Camille, tu es là ? Antoine surgit dans lappartement, stoppé net par la vision de sa femme effondrée dans lentrée, accroupie, secouée de sanglots rauques. Je nai rien saisi à ce qui test arrivé. Tes pleurs couvraient tout, je nentendais rien, et mon téléphone sest éteint. Dis-moi, Camille, que se passe-t-il ? Tu es livide.
Minou sest évaporé balbutia Camille, la voix brisée. Il nest plus ici.
Comment ça, envolé ? sétrangle Antoine. Où aurait-il pu filer ? Explique-moi, tu veux bien ? Peut-être quil sest planqué quelque part ?
Non. Ta sœur Claire Elle ma affirmé que Minou sest échappé dans le couloir quand elle a sorti Paul. Mais tu sais, Antoine, notre Minou Jamais il naurait fui de lui-même. Pourquoi sortir, après avoir failli mourir dehors ? Je suis persuadée quelle la fait exprès
Quoi ?! Les poings dAntoine se crispent. Où est Claire ?
Je crois quelle est partie à la boulangerie Je nen sais rien. Jai fouillé chaque recoin, Minou reste introuvable. Personne ne la aperçu dans limmeuble. Comment cest possible, Antoine ? Comment peut-on faire ça ? Abandonner une créature sans défense dehors, en plein hiver Cest monstrueux, tu ne trouves pas ?
Une personne normale, non. Mais Claire Elle en est capable. Elle a déjà agi ainsi. Je te promets, elle ne remettra plus jamais les pieds ici. On naurait jamais dû laccueillir.
***
Un mois auparavant
Antoine avançait vers larrêt de bus, quand il distingua une petite forme grise sous la neige.
Il crut dabord à un caillou, mais la chose tremblait, comme un vieux congélateur soviétique.
Ce détail attira son regard. Jamais il navait vu une pierre grelotter de froid.
Poussé par létrangeté, il sapprocha.
Ce nétait pas un caillou, mais un minuscule chaton gris, recroquevillé sur le trottoir.
Eh bien souffla Antoine en se frottant la nuque. Que fais-tu là, toi ?
La question nattendait pas de réponse.
Tout le monde sait ce que font les animaux domestiques dehors : ils survivent, coûte que coûte Ce chaton luttait simplement pour tenir.
Il ne miaulait pas, nappelait personne Il restait là, tremblant.
On aurait dit quil avait renoncé à toute aide. Il cherchait juste un peu de chaleur.
Antoine le souleva doucement, écarta la neige de son pelage, le glissa sous sa veste et courut vers larrêt, juste à temps pour attraper le bus.
Sur le trajet, il se rappela que Camille rêvait dun chaton gris tigré, mais quils navaient jamais eu le temps daller à la SPA.
Le hasard venait de le leur déposer sur la route. Quand la chance frappe, il faut la saisir.
Camille, jai une surprise pour toi, lança Antoine en franchissant la porte.
Tu me gâtes trop, ces temps-ci, répondit-elle en souriant. Après les boucles doreilles, le nouveau portable, les places de cinéma Quas-tu trouvé cette fois ? Un week-end à Chamonix ?
Encore mieux ! sexclama Antoine, ouvrant sa veste pour dévoiler le chaton. Je lai trouvé dehors. Tu voulais un petit gris tigré, non ?
Mon Dieu, sémeut Camille. Il est glacé, le pauvre ! Passe-le-moi, je vais le réchauffer. Toi, file te laver les mains, le dîner est prêt.
Camille caresse le chaton, rayonnante : Il est splendide
Cest ainsi que Minou entra dans la vie dAntoine et Camille. Ils hésitèrent longtemps sur le prénom, mais finirent par choisir le classique.
Je trouve que Minou lui va mieux que Tom ou Lucas.
Daccord, ma chérie.
Ce bonheur arriva fin novembre, lors de la première neige. Le chaton na donc pas connu les pires morsures de lhiver.
Heureusement. Beaucoup ny survivent pas
En deux semaines, Minou devint essentiel à Camille et Antoine.
En vérité, ils lavaient adopté dès le premier jour, et chaque jour davantage.
Le chaton aussi sattacha à eux des gens bien, incapables de le blesser ou de labandonner, contrairement à ses anciens maîtres. Il se sentait enfin en sécurité.
Même lorsquil faisait tomber des objets, ils ne le grondaient pas, se contentant de lui demander dêtre plus prudent.
« Promis ! » miaulait Minou, bondissant pour la dixième fois sur la commode et renversant la télécommande.
Tout allait bien, jusquà ce quon frappe à la porte.
Qui vient un dimanche à laube ? Antoine, encore ensommeillé, jette un œil à lhorloge : il est six heures et demie.
La nuit règne encore dehors.
Peut-être les voisins ? propose Camille. Un souci, peut-être ?
Je vais voir.
Antoine ouvre la porte et découvre sa sœur Claire, accompagnée de son fils Paul, cinq ans.
Salut, frérot, sourit-elle. On vient vous voir. Ça ne te dérange pas ?
