Mais enfin, quest-ce que tu fais encore allongée ? Il est déjà dix-sept heures, Camille et Amélie arrivent dans un instant et ici, cest le chaos ! Allez, arrête ta comédie.
La voix de son mari, Vincent, lui parvenait comme à travers des couches de brouillard humide. Maud émergea à grand-peine : ses paupières collaient, la chambre tanguait, les contours de larmoire se dédoublaient, et sa bouche était sèche comme si elle avait traversé le désert du Sahara sans une goutte deau. Elle essaya de se redresser sur ses coudes, mais son corps hurla de douleur ; elle se laissa retomber, le visage collé à loreiller trempé de sueur.
Vincent, murmura-t-elle dune voix éraillée quelle ne reconnut pas. Je tai dit, jai près de quarante de fièvre. Je tai envoyé un message Tu las vu.
Vincent, debout dans lembrasure, laissa tomber son sac dune main agacée, gardant son manteau trempé. Odeur de pluie mêlée à celle du métro, tranchant dans la chaleur saturée et malade de la chambre.
Maud, ne recommence pas, sénerva-t-il, lançant son bonnet sur la commode. Camille et moi, ça fait mille ans quon ne sest pas vus. Et il est là, juste en transit à Paris, avec sa femme. Jallais les inviter quelque part ? Les cafés sont bondés, bruyants, hors de prix, impossible de discuter tranquillement. Jai promis un dîner maison. Tu sais recevoir, alors montre-le. Prends un Doliprane, secoue-toi !
Maud le fixait, incrédule. Cinq ans de mariage. Cinq ans à être lépouse modèle : plats préparés, chemises repassées, confidences et patience devant ses sempiternelles plaintes contre ses chefs. Toujours arrangeante, toujours solide. Mais ce soir, alors quelle grelottait tant que ses dents sentrechoquaient, les exigences de Vincent lui parurent cruelles, absurdes.
Je nen peux plus, souffla-t-elle, mâchant chaque mot avec effort. Jai la grippe, cest contagieux. Des invités ? Appelle-les, annule, va au resto avec eux, je peux te faire un virement si tu nas pas assez dargent.
Vincent pâlit, puis se fendit de cette moue bornée, vexée, presque furieuse, quil arborait dès que la journée ne suivait pas SES plans.
Tu veux me faire passer pour un imbécile ? Ils arrivent dans vingt minutes. Prends une douche, prépare quelque chose. Fais des pâtes, une assiette de fromage, tu sors les cornichons de maman. Cest pas à moi de faire la cuisine.
Il tourna les talons, claqua la porte. Maud resta figée, les yeux au plafond, le cœur prêt à exploser. Les larmes, brûlantes, se mirent à couler dans ses tempes, à envahir ses oreilles. Son corps la faisait souffrir, mais la blessure était plus profonde. Elle croyait vivre avec quelquun qui laimait. Mais non : son état comptait moins que lavis de quelques amis de passage.
Des bruits de vaisselle, des grincements de portes, les grognements du mari fusaient de la cuisine. Puis la porte dentrée souvrit et se referma : sans doute parti acheter du pain ou une bouteille.
Maud tenta de senfoncer dans le matelas, déteindre la réalité, mais le sommeil sesquivait et, bientôt, la nausée la força à ramper jusquaux toilettes. Son reflet dans le miroir de lentrée la frappa : visage blafard, mèches en bataille, pyjama flétri. Elle survécut jusquau lit et sy jeta.
Le carillon retentit brusquement. Vincent nétait pas rentré. On sonna de nouveau, puis quelquun se mit à cogner, impatient.
Maud tira la couette sur sa tête. Non, elle ne répondrait pas. Quils croient que personne nest là. Quils sen aillent.
Un trousseau de clés grinca dans la serrure. Vincent, accompagné de deux voix fortes, fit irruption.
Et voilà, nous y sommes ! s’exclama Camille, sa voix grave éclatant dans lentrée. Bah alors, tu es parti chercher du pain et tu nous laisses poireauter ?!
