste à la main.

Questce qui se passe? demandetil, les yeux parcourant la scène.

Rien, répond rapidement Valérie. Jai rangé les affaires de Clémence, elle nest pas contente.

Clémence sent un nœud se former dans la gorge, lenvie de fuir, de claquer la porte, de se cacher. Mais il ny a nulle part où séchapper.

Je commencetelle, puis sinterrompt. Jaimerais simplement un petit espace qui soit à moi.

Simon passe une main fatiguée sur son visage.

Maman, tu aurais pu demander, ditil. Ce nest pas normal.

Et moi, ça devient normal? réplique Valérie, piquée. Jai vécu toute ma vie ainsi, et maintenant on me dit de ne pas entrer ?

Antoine surgit, un écouteur retiré.

Encore une dispute? marmonnetil. Super.

Clémence sent le moment décisif arriver. Son cœur bat, ses paumes sont moites.

Je ne vous considère pas comme des étrangers, dittelle à Valérie. Je respecte que cest votre maison. Mais jy habite aussi. Jai besoin dun coin où je sais que personne ne fouillera sans permission.

Un coin? répète Valérie. Tu veux vivre dans un coin? La chambre, cest à Serge

La chambre est maintenant à nous deux, intervient Simon. À moi et à Clémence.

Il parle calmement, mais Clémence perçoit la tension dans ses épaules.

Et la mienne où? demande Valérie, moqueuse. Dans la cuisine, alors ?

Un silence lourd sinstalle. Clémence voit, de lautre côté, la peur dune vieille femme qui craint de perdre sa place, et la sienne, la peur de ne jamais en avoir.

Personne nest expulsé de la cuisine, murmuretelle. Mais je vous demande que mes affaires restent dans notre chambre, uniquement les miennes. Si quelque chose doit être déplacé, parlonsen.

Et si je veux ranger le sac de mon petitfils, je dois demander? réplique Valérie.

Son sac, cest le sien, répond Clémence, la fatigue mêlée à la colère. Je parle seulement des miens.

Antoine grogne.

Ne touchez pas à mes affaires, lancetil. Je le ferai moimême.

Tu le feras déjà, rétorque Valérie. Tu nas même pas de place dans le couloir.

Simon lève les mains.

Stop, ne transformons pas le dîner en assemblée. Jai faim, mangeons, puis on parlera calmement.

Le repas devient un silence pesant. Les cuillères claquent, Antoine tourne sa fourchette, Valérie soupire, Simon fixe son assiette, Clémence ressent le mur invisible se hausser.

La nuit, elle ne trouve pas le sommeil. Serge à côté ronfle légèrement, elle reste les yeux ouverts, consciente dêtre un personnage supplémentaire dans une pièce déjà écrite, dont le rôle nétait pas prévu. Elle se sent comme une figurine superflue.

Le lendemain, prétexte dun rapport, elle traîne sa journée à la comptabilité. Le bureau sent le papier et le café. Les collègues partent, elle reste seule, face à des tableaux qui se brouillent.

Elle veut appeler une amie, se confier. Lamie vit loin, ne connaît que les faits généraux. Expliquer les subtilités dune maison partagée au téléphone est difficile.

Elle compose le numéro de Simon.

Comment ça se passe chez vous? demandetelle.

Normal, répondil. Maman râle, Antoine fait ses devoirs. Tu arrives quand?

Un peu plus tard. Jai besoin de réfléchir.

Réfléchir à quoi? sinquiètetil.

À nous, à comment on va vivre tous ensemble.

Il soupire.

Clémence, ne te fais pas de bile. Ça sarrangera. Vous êtes deux maîtresses, vous vous disputez.

Le mot «deux maîtresses» la frappe comme le problème même. Deux maîtresses, mais lespace est trop petit.

Parlonsen ce soir, à trois, sans Antoine, proposetelle.

Daccord, acceptetil, mais la fatigue perce dans sa voix.

Le soir, ils se rassemblent dans la cuisine, Antoine étant sorti chez un ami. La bouilloire siffle, mais personne ne verse leau. Une nappe blanche repose comme témoin dune réunion.

Je commence, annonce Clémence. Cest dur à dire, mais je nai pas dautre choix.

Valérie serre les lèvres, Simon sappuie sur la table.

Je sais que je viens dans votre maison, poursuittelle. Et je suis vraiment reconnaissante que vous mayez accueillie. Mais je me sens toujours invitée, comme si chaque geste devait être approuvé.

