Dans le bonheur comme dans l’épreuve : l’histoire d’Antoinette, veuve à quarante-deux ans, sa fille partie « faire fortune » en province, sa vie de labeur dans un petit village français, l’arrivée d’un voisin mystérieux, les espoirs déçus d’un nouveau mariage, une amitié retrouvée et la force de recommencer malgré toutes les trahisons.

Pour le meilleur et pour le pire

Antoinette perdit son mari tôt, à quarante-deux ans. À ce moment-là, sa fille, Sidonie, avait déjà épousé un brave garçon du village dà côté et sétait envolée, bras dessus, bras dessous avec son mari, « monter à Paris gagner de largent » comme on dit chez nous.

De temps à autre, Sidonie gratifiait sa mère dun coup de fil, lançant toujours quil ne fallait pas sinquiéter, tout allait bien pour elle : amis, travail, beaux-parents charmants. À chaque fois, Antoinette sentait distinctement que sa fille avait pris le large. Tranche de pain coupée, comme dirait ma grand-tante.

Au village, point de travail pour Antoinette. Lécole où elle était aide-cuisinière avait été fermée. Même pas un petit CDD à la mairie et la bibliothèque nouvrait que pour compter les livres.

Sans se démonter, Antoinette se mit à prendre le car deux fois par semaine pour le bourg dà côté, où elle vendait du lait frais et du fromage blanc à ses fidèles clients.

Largent récolté suffisait à peine à faire tourner la maison, mais dun autre côté, Antoinette navait rien à redire. Seule dans sa maisonnée, elle mangeait ce lait, ce fromage, et les légumes de son potager.

Pas le temps de songer à la solitude : dans la cour, caquetaient les poules, sénervaient les canards et les oies, dans la grange soupirait Marguerite la vache, et sous ses pieds se faufilait Pistache, le chat. À force de nourrir tout ce petit monde, distribuer graines, foin et caresses, on na plus le temps de voir passer la journée.

Après déjeuner, Antoinette saccordait un moment de répit. Installée sur son petit tabouret devant la fenêtre, elle contemplait le paysage, un tableau vivant : au loin, des bouleaux paisibles dessinaient des ombres élégantes sous le ciel changeant.

Derrière les bouleaux, émergeait dune source un filet deau glacée qui venait remplir un minuscule étang, limpide, digne dune carte postale.

Ce bijou de la nature aurait bien fini par attirer lattention. Un matin, Antoinette fut réveillée par le vrombissement dengins devant chez elle.

Elle bâilla, enfila une vieille robe de chambre à carreaux, héritée de sa mère, et sortit sur le perron.

Elle tendit le cou, observa la petite troupe qui discutait et mesurait tout autour, puis alla questionner un homme bien mis dans un pardessus impeccable :

Bonjour Monsieur, puis-je savoir ce qui se passe par ici ?

Il se tourna aussitôt, lorgna sa maison, puis déclara :

Vous habitez là ? Je viens dacheter le terrain dà côté. Je compte y construire une maison. Nous serons voisins.

Voisins ?

Antoinette rentra chez elle, décontenancée. Elle devait en savoir plus sur ce mystérieux projet de voisinage. Elle se changea hâtivement et fila à lépicerie.

Cest la bavarde Claire qui était derrière le comptoir, toujours au courant de tout.

Figure-toi, lui raconta Claire, que cest un riche entrepreneur qui a acheté la parcelle voisine. Il veut bâtir une maison pour son frère jumeau, qui est souffrant. Les médecins lui ont conseillé de sinstaller au vert. Chez nous, cest lair le plus pur de tout le département : forêt, sources miraculeuses, le paradis.

Un entrepreneur, tu dis Réfléchit Antoinette. Cest peut-être pas mauvais. Qui sait, il ouvrira un petit commerce et on aura du boulot.

Oui, tu rêves, sesclaffa Claire.

En quittant lépicerie, Antoinette croisa Gustave, le livreur de pain, bras chargé de sa caissette.

Salut, Antoinette, tu me tiens la porte sil te plaît ? lança-t-il.

Mais bien sûr, Gustave, fit-elle tout sourire.

Puis, Gustave lui glissa une miche encore tiède.