Venez, entrez, mettez-vous à laise ! lança Vincent, caressant la politesse avec emphase. Tiens, Amélie, prends ces chaussons roses.
Ouh la, il fait une chaleur ici, se plaignit la voix aigre dAmélie. Ça sent fort le médicament.
Maud a attrapé la crève, répondit Vincent dun air désinvolte. Tinquiète, elle va venir. Installez-vous, je moccupe de tout. Maud ! Les invités sont là !
Maud se fit un point minuscule. Elle distinguait le canapé grincer sous leur poids, les tintements de bouteilles. Elle voulait disparaître.
La porte de la chambre souvrit à la volée. Vincent, débarrassé de son manteau, mais toujours tendu, la fixait.
Quest-ce tu fais ? Ils sont là ! Tu pourrais au moins les saluer, préparer le thé, Amélie préfère le thé. Bouge-toi ! Fais pas semblant.
Vincent, Maud souleva la tête, vidée de toute colère, ne restant que le désespoir. Je resterai couchée. Je suis malade. Laisse-moi tranquille.
Vincent savança, arracha la couette du lit. Lair glacé la mordit. Arrête ton cinéma. Relève-toi. Habille-toi décemment, reste avec nous cinq minutes, puis tu retourneras te coucher si cest si grave.
Ses yeux, froids et durs comme lacier, la traversaient. Maud comprit quil ferait une scène si elle nobtempérait pas ce serait humiliant, violent, ce serait pire encore. Alors, titubant, elle se força à attraper un peignoir en éponge, sy engonça, chancelante. Voyant sa soumission, Vincent se radoucit.
Voilà, cest mieux. Prends-toi en main. Amélie a apporté une salade, il faut la mettre dans un joli plat.
Il séloigna. Maud se lava le visage à leau froide, en se félicitant presque de ne pas pleurer davantage tellement la fièvre la brûlait.
Le salon, sur-éclairé, léblouissait. À table, Camille, massivement juché sur une chaise, rougit du visage, et Amélie, maigre et pincée, lorgnait tout, déjà critique. Saucisson, bouteille de Ricard, baguette entamée et cornichons venaient rendre hommage à la cuisine française.
Ah, la maîtresse de maison ! tonna Camille en levant son verre. On se disait que Vincent vivait seul ou quoi ! Allez, tchin tchin !
Maud essaya un sourire.
Bonjour Excusez-moi, je suis très faible.
Oh, faut pas exagérer, lâcha Amélie en la scannant du regard. Moi aussi jai eu la migraine la semaine dernière au boulot quand même, hein, rapport à rendre ! Mais aujourdhui les femmes, à la moindre toux : lit direct !
Maud sentit la nausée au bord des lèvres. Elle voulait sassoir, mais chaque chaise était envahie de manteaux, de sacs. Vincent, affairé, versait un verre.
Maud, tu peux pas rester plantée là, apporte les assiettes, on na pas assez de couverts, coupe du pain !
Elle sexécuta en cuisine, chaque geste coûteux, les mains tremblantes. Le couteau ripa et entailla son doigt. Une goutte de sang perla. Elle contempla la blessure comme si sa patience venait de se rompre, net.
De retour au salon, elle posa les assiettes.
Et le thé ? questionna Amélie. Vincent a promis une infusion, tu fais une fameuse tisane, paraît-il.
Bouilloire dans la cuisine, servez-vous, murmura Maud. Je retourne me coucher.
Un silence sinstaura. Camille cessa de mâcher, Amélie haussa les sourcils, Vincent, verre en main, écarquilla les yeux.
Maud la voix de Vincent devint stridente Les invités veulent du thé. Appuie juste sur le bouton !
Je peux à peine tenir debout, Vincent, répliqua-t-elle, les yeux dans les siens. Je vais tomber.
Mon dieu, vous êtes douillette ! siffla Amélie. Regarde, Camille, quelle précieuse. Le mari bosse, accueille ses amis, et madame ne peut faire trois pas Un vrai scandale. Et la poussière, cest un musée ici !
La goutte deau. Maud se redressa lentement ; malgré la fièvre, ses pensées devinrent nettes, froides.
