Je me souviens, comme si cétait hier, du matin où je me suis réveillée une minute avant le réveil. La chambre était encore sombre, mais à travers les rideaux sinfiltrait la pâle lumière de février, grise comme le ciel de Paris. Le dos me faisait mal après la nuit, mes doigts étaient légèrement gonflés, comme chaque matin. Jai attendu, assise au bord du lit, que la tête cesse de tourner, puis je me suis levée.
Dans la cuisine, le silence régnait. Mon mari, Pierre, était déjà parti pour son jogging, comme il le faisait depuis deux ans, depuis quil avait découvert, à la suite dune prise de sang, son cholestérol élevé. Jai mis le bouilloire en marche, sorti deux tasses du placard, puis en ai retiré une. Il ne buvait que de leau le matin.
Pendant que leau chauffait, jai regardé mon téléphone. Aucun nouveau message dans le groupe familial, juste les photos du petitfils que mon fils, Lucas, mavait envoyées la veillesoir. Le gamin, en crèche, tenait une fusée en carton. Un sourire sest dessiné sur mes lèvres, et ce même sentiment chaleureux sest installé en moi : cest pour eux que je supporte les embouteillages, les rapports, les réunions interminables.
Mon travail était mon pilier depuis vingthuit ans. Jétais agente des ressources humaines dans le centre de santé du quartier de la Villette: dabord assistante, puis technicienne principale. Les visages des médecins et des infirmières changeaient, les chefs de service arrivaient et partaient, mais moi je restais. Je connaissais les enfants de chacun, les mariages, les démarches de congé maternité, et je savais à qui rappeler de fournir le certificat médical.
Ces dernières années, tout sest compliqué. Les dossiers papiers ont laissé place aux systèmes électroniques, les rapports se sont multipliés, les supérieurs réclamaient toujours plus de chiffres et de tableaux. Je râlais, mais japprenais les nouveaux logiciels, notais les mots de passe dans mon petit carnet, rangeais soigneusement les dossiers sur mon bureau. Jaimais sentir que jétais indispensable, que sans moi le petit chaos du centre finirait par seffondrer.
Je me suis versée un thé, y ai glissé une rondelle de citron, et je me suis installée près de la fenêtre. Dans la cour, le concierge ramassait la neige le long du trottoir, quelques voitures rares sévadaient du parc. Jai imaginé, dans quinze ans, regarder le même jardin depuis mon balcon, enveloppée dans un cardigan douillet, avec Léo, mon petitfils un peu plus grand, qui me demanderait pourquoi la neige était si grise.
Cette image habitait mon esprit depuis longtemps. En été sajoutait la petite maison de campagne, avec son porche décrépi, les platesbandes où je semais laneth en râlant, puis le soir je minstallais près du barbecue à discuter avec Pierre du sel à mettre dans la merguez. La vieillesse me semblait un passage inévitable, pas surtout joyeux, mais à moi.
La porte dentrée sest refermée derrière moi, et le cliquetis des baskets a retenti dans le couloir. Pierre est apparu, essoufflé, le nez entrouvert.
Encore du thé sans sucre? atil demandé en sessuyant le cou avec une serviette.
Le médecin a dit de réduire le sucre, lui aije rappelé.
Il a esquissé un sourire, a rempli un verre deau filtrée. Ses tempes légèrement grisonnantes et son visage fin, autrefois si anguleux, reflétaient maintenant la fatigue et une irritation quil masquait tant bien que mal.
Je serai en retard aujourdhui, atil dit en regardant par la fenêtre. Ne compte pas sur le dîner ce soir.
Encore une réunion? aije répliqué. Ou tes cours danglais?
Il a fait la moue.
Pas des cours, mais des séances avec un professeur.
Ah, oui, aije acquiescé. Avec le professeur.
Il ma lancé un bref regard, puis est resté muet. Un nœud sest formé dans mon ventre. Nous avions trop souvent ces demiphrases, ces nondits qui flottaient dans lair, plus lourds que nimporte quelle conversation.
Jai enfilé mon manteau, vérifié que la fenêtre de la chambre était bien fermée, et, comme dhabitude, jai pris mon trousseau de clés. Le métal frais glissait entre mes doigts. Ces clés maccompagnaient depuis tant dannées que je ny pensais plus: la maison, la voiture, la maison de campagne, la boîte aux lettres. Un petit ensemble de certitudes.
Dans le carun vieux modèle rempli à ras bordles gens fixaient leurs téléphones, y en avait qui bâillait, dautres marmonnaient à propos des arrêts. Jai serré mon sac contre moi et commencé à planifier la journée. À midi, je devais appeler ma mère, demander comment allait sa tension. Elle avait septtrois ans, vivait dans le quartier voisin et refusait obstinément de déménager plus près de nous.