Prends donc ça, cest du frais de ce matin.

Antoinette rosit comme une tomate et sexclama :

Claire, note-la sur ma note, je te paierai demain !

Elle avait bien raison dêtre gênée : Gustave lui faisait la cour, voilà plusieurs années, mais Antoinette sécartait de lui comme dun barbecue mal éteint. Il avait six ans de moins et certains au village chuchotaient déjà quelle était trop vieille pour lui. Alors elle préférait sinterdire dy penser quil aille draguer les filles de son âge, foi dAntoinette !

Mais Gustave nenvisageait pas de convoler pour autant. Il gardait ses regards languissants et maladroits, que la fermière sempressait dignorer. Gustave soupirait dans son coin.

***

La construction démarra à toute vitesse. Quand la maison fut finie, superbe, un vrai manoir au milieu de la prairie, Antoinette décida quil était temps dy faire acte de voisinage.

Elle poussa la lourde porte toute neuve, un plat de tarte aux pommes à la main et lança un sonore :

Coucou, les voisins, bonjour à vous !

Lodeur de bois neuf et de peinture fraîche emplit ses narines. Deux hommes émergèrent de larrière-cuisine, suivis de deux femmes, en salopette, pinceaux à la main.

Cest pour qui ?

Mais cest moi, la voisine, là, juste à côté. Je vous ai préparé une tarte, pour souhaiter la bienvenue.

Merci, souffla une des femmes en semparant du dessert.

Antoinette en profita pour demander, timidement :

Vous nauriez pas un petit boulot ? Je peux tapisser, poncer, repeindre un plafond Non ?

Un ouvrier secoua la tête.

Non, on est déjà toute une équipe pour les finitions. Il faut voir avec le propriétaire, mais il ne vient que dans quelques jours.

Ah, bon souffla Antoinette, un peu déçue. Tant pis, je rentre.

Pas de travail pour elle.

Elle rentra chez elle, le moral en chaussettes, à contempler sa morette. Elle en aurait bien eu besoin, du coup de pinceau

Mais ce qui la déprimait le plus, ce nétait pas létat de sa maison. Cétait ce sentiment dindifférence des nouveaux voisins. Autrefois, on prenait le temps de se présenter dès le premier jour. Maintenant, silence radio. Drôle dépoque.

***

Mais ça bougea vite. Pour Noël, la maison voisine étincela de guirlandes. Puis, les déménageurs débarquèrent, entourés de camions pleins de meubles et de cartons.

Antoinette, épia des yeux la jeune femme qui descendait dune berline, vêtu dun manteau blanc et marchant crânement vers la maison.

« Tiens, tiens, sûrement une miss France en vacances, pensa-t-elle. Qui dautre pour venir sinstaller dans le manoir flambant neuf dun entrepreneur parisien ? »

Le fameux frère souffrant, dont Claire lui avait rabâché les oreilles, elle ne laperçut jamais, quoiquelle fût à laffût : pas la moindre silhouette. La seule âme qui sortait régulièrement, cétait la jeune femme en blanc, une fois par semaine, pour aller à lépicerie.

Antoinette tentait chaque fois une salutation ou un brin de causette, mais la voisine lui lançait un « bonjour » pincé et filait le nez en lair.

« Elle se prend vraiment pour une duchesse, marmonna Antoinette. Pas besoin de sabaisser à parler au peuple, faut croire »

Un an passa ainsi. Antoinette nessaya plus de tisser des liens, indifférente aux va-et-vient. Une fois par semaine, un monsieur élégant, costume impeccable, déposait des sacs de provisions avant de repartir.

Mais, un beau jour, tout changea.

On frappa à sa porte. La voisine, toute polie, expliqua la raison de sa visite :

Jai vu que vous aviez des animaux. Vendrez-vous un peu de viande ? Je paie, bien sûr. Aussi du beurre, de la crème et des pommes de terre, sil vous en reste.

Bien sûr, avec plaisir ! répondit Antoinette, qui la fit asseoir.

Parce que, dans le commerce, ça na aucun goût, vous comprenez, se justifia la visiteuse.

Antoinette sortit un paquet de bœuf du congélateur.