Il me semble que tu veux tout imposer, interrompt la bellemaman. Tu déplaces les serviettes, tu critiques Antoine, tu me dis quoi faire.

Je ne veux pas tout imposer, répond calmement Clémence, le cœur tremblant. Je veux simplement mon coin, mon ordre dans mes tiroirs, le droit de rester seule quand je le souhaite.

Simon hoche la tête.

Cest normal, maman, ditil. Tout le monde a besoin dun espace personnel.

Et moi, alors? sexclame Valérie. Ma vie, cest la cuisine et la chambre avec le petitfils. Jai toujours tout fait passer par moi. Maintenant on me dit de ne pas entrer, de ne pas toucher. Je ne suis pas de fer.

Dans les yeux de Valérie, Clémence lit non plus de la colère mais de la confusion.

Je ne veux pas te pousser dehors, dittelle plus doucement. Je veux être à tes côtés, sans te remplacer.

Comment? demande la bellemaman. Explique-moi concrètement, je ne suis pas psychologue.

Clémence réfléchit, cherchant à reformuler ce que les livres de thérapie familiale écriraient.

Essayons de fixer des règles, proposetelle. Par exemple, ma chambre et la tienne sont nos territoires. On peut y entrer, bien sûr, mais nos affaires restent intouchées sans accord. Si on veut aider, on demande.

Et la cuisine? demande immédiatement Valérie. Cest mon domaine ou partagé?

La cuisine est partagée, intervient Simon. Mais tu restes la chef. Clémence peut aussiLe lendemain, le petitdéjeuner fut partagé en silence, mais chacun sentit que, malgré les tensions, un équilibre fragile venait de naître.

