Voisine acariâtre
Ne touche pas à mes verres à pied ! a crié mon ancienne amie. Occupe-toi de tes propres yeux ! Tu crois que je ne vois pas sur qui tu jettes des regards ?
Serais-tu jalouse, Huguette ? sest étonnée Geneviève Mornay. Et dis-moi, sur qui as-tu donc des vues, toi ! Je sais ce que je toffrirai à Noël : une machine à rabattre les lèvres !
Garde-la donc pour toi, ta machine ! répliqua Huguette sans se démonter. Ou alors, aucune machine nest capable de rabattre tes lèvres, hein ? Crois-tu que je ne vois rien ?
Geneviève laissa traîner ses jambes hors de son vieux lit, puis sen alla vers son petit coin dicônes familiales pour réciter sa prière du matin.
On ne pouvait pas dire que Geneviève fût une fervente pratiquante : il y avait bien quelque chose là-haut, sans doute, un certain quelquun qui menait le bal dans cet infini, non ? Mais qui, au juste ? Ça, on nen saurait rien.
On donnait mille noms à cette force toute-puissante : lunivers, lorigine du monde, ou bien sûr, le bon Dieu ! Oui, ce bon vieux monsieur à la barbe blanche et à lauréole dor, assis sur son nuage à penser à tous les hommes en bas.
Dun autre côté, il faut dire que Geneviève avait bien dépassé la seconde moitié de sa vie : elle allait vers ses soixante-dix ans.
À cet âge, il valait mieux ne pas se fâcher avec lÉternel : sil nexiste pas, les croyants nauront rien perdu ; sil existe, les autres auront tout à perdre.
À la fin de ses prières, Geneviève ajoutait toujours une petite recommandation toute personnelle : cétait la tradition, sa conscience était en paixelle pouvait entamer une nouvelle journée.
Dans la vie de Geneviève Mornay, deux soucis la hantaient. Non, ce nétait pas les fous du volant ni les routes de campagne défoncées : bien trop classique ! Cétait sa voisine Huguette et… ses propres petits-enfants.
Avec les petits-enfants, cétait simple : la nouvelle génération refusait de faire quoi que ce soit. Heureusement, ils avaient leurs parentsque ces derniers règlent donc les problèmes !
Mais avec Huguette… Comment faire ? Cette voisine lui gâchait les nerfs de façon magistrale !
Dans les films, les joutes verbales entre Annie Girardot et Jacqueline Maillan sont attendrissantes… Dans la vraie vie, cétait loin dêtre charmant. Surtout quand on vous cherche noise pour un rien.
Geneviève avait aussi un ami, surnommé Pierrot-le-Mobilette, qui de son nom complet sappelait Pierre-Émile Chazelle. On devinait facilement lorigine du surnom : dans sa jeunesse, Pierrot, quel lascar, navait quune passionfiler à toute vitesse sur sa mobilette, quil appelait affectueusement « ma mobilette » en traînant sur les syllabes.
Tout était logique, finalement. Avec lâge, la mobilette hors dusage traînait dans le cabanon, mais le surnom était resté, solide comme la campagne française.
Autrefois, ils étaient amis en famille : Pierrot et sa femme Martine, Geneviève et son défunt mari. Les conjoints étaient partis reposer au cimetière du village, mais Geneviève continuait à voir Pierrot par habitudeil était un ami denfance.
Au lycée, ils formaient un trio : elle, Pierrot et Huguette. Une pure amitié, sans la moindre histoire de flirt.
Ils allaient partout ensemble : Pierrot au centre, les deux demoiselles accrochées à ses bras, une image de coupe à deux anses. Il y en a, des tasses comme ça pour ne jamais lâcher prise !
Avec les années, lamitié sétait transformée. Ou plutôt, éteinte, basculant en antipathie du côté dHuguette, puis carrément en haine. Au point quon se disait parfois quon avait changé Huguette, comme dans une vieille fable !
Cest après la mort de son mari quHuguette changea. Auparavant, tout allait à peu près. Mais avec lâge, certains deviennent pingres, dautres plus bavards, et les envieuses… explosent de jalousie.
Probable, donc, que cest ce qui arriva à la voisine de Geneviève : les bonnes femmes, cest du pareil au même, et les hommes ne valent pas mieux.
Et il y avait de quoi jalouser.
Premièrement, Geneviève était restée mince malgré la vieillesse. Huguette, de son côté, avait pris des rondeursMadame, votre taille, où la met-on ?et se sentait en infériorité.
Deuxièmement, leur ami denfance montrait manifestement de lintérêt surtout pour Geneviève dernièrement : ils causaient, riaient ensemble, se frôlaient presque les tempes grises.
Avec Huguette, cétaient des propos courts et secs. Et cest chez Geneviève que Pierrot passait volontiers ; Huguette devait linviter expressément.
Car oui, elle nétait peut-être pas aussi drôle ni aussi fûtée que cette chipie de Geneviève ! Pierrot aimait bien rigoler, lui.
Enfin, Huguette, à défaut d’autres armes, se mit à chicaner sur tout et nimporte quoi, comme disait Brassens : « Elle cherchait la petite bête. »
Dabord, elle trouva à redire sur les toilettes de Geneviève : « Il y a une odeur affreuse qui vient de chez toi ! » lança Huguette.
Tu plaisantes, elles sont là depuis toujours ! Tu remarques ça maintenant ? sétonna Geneviève, qui ne se laissa pas faire. Oh, et tes verres à pied, tu les as eus gratuitement grâce à la mutuelle ! Rien de bon nest gratuit !