Il est tout frais, il ne demandera pas à mijoter longtemps.

Il faut le cuire combien de temps ? demanda-t-elle, inquiète.

Oh, bien une heure et demie.

Si longtemps !?

Chère amie, parfois il faut même plus. Vous ne distinguez pas les morceaux ? Ce nest rien, jvous expliquerai.

Et si je veux juste le poêler, ça va marcher ? Un simple steak ?

Ça peut aussi.

Mais je ne sais pas cuisiner. Jai peur de tout brûler. Peut-être pourriez-vous le préparer chez vous, avec les pommes de terre, et je viendrai chercher le plat ?

Antoinette examina sa voisine. Peau de pêche, ongles vernis, un air de « je-nai-jamais-porté-un-seau-deau-de-ma-vie ».

Vous savez seulement cuisiner un œuf ? lança-t-elle.

La belle haussa les épaules.

Pas vraiment.

Comment vous appelez-vous ?

Bénédicte. Et vous ?

Antoinette, ou Toinette entre amis. Je peux venir cuisiner chez vous, pour un modeste tarif.

Avec joie ! Vous pouvez venir maintenant ?

De suite, pas de problème.

Antoinette fourra les provisions dans un sac et ferma sa porte.

***

Le manoir la laissa bouche bée : parquet qui brille, mobilier design, décoration de magazine. Dans le salon, un homme dâge mûr, grognon, lisait en silence.

Cest qui, ça ? Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il sans lever vraiment les yeux.

Antoinette lobserva : elle sattendait à voir un jeune homme du même âge que Bénédicte, cétait un bon quinquagénaire, des rides et de laigreur.

Bénédicte minauda :

Chéri, regarde, jai trouvé une fée du logis. Voilà Antoinette, elle vient cuisiner pour nous.

Euh, je suis surtout votre voisine, juste à côté, ravie de faire votre connaissance, glissa-t-elle.

Il haussa les épaules, pas le moins du monde intéressé.

Viens, dit Bénédicte, passant au tutoiement sans prévenir.

La jeune femme montra la cuisine dun geste pressé.

Prépare-nous un bon petit plat.

Antoinette écarquilla les yeux devant tant de familiarité, mais retroussa ses manches et sattela à la tâche.

Une heure plus tard, le bœuf mijoté aux pommes de terre faisait des heureux.

Le contrat était passé. Le patron taciturne, Alexandre Dumoulin, la payait toutes les semaines. Il devint même un peu plus agréable rien nattendrit le cœur dun homme comme une bonne blanquette.

Antoinette constata bientôt que Bénédicte ne touchait jamais à un balai. Lits défaits, sols sales, vaisselle empilée

Un jour, agacée, elle prit sa bassine et astiqua toute la maison.

Bénédicte fit la moue, Alexandre fit les gros yeux :

On ne ta rien demandé. Je ne paie que pour la cuisine et les courses, compris ?

Entendu

Antoinette le prit un peu mal, mais termina tout de même le ménage. Bientôt, elle remarqua que le « frère », le fameux entrepreneur, avait disparu. Bénédicte ne sortait plus. Elle devint soudainement froide.

Ne tembête plus avec la vaisselle. Et plus de viande. On ne veut plus que des œufs, du lait et des patates.

Antoinette fronça les sourcils.

Tout va bien chez vous ?

Bien sûr que non, lâcha Bénédicte. Ce bled me sort par les oreilles ! Pas un centre commercial, pas un seul café, rien ! Même pas un coin où sortir.

Deux jours plus tard, Antoinette trouva la porte ouverte et la maison sens dessus dessous : meubles déplacés, bibelots par terre, cuisine dévastée.

Mais quest-ce quil sest passé ? Bénédicte ! appela-t-elle.

Bénédicte nest plus là, répondit la voix laconique dAlexandre depuis la cuisine.

Elle découvrit Alexandre entouré de bouteilles vides, avachi à table.

Alors Bénédicte ta laissé tomber ? interrogea-t-elle.

Ce nom, je ne veux plus lentendre. Elle est partie, ma laissé un mot, dit quelle était trop citadine pour la campagne.

Il leva les yeux vers Antoinette.