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Un Nouveau Cercle Familial
J’ai eu ma dose — Vous n’aviez plus qu’à le mettre en famille d’accueil, comme un chaton. Bah oui, on paie et on s’en lave les mains, liberté chérie ! lâcha Madame Galina d’un ton cinglant. Marie, contrariée, serra les lèvres et tira brutalement sur la fermeture éclair de la valise. Peine perdue. Elle coinçait, tout comme cette rengaine que sa belle-mère ressortait à chaque projet de vacances. — Maman, arrête, tenta de tempérer André, le mari de Marie. Téo aussi part en vacances, c’est juste à la campagne. Chez mes beaux-parents, pas chez des inconnus. Il aura l’air pur, le potager, une piscine gonflable et du lait frais chaque jour. C’est l’idéal pour son âge. — Ce n’est pas des vacances, c’est de l’exil ! s’insurgea la belle-mère. Un enfant de trois ans a besoin de ses parents ! Et eux, ils partent à Paris faire les musées ! Et leur fils, il n’a pas besoin de culture, peut-être ? Marie maîtrisa enfin la fermeture, se redressa et planta un regard sombre dans les yeux de Galina. — Pour l’instant, non, répondit froidement la belle-fille. Il a surtout besoin d’un rythme, d’une sieste et d’un pot à proximité. Pas d’un vol de neuf heures avec escale et changement de fuseaux horaires. D’ailleurs, Galina, la dernière fois que vous avez emmené votre petit-fils au parc, c’était quand ? — J’ai déjà donné avec mon fils ! renchérit fièrement la belle-mère. Je l’ai trimballé partout, et j’ai survécu. Mais vous, rien que pour votre petit confort. Il faut aussi penser aux autres, pas qu’à soi. — Exactement ! faillit crier Marie. Aux autres ! À tous ceux qui prendront l’avion avec nous et qui devront subir les hurlements de votre petit-fils pendant deux heures. Et aux touristes qui voudront écouter le guide plutôt que “j’ai soif, j’ai envie de faire pipi, j’ai mal aux jambes !”. Les vacances avec un enfant de trois ans, c’est tout sauf des vacances ! C’est une épreuve, même pour Téo. La belle-mère bougonna et détourna la tête. — On dirait que vous en avez assez joué, des parents. Vous ne voulez plus de lui ? Il suffit juste de s’ajuster à l’enfant si on veut vraiment partir avec lui. Marie ferma les yeux et compta mentalement jusqu’à cent pour rester calme. Si seulement Galina savait le cauchemar de leur dernier séjour, elle ravalerait peut-être ses remarques. Mais comment pourrait-elle comprendre, elle qui ne participait presque jamais à l’éducation de son petit-fils ? Mais Marie, elle, s’en souvenait très bien. Un mois après ce voyage, elle en avait encore l’œil gauche qui clignotait tout seul. C’était l’été dernier. Ils avaient eu la brillante idée d’aller chez des amis à la campagne. Cent kilomètres, à peine. Les amis avaient une fille, une aire de jeux, un grand jardin. Ça promettait. Sauf que rien ne s’est passé comme prévu. La voiture n’a pas démarré. Les amis attendaient, les brochettes marinent… Ils ont dû acheter en urgence des billets de TER. Et la météo s’est mise de la partie : trente-cinq degrés. Les climatiseurs en panne, fenêtres grandes ouvertes, mais aucun effet. La rame de train remplie à craquer. Étouffant. Téo a tenu dix minutes. Puis il s’est mis à geindre, à se plaindre de la chaleur et de l’ennui. Il s’est mis en tête de courir dans le wagon. — Lâche-moi ! hurlait-il, se cambre dans les bras d’André. Je veux aller là-bas ! — Téo, mon lapin, ce n’est pas possible. Il y a des messieurs et des dames, soufflait André, cramoisi de honte et de fatigue, tandis qu’il tentait de contenir l’enfant gigotant. — Je veux pas rester assis ! Aaaaaah ! Téo criait si fort qu’on n’entendait plus que lui, même par-dessus le vacarme du train. Les passagers se retournaient. D’abord compatissants, puis excédés, et enfin franchement hostiles. Une dame en chemisier blanc fit une remarque ; dans un élan de protestation, Téo lança son jus. Tout le monde en prit pour son grade. Un scandale homérique. La dame criait plus fort que Téo. Marie présentait des excuses presque en larmes, offrait de l’argent pour compenser. Téo pleurait à cause du jus perdu. André grinçait des dents. Une heure et demie d’enfer. À l’arrivée, plus personne n’avait envie de vacances. Téo, stressé, refusa la sieste, chouina tout l’après-midi et manqua de renverser le barbecue. Le retour ne fut guère mieux. Et ce n’étaient que cent kilomètres ! Et la belle-mère voudrait faire le tour des musées avec un tout-petit ? Même pas en rêve. — C’est juste parce que vous l’élevez mal ! répétait la belle-mère chaque fois que Marie essayait d’argumenter. Madame Galina était pédagogue sur le papier. Une visite sur deux, elle débarquait avec des bananes ou du chocolat (auquel Téo est allergique — combien de fois l’ont-ils répété ?), jouait les mamies gâteau vingt minutes et repartait. À la rigueur, elle faisait sa photo pour Facebook. — Mais enfin Galina, qu’est-ce que ça peut vous faire, avec qui reste Téo ? demanda un jour Marie pendant une dispute. Ce n’est pas vous, de toute façon. — Je ne suis pas obligée ! Il a des parents, c’est à eux de s’en occuper. S’il y avait urgence, hôpital ou boulot, j’aiderais. Mais là… Vous le larguez comme un chaton, vous ne savez plus