La poussière ? reprit-elle, bien droite, toisant Amélie. Vous savez pourquoi ? Parce que je travaille douze heures par jour. Et mon salaire, deux fois celui de Vincent. Le crédit de cet appartement, fermé lan passé ? Je lai payé, moi. Vincent, votre pauvre surmené, rentre à dix-huit heures et plonge direct sur le canapé.
Amélie manqua sétouffer, Camille baissa les yeux. Vincent jaillit sur ses pieds, furieux.
Tes folle ou quoi ?! Beaux discours, cest la fièvre qui te monte à la tête ! Tais-toi, retourne dans ta chambre !
Non Vincent, je ne la ferme pas, Maud sappuya contre lembrasure, tremblante. Vous êtes venus chez moi, je nai invité personne. Je suis malade, jai besoin de repos. Mais vous, Amélie, vous trouvez naturel de critiquer ma maison, ma santé. Toi, Vincent, tu préfères que je serve tes potes pour avoir lair important devant eux, alors que je pourrais mourir dans ton salon, tu ten offenserais à peine.
Tu me fais honte ! menaça Vincent, le poing levé, sans oser labattre devant témoins. Cest aussi chez moi ! Jinvite qui je veux !
Juridiquement ? Oui, on partage les meubles, la déco. Mais : ce trois-pièces, je lai acheté seule, avant notre mariage. Cest inscrit sur lacte notarié. Toi, tu es hébergé. Selon la loi, le propriétaire décide qui entre chez lui. Je décide : la fête est finie, tout le monde sen va.
Le silence devint pesant, le moteur du frigo bourdonnait dans la cuisine.
Tu tu veux nous mettre dehors ? gémit Vincent, livide.
Les invités, corrigea Maud. Pour toi, on verra plus tard. Pour le moment, tout le monde sort.
Camille, lucide, attrapait déjà sa veste. Vincent, on y va. Maud désolé. Remets-toi bien.
Camille ! soffusqua Amélie. On nous jette comme des malpropres ! Tu acceptes ça ?
Tais-toi, coupa sèchement son mari. Elle va mal, cest clair. On sen va.
Ils séclipsèrent. Vincent resta là, poings fermés, minuscule, anéanti.
Dès la porte refermée, Maud sentit la fatigue lenvahir. Ses jambes fléchirent, elle sassit au sol le long du mur, lâme en ruine.
Vincent se précipita vers elle.
Cest ça, tu es contente ? Tu mas humilié devant Camille ! Je vais passer pour quoi, maintenant ? Un pantouflard dominé ! Je noserai plus sortir !
Maud le regarda den bas. Avant, il lui paraissait solide, sûr de lui. Il ny avait plus quun gosse égoïste, hystérique.
Je men fiche Je men fiche de ce que Camille ou Amélie peuvent bien penser. Je suis malade, Vincent. Aide-moi à mallonger.
Débrouille-toi ! vociféra-t-il, repartant se servir un dernier verre.
Rampant presque, Maud rejoignit sa chambre. Elle seffondra sous la couette. Les frissons reprirent. Elle senfonça dans un rêve épais.
Elle se réveilla quand une main fraîche caressa son front.
Maud réveille-toi.
Elle reconnut la voix de sa sœur aînée, Isabelle.
Isa ? Comment ?
Vincent ma appelée, répondit-elle durement. Selon lui, tu perdais la tête, à insulter tout le monde il ta demandé de partir, soi-disant parce que tu lui empêchais de dormir. Je viens de voir ta fièvre : 40°, jai appelé SOS Médecins. Ils tont fait une piqûre, surveillement obligatoire. Encore comme ça dans une heure, cest lhôpital.
Merci bredouilla Maud, en pleurant dépuisement. Tu es là.
Isabelle installa une bassine, servit du bouillon chaud, la veilla toute la nuit. À laube, la fièvre tomba. Maud, toujours vidée, sentait son esprit extraordinairement lucide.