Toinette, tu naurais pas un peu de viande ? Prépare-moi ça, steuplé.

Elle sempressa daller chercher une côte de bœuf, sattela à la préparation tout en rangeant la cuisine. Lodeur de viande grillée ranima Alexandre, qui piocha directement dans la poêle.

Alexandre, on mange avec une assiette, lança-t-elle.

Il sassit docilement.

Tes formidable, Toinette. Je tadore.

Antoinette sentit rougir ses joues. Elle navait plus entendu ce genre de compliment depuis des lustres.

Ne pars pas, reste donc, bois un verre avec moi.

Je ne bois pas, répondit-elle.

Mais Alexandre, éméché, lentoura de ses bras.

Tu sais, je ne tavais jamais vraiment remarquée, Antoinette, ronronna-t-il.

***

La vie matrimoniale

Dès lors, Antoinette fut la cible des regards appuyés des voisins chaque fois quelle passait au Carrefour Express du coin. Les langues allaient bon train, mais on ne lui posait pas de questions.

Sauf Claire, la caissière, toujours à laffût.

Antoinette, cest pour qui, ces cigarettes ? Et ce saucisson, ce fromage, toi qui nen manges jamais ?

Pour le voisin, pour qui veux-tu que ce soit ? Jte lai déjà dit, je bosse chez lui, grinça-t-elle.

Claire se pencha, mi-moqueuse :

Et tu vas chez lui jour mais tu y dors aussi, non ? Oh Toinette, à quoi tu joues ? Cest pas une bonne idée, cette histoire avec le nanti. Il va tuser puis te jeter.

Antoinette ne fit guère plus de cas, enfourna ses courses dans le sac et lança :

Tu as fini ? Rends-moi la monnaie, ou je me plains à la mairie.

Elle écarta les ragots, mais son cœur piqua un peu.

En sortant, elle croisa même Gustave, qui fermait la porte dun pied, sans un mot, alors quautrefois il aurait supplié quelle laide.

« Lui aussi, il boude », soupira-t-elle. « Tant pis. » Mais elle sentit un pincement.

Longtemps, Gustave avait rougi à sa vue, ce qui lui donnait des ailes. Aujourdhui, il ne la regardait plus, et ce silence lui glaçait lâme.

En rentrant, Antoinette bifurqua non pas vers chez elle, mais vers le manoir voisin.

Alexandre parlait déjà de mariage et affirmait que le somptueux pavillon deviendrait aussi le sien. Antoinette sy faisait. Ses seuls allers-retours étaient désormais pour chauffer son ancienne maison et nourrir les bêtes.

Tout cela serait bientôt résolu. Alexandre promit daménager une dépendance pour y installer tous les animaux.

Et il tint parole. Le jour dit, il appela un taxi et emmena Toinette à la mairie pour le mariage. Il glissa une belle alliance à son doigt.

Elle est en or massif ?

Mais oui, fais-y attention.

Antoinette dressa la table pour fêter ça, mais Alexandre saffala aussitôt pour boire.

Tu bois beaucoup trop, mon chou, minauda-t-elle en admirant sa bague.

Cest de bonheur. Va me préparer un steak, faut bien accompagner ça.

Mais y a plus de viande. Jai fait une salade

Plus de viande ? Tu rigoles ! Pourtant, y a Marguerite qui meugle dans ta grange.

Mais Marguerite, cest la vache, je vends son lait cest mon gagne-pain !

Le tout frais marié fronça les sourcils.

Oublie ces misères ! Maintenant que tu as un riche mari, tu me cuisineras de la viande tous les jours. Jen ai marre du poulet.

Mais abattre la vache, cest une vraie épopée

Alexandre frappa la table.

Jai pas été clair ? Va me chercher de la viande !

***

Antoinette courut tout le village pour trouver un boucher, mais personne ne voulait mettre la main à la pâte, surtout par ce froid. Seul Gustave finit par accepter.

Pourquoi tu veux vendre ta vache ?

Antoinette baissa la tête, gênée. Elle nallait pas avouer que cétait son ogre de mari qui réclamait un steak.

Cest trop la galère pour la nourrir, tu vois, lhiver, le foin, tout ça

Pourtant, tu es mariée maintenant, non ? Il ne peut pas taider avec le fourrage ?