quoi en faire. Tout ça aurait pu rester supportable, mais ça usait les nerfs à petit feu. La belle-mère campait sur ses certitudes, imperméable à tout argument. La vie, au fond, est le meilleur professeur. Quatre ans ont filé. Téo a eu sept ans. Il parle bien, va à l’école, fait du sport… La vie de Madame Galina a aussi changé, moins gaiement : elle est veuve. Avant, son appartement résonnait de la télé et des ronflements du mari. Désormais, c’est le silence. Entre solitude et volonté de montrer à l’univers — surtout aux beaux-parents — qu’elle sait y faire, Galina propose un geste inédit. — Amenez-moi le petit ! propose-t-elle, généreusissime. Il n’est plus un bébé, il saura s’occuper. On trouvera des occupations tous les deux. — Vous êtes sûre ? hésite Marie. Il est plein d’énergie, il demande de l’attention… ou au moins un ordinateur. — Allons, me prends pas pour une débutante, rétorque la belle-mère. J’ai bien élevé son père, non ? On lira, on jouera au loto, pas besoin de vos gadgets ! Amenez-le ! Le cœur serré et les doigts croisés, ils confient Téo pour deux semaines. Ils partent, pleins d’appréhensions, en week-end. Intuition justifiée. La grand-mère imagine un tableau idyllique : un petit garçon sage, lisant une encyclopédie sur les animaux, elle à côté, tricotant et commentant. Puis on savoure la soupe, et on se balade main dans la main. Tout s’effondre une demi-heure après le départ. — Mamie, je m’ennuie ! T’as une tablette ? — Non, pourquoi j’aurais ça ? — Alors viens jouer au zombie ! T’es le zombie, moi le survivant ! — Quel zombie, voyons ? Téo, dessine donc, je t’ai pris un cahier de coloriage. — Le coloriage, c’est pour les petits ! proteste Téo, tournant en rond autour du canapé. Allez, joue avec moi ! Regarde, regarde, tu ne me regardes PAS ! Il était infatigable : avion, casseroles, jeux auxquels sa grand-mère ne comprenait rien. Indifférent à Tchekhov ou aux vieux Legos, il voulait un public, un complice, un animateur personnel. Toutes les trois minutes : « Mamie, pourquoi ? », « Mamie, on fait quoi ? », « Mamie, tu regardes ? » La grand-mère, habituée au calme, se sent lessivée avant le repas. Mais c’était le début. Le pire vint à table. Madame Galina sert fièrement du pot-au-feu de bœuf. Un plat rare, préparé exprès. Téo regarde, fait la grimace. — J’en veux pas. — Pourquoi donc ? — Y’a des oignons. Cuits. J’aime pas. — Comment ? C’est bon pour la santé ! Mange ! — J’en veux pas ! — Tu veux quoi alors ? — Pâtes au fromage. Et une saucisse. Coupée en pieuvre. La grand-mère, dubitative. — Je ne suis pas un restaurant, moi ! Téo s’en fiche et va construire une cabane avec les coussins et les chaises. Le soir, la tension de la grand-mère fait des montagnes russes. Impossible de se reposer, Téo bondit au moindre soupir : « Lève-toi, mamie, les méchants arrivent ! » Impossible de regarder l’actualité, Téo veut les dessins animés — et ne s’apaise pas pour autant. Il court dans tous les sens. Chez André et Marie, en revanche, la soirée est parfaite : sur la terrasse, ils sirotent un verre, savourent la tranquillité. Peut-être qu’ils ont été durs avec la belle-mère ? Le téléphone sonne. — Allô, maman ? — Venez le chercher ! hurle la belle-mère. Il est insupportable ! Il a retourné la maison ! Il refuse de manger ! Il saute partout, c’est un monstre ! J’appelle la police si vous n’êtes pas là dans l’heure ! Je n’en peux plus ! Raccroché. Marie repose son verre, dans lequel le vin ne sera jamais bu, ni les brochettes terminées. — Allez, on y va, soupire André. Les vacances sont finies… Ils roulent en silence, la déception au bord des larmes. Galina avait insisté, puis crise à l’arrivée. À peine ont-ils sonné que la porte s’ouvre. Madame Galina, livide, sentant le valocordin, look rescapée du Vietnam. Téo, lui, pimpant comme jamais. — Merci mon Dieu, souffle la belle-mère, poussant l’enfant dehors. Emmenez-le, ne me demandez plus jamais ça ! Cet enfant, c’est pas un enfant, c’est un démon ! Il aime rien, il saute partout, il me tue ! — C’est juste un enfant, maman, réplique André en prenant la main de son fils. Un enfant en bonne santé. On vous avait prévenus. Vous avez dit que vous y arriveriez. — Je croyais qu’il était normal ! Mais il faut voir un médecin ! gémit la belle-mère, la main sur le cœur. Partez, que je me repose ou j’y passe. Dans la voiture, Téo demande : — Maman, on retourne bientôt chez papi Jean et mamie Lucie ? — Bientôt, mon chéri. — Tant mieux… Parce que mamie Galia… elle crie tout le temps, elle sait pas jouer. Et sa soupe, elle est pas bonne. Depuis cette soirée, Galina n’a plus jamais parlé de vacances communes ni fait de reproches. Désormais, quand ils s’en vont, elle se contente de leur souhaiter « bon voyage ». Et Téo passe toutes ses vacances chez les parents de Marie. Il pêche des vers avec papi, fait la guerre et mange la soupe de mamie — sans oignons, parce que mamie Lucie connaît les goûts de son petit-fils. Les relations avec la belle-mère ne se sont pas améliorées, mais Marie s’en fiche. Plus personne ne lui fait la leçon. Et Madame Galina est restée seule avec ses bonnes certitudes et ses encyclopédies intactes, que personne n’a jamais ouvertes…