Euh
Je sais, il faut prévenir. Mais là, cétait urgent, je nai pas eu le temps. Et à cette heure, tu naurais pas répondu. Tu nous laisses entrer ? Et aide-moi avec la valise, jai cru mourir en la montant au quatrième étage.
Antoine laisse entrer sa sœur et son neveu, mais la valise lintrigue. On ne vient pas en visite avec une valise.
Il test arrivé quelque chose ?
Tu ne devines pas ? réplique Claire. Mon mari ma mise dehors. Il a trouvé une autre femme, tu te rends compte ? Je nai nulle part où aller. Si ça ne te dérange pas, je reste un peu ici. On fêtera le Nouvel An ensemble. Ça nous rapprochera, non ? On ne se parle presque plus depuis quatre ans.
Tu sais pourquoi On ne bâtit rien sur des mensonges.
Oh, arrête. Qui ressasse le passé perd un œil, comme on dit. Jai fait une erreur, ça arrive à tout le monde.
Antoine veut répliquer, mais se ravise.
Il ne veut pas dune dispute au réveil.
Et Camille napprouverait pas quil sen prenne à sa sœur, jetée dehors par son mari.
Pourtant, il a des raisons de lui en vouloir.
Cinq ans plus tôt, leur père est décédé. Il ne vivait plus avec eux, mais les aidait souvent. Il possédait un grand appartement à Lyon, promis à Antoine et Claire. Pas dautres héritiers.
Claire, alors enceinte don ne sait qui, a supplié Antoine de renoncer à sa part. Elle en avait plus besoin, disait-elle, et lui était célibataire.
Antoine, Claire va avoir un bébé. Elle a besoin dun toit, plaidait leur mère.
Antoine a cédé. Il comprenait que sa sœur avait plus besoin dun logement. Il vivait alors en résidence universitaire. Il a accepté, pensant quil sen sortirait plus tard, quitte à prendre un crédit.
Mais après la naissance de Paul, Claire a vendu lappartement et sest installée chez un nouvel homme.
Pierre a besoin dargent pour son entreprise, expliquait-elle. Et puis, cest mon appartement, jen fais ce que je veux.
Antoine a protesté, car ce nétait pas laccord.
Elle aurait pu lui donner la moitié de la vente, mais il na rien vu tout est parti dans « lentreprise ».
Leur mère na pas voulu sen mêler « ils sont grands, ils régleront ça ».
Dix ans plus tôt, alors quils étaient enfants, Antoine avait recueilli un chaton. Peu après, il avait disparu.
Il na jamais soupçonné sa mère, qui avait accepté lanimal. La seule suspecte, cétait Claire.
Dis-moi où tu las mis ! hurlait Antoine.
Mais Claire na jamais avoué, même si ses yeux la trahissaient. Ce chaton la dérangeait. Plus tard, un autre chat a disparu. Coïncidence ? Peu probable.
Leur mère haussait les épaules, Claire faisait linnocente. Après ça, Antoine na plus ramené danimaux.
Leur relation est restée tendue.
Et voilà quelle débarque, demandant lhospitalité.
Antoine, où veux-tu quelle aille ? soupire Camille. Quelle reste un peu, le temps de trouver un logement. On ne va pas la mettre dehors avec un enfant. Et puis, cest bientôt le Nouvel An. Peut-être que vous vous réconcilierez.
Daccord, cède Antoine. Si tu es daccord, elle peut rester.
Mais il sent que ça finira mal.
Et il a raison.
Dès le lendemain, Claire se plaint de Minou. Il lempêche de dormir, squatte son canapé, la regarde « bizarrement ».
Son fils attrape un rhume.
Cest sûrement à cause de votre chat, dit-elle à Antoine. Avant, Paul nétait jamais malade.
Pas sûr. Il a peut-être juste pris froid dehors, rétorque Antoine. Et même si cest une allergie, tu proposes quoi ? Minou fait partie de la famille.
Tu exagères, rit Claire. « Membre de la famille » Je croyais que tu avais grandi. Tu ramènes toujours des bêtes à la maison, comme quand tu étais petit. Comment Camille te supporte-t-elle ?
Camille aime aussi les animaux. Toi, on dirait que tu les détestes. Quest-ce quils tont fait ?
Ils mempêchent de vivre normalement. Je dors mal à cause de Minou. Paul aussi dort mal. Cest du stress pour un enfant ! Mais tu comprendras quand tu auras des enfants.
Antoine se tait. Le sujet des enfants est douloureux.
Avec Camille, ils essaient depuis des années, sans succès. Les médecins nexpliquent rien. Claire le sait, leur mère a dû lui dire. Et elle appuie là où ça fait mal.
Je propose de donner votre chat à la SPA. Paul est ton neveu, je suis ta sœur. On ne va pas souffrir à cause dun chat. Un chat, ce nest quun animal. Nous, on est ta vraie famille. Maman dirait pareil.
Tu te rends compte de ce que tu dis ? semporte Antoine. La SPA ? Minou est chez lui ici, pas toi. Si ça ne te plaît pas, personne ne te retient. Cherche-toi un appartement.