Tu maides ou pas ?

Jarrive dans une heure.

Elle rentra, ralluma le feu, mais Alexandre ne vint jamais prêter main forte. Le pire fut quand Marguerite, qui ne comprenait rien, la regarda avec ses grands yeux confiants.

Une heure après, Gustave découpait la bête. Antoinette, en larmes, rangeait la viande.

Et ton homme dintérieur, il vient pas aider ? protesta Gustave.

Cest un citadin, il comprend rien au monde rural.

Elle lui tendit une bassine de viande.

Tiens, cest pour toi, merci, sans toi je ny arrivais pas.

Tu donnes trop.

Gustave la fixa droit dans les yeux, sévère et tendre tout à la fois. Antoinette frissonna.

Cest à ce moment-là quAlexandre fit irruption, ivre mort, beuglant depuis la porte :

Femme ! Tu discutes ? Ça vient, ce steak ? Et toublie pas la nuit de noces !

Gustave perdit patience.

Vous êtes mariés, donc ? demanda-t-il.

Toinette marmonna un « oui » gêné.

Gustave jeta rageusement la bassine dans la neige et disparut, sa hache sous le bras.

***

La vie conjugale

Antoinette se lassa vite de lépoux nouvellement acquis. Alexandre passait son temps à boire et à engloutir de la viande. Il apprit même à cuisiner lui-même, jetant tout dans la poêle, sans chichi.

Le jardin dAntoinette se vida. Seul Pistache, le chat, miaulait tristement sous ses pieds.

Il me fatigue, ce chat. Dehors, quil vive sa vie, râlait Alexandre.

Sidonie, la fille, vint en visite. Elle regarda le nouveau beau-père ronfler la bouche ouverte sur la table.

Cest ça que tappelles « être mariée » maman ?

Ne commence pas Sidonie Cest quil na pas lhabitude de la vie ici. Tu te rends compte, tout quitter pour venir dans la Creuse, cest un vrai choc pour lui

Tu vas pas le défendre, il na jamais décroché de la bouteille. Et toi, tu sers de bonne, pas dépouse.

Tas vu le manoir où je vis quand même ! Jen aurais jamais rêvé.

Maman, tu te fais des illusions, cette maison nest pas à toi. Imagine quil te mette dehors ou trouve une minette, tu fais quoi ?

Sidonie repartit aussitôt.

Ramène de la viande, au moins, dit Antoinette en se lançant vers la réserve. Mais la porte était cadenassée.

Étonnée, elle réveilla Alexandre.

Tu as fermé la réserve ? File-moi le trousseau que je donne du bœuf à ma fille.

Pas question. Et puis, jai dit : pas de gosses chez nous.

Antoinette nen crut pas ses oreilles. Sidonie, dégoûtée, sécarta :

Je men vais, ne compte plus sur moi. Ciao, la famille.

Toinette sentit venir les larmes.

***

Le soir venu, Alexandre se réveilla en sursaut.

Mon frère est mort y a pas longtemps, et ici, la maison appartenait à sa femme. Maintenant, elle veut la récupérer.

Antoinette ouvrit de grands yeux.

Quest-ce quon fait alors, Loulou ?

Faut pas lui lâcher le morceau, Toinette ! Faut tenir tête, avoir un enfant avec moi, tenfermer ici jusquà ce quelle capitule, que sais-je

Jpourrai pas. Cest pas mon genre, tu sais bien.

Alexandre se versa un verre, lengloutit et tapa sur la table.

Vu que tas pas les tripes, on va squatter ta maison alors. On embarque tout, jusquaux ampoules. On sabote les fenêtres en partant, ok ? Prends donc ton boucher de copain pour déménager les meubles.

Là, Toinette ouvrit définitivement les yeux. Il ne lavait jamais aimée.

Tu mas choisie juste pour la maison, hein ?

Il haussa les épaules, sans remords.

Tes plus toute jeune, fallait bien sentraider. Avoue que toi aussi, tu voulais la grande vie.

Il termina la viande, se gratta le ventre et fouilla dans le frigo une nouvelle bouteille.