Le matin, Vincent entra péniblement dans la cuisine. Visage chiffonné, regards fuyants. Découvrant Isabelle, affairée à préparer des crêpes, il essaya de bomber le torse.
Salut, Isa Cest bien que tu sois venue. Hier, Maud a fait un cirque pas possible. Jai cru à un délire !
Isabelle, posée, approcha la poêle dangereusement près de lui.
Vincent, si tu continues, tu risques cette crêpe brûlante sur les genoux. Tu me connais, je nhésite pas.
Il recula, déstabilisé. Isabelle était chef comptable dans une grosse boîte, et personne nosait la contredire.
Jai rien dit dextra, balbutia-t-il, séloignant de la cuisine. Jai été humilié aussi. On ma jeté mes amis dehors.
Maud apparut, pâle mais droite, habillée chaudement.
Vincent, fais ta valise, articula-t-elle, implacable.
Quoi ? Tes sérieuse ? Cest à cause dune dispute que tu veux tout foutre en lair ?
Pas à cause dune dispute, trancha Maud. Parce quhier soir jai cru mourir et tu mas laissée seule, à couper du pain pour tes amis. Jai compris que je navais pas de mari. Juste un voisin égoïste. Tout ce qui tintéresse, cest ta tranquillité.
Mais où je vais ? Chez ma mère à Créteil ? Ça me fait deux heures de RER !
Ce nest pas mon problème. Les clés sur la commode. Tu as une heure. Isabelle te surveille.
Tu nas pas le droit ! On est mariés
Faux, coupa Isabelle. Maud est la seule propriétaire, tu nas quasiment aucun droit ici. Si tu fais une crise, on appelle les flics et un signalement, ça va aller vite.
Vincent comprit. Son ancien pouvoir seffondrait. Il rassembla ses affaires, jeta les clés.
Tu regretteras ! À quarante ans, tu finiras toute seule, malade, les hommes te fuiront !
Les clés, rappela Maud.
Il les jeta au sol et claqua la porte.
Maud contempla le trousseau : absente, délivrée. Comme si un vieux meuble usé disparaissait enfin de son salon.
Cest fini, murmura Isabelle. Viens manger une crêpe. Tu dois reprendre des forces.
Il avait raison, tu penses ? Je finirai seule ?
Isabelle haussa les épaules, déposant une assiette de crêpes sur la table : Tu nes jamais seule si tu te respectes. Mieux vaut vivre seule que dêtre écrasée par quelquun qui na que son nombril en tête. Mange.
Deux semaines de convalescence passèrent. Maud soffrit un nettoyage complet de lappartement, remplaça les draps, ouvrit ses fenêtres. Enfin, la vie entrait à nouveau.
Vincent revint un mois plus tard, un bouquet fané à la main, lair misérable.
Maud, je ten supplie. Jai réfléchi, jai compris. Ma mère métouffe. Reprenons
Maud le fixa, comme on regarde un inconnu.
Jai demandé le divorce, expliqua-t-elle paisiblement. Tu recevras la convocation. Tes affaires sont dans le local.
Tu veux gâcher des années pour une engueulade ?
Pas pour une engueulade. Parce que tu as préféré le regard dun ami à la santé de ta femme. Cest tout.
Elle ferma la porte, tourna la clé. Silence. La phrase finale.
Maud se servit un thé à la menthe, alla sinstaller près de son balcon. Le soleil baignait Paris dor, les pigeons picoraient. Pour la première fois, la lourdeur avait disparu de chez elle. Elle but une gorgée, sourit. Oui, le thé a vraiment meilleur goût dans le calme retrouvé.
FINUn oiseau, hardi, vint se poser tout près, dodelinant curieusement de la tête. Maud lui murmura :
Ici, cest chez moi, à présent.
Le téléphone vibra. Un message dIsabelle, deux cœurs, une blague, un « on va au ciné ce soir ? »
Maud sourit, caressa la tasse chaude entre ses paumes. Dans lair neuf, elle respira sans peine, légère, reconnaissante, prête à tout recommencer. Le monde pouvait frapper à sa porte désormais, cest elle qui choisirait qui entrerait.