Ne touche pas à mes verres à pied ! hurla lancienne copine. Occupe-toi de tes propres yeux ! Tu crois que je ne vois pas sur qui tu louches ?
Jalouse, toi ? sétonna Geneviève. Je sais ce que je vais toffrir à Noël : une machine à rabattre les lèvres !
Tu devrais la garder, la tienne ! rétorqua Huguette. Ou alors, tes lèvres, aucune machine nen vient à bout ?
Tu parles si elle voyait ! Ce nétait pas la première fois ni la dernière. Pierrot, à qui Geneviève se confia, lui proposa de faire installer les toilettes à lintérieur. Ses enfants sarrangèrent pour offrir à leur mère des toilettes neuves. La fosse, Pierrot la reboucha lui-même. Fini, Huguettechange de disque et va respirer ailleurs !
Peine perdue ! Voilà que les petits-enfants de Geneviève avaient, soi-disant, cueilli les poires du jardin dHuguette, dont les branches sétendaient dans son potager.
Ils ont cru que cétait à nous ! essaya de sexcuser Geneviève. Même si, à son avis, personne ny avait touché ! Tes poules viennent bien gratter dans mon jardin, non ?
Une poule, cest bête ! sénerva Huguette. Mais des enfants, ça séduque ! Toi, tu préfères glousser avec les cavaliers du village du matin au soir !
Bref, rebelote avec Pierrot…
Les petits-enfants se firent gronder. Puis, les poires passèrent, le temps aussi. Mais non, voilà maintenant les branches abîmées !
Où ça ? Montre-moi ! sagaça Geneviève, car il ny avait rien du tout à voir.
Là, et là ! Huguette montrait de son doigt gonflé et malhabile, alors que Geneviève avait, elle, de belles mains fines.
Et les mains dune femme, cest la classe ! Même à la campagne, lélégance ne se perd pas !
Pierrot proposa alors de tailler les branches : elles étaient du côté de Geneviève, non ? Elle pouvait faire ce quelle voulait sur son terrain !
Mais elle va hurler ! protesta Geneviève.
Je parie quelle ne dira rien. Je veille au grain ! promit Pierrot.
Et, en effet, Huguette vit bien Pierre scier les branches, mais se tut. Lhistoire de larbre se calma. Mais voilà que Geneviève eut bientôt, à son tour, des reproches : les poules dHuguette venaient ravager ses plates-bandes.
Cette année-là, Huguette avait pris une nouvelle race : plus entreprenante ! Les poules, ça gratte, ça gratte, et tout le jardin y passait.
Aux demandes répétées de Geneviève de retenir les volailles chez elle, Huguette nopposait quun sourire mauvais : « Tu peux bien râler, ça ne changera rien ! »
Il y avait bien lidée den attraper deux et de les faire rôtir sous les yeux de la voisine, mais Geneviève était trop bonne pour ce genre de représailles.
Son compère, toujours aussi inventif, suggéra un truc piqué sur internet : déposer des œufs la nuit, puis les ramasser crânement le matin, en faisant croire que cétaient les poules, rendues fécondes par le voisinage ! Vive le web rural !
Et ça marcha : Huguette, ébahie, regarda Geneviève ramasser les œufs à la pelle, sans broncher. Les poules désertèrent alors les rangs du potager voisin.
On aurait pu croire la paix revenue… Mais non ! Cette fois, cétait la fumée de la cuisine dété de Geneviève qui incommodait Huguette.
Hier ça ne la gênait pas, aujourdhui oui ! Peut-être que le parfum de viande grillée la dérangeait : « Je suis peut-être végétarienne, moi ! Et puis, il y a une nouvelle loi sur les barbecues ! »
Où as-tu vu un barbecue, voyons ?! essaya de calmer Geneviève. Il faudrait penser à nettoyer tes lunettes, ma chère !
Dhabitude, Geneviève était calme, mais cette fois, sa patience avait atteint ses limites. Sa voisine tournait vraiment à laigre…
Peut-être quon devrait loffrir à la science ? soupira-t-elle à Pierrot en buvant son thé. Elle finirait par me manger toute crue !
Geneviève, amaigrie, montrait les effets du stress accumulé.
Elle sétoufferait ! Et je ne laisserai jamais faire ! annonça Pierrot, le regard pétillant. Jai une bien meilleure idée !
Quelques jours plus tard, par un matin radieux, Geneviève entendit une chanson dans la cour : « Geneviève, Geneviève, viens dehors ! »
Sur le seuil, Pierrot rayonnait, juché sur sa vieille mobilette réparée de ses mains : Pierrot sur la mobilette, fidèle à la tradition !
Tu sais pourquoi je faisais la tête dernièrement ? sexclama Pierre-Émile. Parce que ma mobilette était en panne ! Maintenant, cest une autre vie !
Allez, monte, la belle ! On va rouler comme au bon vieux temps !
Et Geneviève monta ! De nos jours, la vieillesse nexistait plus en France : cétait lâge dor des jeunes retraités de soixante-cinq ans et plus !
Et la voilà partielittéralement et au figurévers une nouvelle vie.
Bientôt, Geneviève devint Mme Chazelle : Pierre-Émile lui fit sa demande et elle emménagea chez lui.
Quant à Huguette, elle demeura seule, grosse et aigrie. Mais nest-ce pas là matière à une nouvelle jalousie ?
Et nayant plus personne à quereller, Huguette rumina en silence. Toute cette amertume, qui saccumulait à lintérieur sans défouloir
Alors, Geneviève, reste donc chez toi et garde la tête haute ! Eh oui, la vie en village, ce nest pas de tout repos. Mais au fond, naurions-nous pas pu éviter toutes ces histoires de toilettes ?