Antoinette sentit monter la nausée. Comment avait-elle pu croire à cet homme qui lavait dépouillée de tout, jusquà Marguerite, la pauvre vache ?

Dun coup, elle décida de partir et de demander le divorce.

Dans la réserve, presque plus rien. Que du vide.

Antoinette retourna voir Alexandre.

Où est passée la viande ? Quand as-tu tout revendu ?

Cest pas tes affaires. Je lai échangée contre quelques caisses de vins, planquées à la cave. Fallait bien ça.

Sacré parasite. Avec quoi comptes-tu vivre maintenant ?

Il sétira, sourire de travers.

Jai encore toi, tu te débrouilleras bien.

Tu sais ce quon dit, Alexandre ? Va donc chez les Grecs. Je te largue aujourdhui même.

***

Épilogue

Le divorce recta, Antoinette se retrouva, non pas vraiment follement amoureuse de la liberté, mais plutôt sur la paille. Alexandre tenta de squatter sa maison. Il entra une nuit, Antoinette sursauta en sentant quelquun ramper dans son lit pour lenlacer.

Oh là là, cest qui ?!

Bah calme-toi, Toinette, cest moi, Aleks.

Me touche pas !

Elle hurla, sauta du lit, fila pieds nus dans la neige jusque chez Claire, tambourina à la fenêtre.

Claire ouvrit la porte, incrédule.

Mais tu me fais peur Antoinette, cest la guerre ou quoi ?

Pire, Clairette, ferme tout, vite Tant que cet ignoble nest pas là

Qui ça ?

Mon foutu ex Ah si tu savais, tu avais raison Je nétais jamais faite pour ça.

Elle dut se cacher plusieurs semaines chez Claire tandis quAlexandre finissait par plier bagages et quitter le village. Malgré tout, Antoinette peinait à retourner chez elle, de peur quil ne tente encore quelque frasque.

Tout était vide quand elle revint. Pots, bocaux, pommes de terre, tout avait disparu. Même le chat Pistache sétait volatilisé.

Assise à sa table, Antoinette se prit la tête dans les mains.

« Cest bien la peine de se remarier Je me retrouve plus pauvre quavant, et sans vache. Comment vais-je faire ? »

Cest alors que Gustave poussa la porte, Pistache dans les bras.

Toinette, jai dit à ton ex de filer. Jai gardé ton chat chez moi, il ma débarrassé des souris.

Antoinette serra son chat contre elle et éclata en sanglots.

Merci, Gustave.

Tu pleures parce que je lai chassé ? Ce type vendait tes stères de bois pour acheter à boire à bas prix

Antoinette pleura de plus belle.

Pardon, Gustave.

De quoi donc ?

Davoir cru mieux mériter que toi, chuchota-t-elle.

Allez viens, on réchauffe la maison ; ma mère a préparé des tartes, viens à la maison avant de congeler ici.

***

Peu de temps après, Gustave épousa Antoinette. Sidonie lui pardonna, et passa même quelques soirs avec son mari à la campagne.

Alexandre disparut à jamais, et lon raconte quil sest remarié avec une veuve désabusée près de Limoges.

La veuve du frère vint, elle, passer chaque été à la campagne. Sympa, elle rendit visite à Antoinette, tarte à la main. Elles devinrent amies.

Antoinette, curieuse, demanda un jour si Alexandre était réellement malade.

Lui, malade ? plaisanta la voisine. À part la passion du tire-bouchon, il na rien dun moribond. Mon défunt mari lui a laissé notre maison espérant quil se range. Bougeotte et soif, rien na changé sauf, peut-être, sa collection de bouteilles vides !

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Dans le bonheur comme dans l’épreuve : l’histoire d’Antoinette, veuve à quarante-deux ans, sa fille partie « faire fortune » en province, sa vie de labeur dans un petit village français, l’arrivée d’un voisin mystérieux, les espoirs déçus d’un nouveau mariage, une amitié retrouvée et la force de recommencer malgré toutes les trahisons.
Mon mari m’a humiliée devant tout le monde pendant le dîner, mais en réponse, j’ai simplement souri et lui ai tendu une boîte noire avec un cadeau à l’intérieur…