« Donne ton fils à la SPA, tant quà faire », pense-t-il, sans le dire.
Claire se calme un temps, mais continue de détester le chat en silence.
Quand Antoine et Camille sont absents, elle chasse Minou du canapé, lenferme dans un coin. Minou encaisse, puis se venge : il fait tomber son portable, griffe son pull préféré.
Ton chat me ruine mes affaires ! crie Claire. Pourquoi avoir un animal si vous ne savez pas léduquer ? Paul ne ferait jamais ça.
Claire oublie de préciser que Paul tire la queue de Minou et lui a volé sa peluche, cachée dans la valise.
Écoute-moi bien ! gronde Antoine. Tu vis chez moi. Si tu veux rester, ne touche pas à mon chat !
Daccord, daccord
La veille du Nouvel An, Camille appelle Antoine, en larmes, mais il ne comprend rien.
Il sent que cest grave, quitte le travail plus tôt et rentre.
Camille, tu es là ? Antoine entre et la trouve dans lentrée, accroupie, sanglotant. Je nai rien compris. Tu pleurais trop fort. Et mon portable était mort. Quest-ce qui se passe, Camille ? Tu nes pas toi-même.
Minou a disparu murmure-t-elle. Il nest plus là.
Disparu ? sétonne Antoine. Où est-il passé ? Peut-être caché quelque part ?
Non. Ta sœur Claire dit quil sest échappé quand elle est sortie. Mais tu sais bien, Antoine, Minou naurait jamais fui. Pourquoi sortir, alors quil a failli mourir dehors ? Je crois quelle la fait exprès
Quoi ?! Antoine serre les poings. Où est-elle ?
À la boulangerie, je crois Je lignore. Jai cherché partout, personne ne la vu. Comment est-ce possible ? Comment peut-on être aussi cruel ? Jeter un animal dehors, en hiver Ce nest pas humain.
Une personne normale, non. Mais Claire Elle en est capable. Elle la déjà fait. Ne tinquiète pas, elle ne remettra plus les pieds ici. Et je retrouverai Minou !
Antoine ne retrouve pas Minou ce soir-là. Il fait nuit, le chat a pu se cacher nimporte où.
Quand Claire et Paul rentrent, Antoine linterroge durement.
Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi avoir mis le chat dehors ? Tu sais quil a failli mourir ?
Je nai rien fait, répond Claire, indifférente. Jai juste ouvert la porte, il sest sauvé. Je ne suis pas allée le chercher. Je men fiche. Mon fils passe avant un chat.
Antoine la regarde dans les yeux : elle ment, et sen amuse. Il connaît sa sœur. Camille avait raison elle la fait exprès.
Elle a délibérément mis Minou dehors. Peut-être même la-t-elle emmené loin.
Demain, cest le Nouvel An. Jai acheté du champagne. On ne va pas se disputer pour un chat, non ? sourit Claire.
Non, répond Antoine. Fais ta valise.
Quoi ?
Tu as mal entendu ? Je répète : prends tes affaires, ou je les jette par la fenêtre. Et dehors !
Antoine conduit Claire et Paul à la gare, leur donne un peu dargent pour les billets.
Va chez ton homme, chez maman, dors où tu veux ça mest égal. Mais je ne veux plus te voir. Compris ? Ni tentendre. Ne mappelle plus jamais. Et je plains mon neveu davoir une mère pareille.
Le soir même, la mère dAntoine lappelle, le traite de sans-cœur, dit quelle ne sattendait pas à ça :
Claire sest tournée vers toi, son frère. Et tu las chassée, avec son fils. Comment as-tu pu, mon fils ?
Elle se débrouillera. Je ne veux plus de contact.
Le 31 décembre, à table, Camille et Antoine nont pas le cœur à la fête. Il reste dix minutes avant minuit, le champagne nest même pas ouvert. Rien détonnant.
Comment célébrer quand leur compagnon a disparu ?
Ils lont cherché toute la journée, en vain. Comme sil sétait évaporé.
Antoine, tu entends ? chuchote Camille, inquiète. Quelquun gratte à la porte.
Encore Claire grogne Antoine, se levant.
Mais en ouvrant, il découvre Minou sur le seuil. Il tremble de froid, mais a survécu à la nuit glaciale et retrouvé le chemin de la maison.
Camille ! Il est revenu ! Il est revenu ! sécrie Antoine, prenant le chat dans ses bras.
Ils le réchauffent, le nourrissent. Camille le serre contre elle, sans le lâcher.
Minou ronronne, heureux. « Il a réussi. Il est rentré là où on laime. »
Antoine, il reste une minute avant minuit, murmure Camille. Tu ouvres le champagne ?
Bien sûr !
Il débouche la bouteille, verse le crémant et dehors, les feux dartifice éclatent, les gens crient de joie.
On dit que lon vivra lannée comme on la commence.
Désormais, Minou restera toujours auprès de ses maîtres. Et de leur enfant.
Oui, de leur enfant. Antoine et Camille ne le savent pas encore, mais Minou, blotti contre Camille, sent déjà une nouvelle vie naître dans son cœur.