Je connais tout le monde ici, me répétaisje. À la pharmacie, au supermarché, au centre de santé. Où vaisje aller?
Je savais, au fond de moi, que ces murs familiers, ces visages connus, ce trajet jusquà larrêt que lon peut faire les yeux fermés, étaient le fil qui me retenait encore à ma place.
Le centre de santé sentait la chloroforme et les médicaments. Le gardien ma fait un signe de tête à lentrée. Les couloirs étaient déjà remplis de patients, certains disputent avec laccueil, dautres guettant lhorloge. Jai rejoint mon bureau, enlevé mon manteau, allumé lordinateur et suis allée chercher de leau bouillante.
Le service RH était exigu: trois postes de travail, une armoire avec les dossiers du personnel, une imprimante vieillotte qui grinçait à chaque feuille. Ma collègue, une jeune femme dune trentaine dannées nommée Camille, classait des papiers.
Bonjour, atelle lancé. Tu as entendu la nouvelle?
Laquelle? aije posé ma tasse.
Le directeur général convoque tous les chefs de service à dix heures. On parle doptimisation.
Le mot a plané comme une rafale. Loptimisation, ces dernières années, signifiait toujours la même chose: des suppressions de postes.
Peutêtre un nouveau rapport, aije tenté de détourner la conversation.
Peutêtre, atelle répondu, hésitante.
Les médecins arrivaient, déposaient leurs demandes, interrogeaient sur les congés. Je signais mécaniquement, tapais les données, le mot « optimisation » revenait sans cesse dans mon esprit.
À dix heures, on nous a rassemblés, moi et le chef du service RH, dans la salle de conférence. Les responsables détages, les infirmières en chef, le directeur général, un homme dune soixantaine dannées, ont pris le podium, ajustant sa cravate.
Il parlait de réforme, de nouveaux standards, de la nécessité d« augmenter lefficacité ». Ses mots se perdaient dans le brouillard. Puis il a annoncé que les fiches de postes seraient revues, que certaines fonctions seraient regroupées, que certaines « unités redondantes » disparaîtraient.
Les décisions concrètes seront prises dici un mois, atil déclaré. Les chefs recevront les listes des postes à supprimer.
Le terme « postes » a résonné comme un poids. Le regard du chef du RH sest posé sur moi, puis il a détourné les yeux.
Après la réunion, je suis retournée à mon bureau. Camille savait déjà tout: les rumeurs se propageaient à la vitesse de la lumière.
Tu penses que ça nous touche? matelle demandé, mordant son stylo.
Je ne sais pas, aije répondu. On manque déjà de personnel.
Mais si on fusionne avec la comptabilité ou autre natelle pas achevé.
Je me souvins quune année auparavant, dans le centre voisin, on avait supprimé un collègue du service RH, laissant trois personnes assumer la charge de six. « Ils sen sortiront », avaiton dit alors.
Je suis allée voir le chef du service RH avant le déjeuner.
Un instant, sil vous plaît? aije demandé en ouvrant légèrement la porte.
Il a hoché la tête sans quitter son écran.
Vous avez entendu? aije commencé.
Oui, atil répondu brièvement.
Notre service je me suis arrêtée.
Il ma enfin regardée, les yeux fatigués.
Nathalie, je nai rien de précis à vous dire pour le moment. Nous attendons les instructions de la direction. Dès que jen saurai plus, je vous informerai.
Jai acquiescé et suis sortie. La chaleur ma envahie dans le couloir, même si je ne portais quun pull léger. Le chiffre de mon âge mest revenu en tête: cinquante. Pas quarante, âge où lon ose encore changer, ni trente, âge où lon prend des risques. Cinquante.
Le tramway était bouché. Jai passé le temps à regarder par la fenêtre, à imaginer si jétais licenciée, quel travail je pourrais trouver? Qui engagerait une femme de mon âge avec mon expérience? Une clinique privée? Un lycée? Et auraisje la volonté dapprendre de nouveaux logiciels, de mintégrer à de nouveaux équipes?
Pierre est rentré vers neuf heures, en costume, celui quil porte pour les réunions importantes. Il a retiré sa veste, la posée avec soin, puis est allé à la cuisine.
Tu as dîné? atil demandé.
Je tattendais, aije répondu. Tu veux réchauffer la soupe?
Pas besoin, jai déjà mangé, atil dit en se servant du thé. Nous avions une réunion aujourdhui.
Nous aussi, aije répliqué. Sur la réduction des effectifs.
Il a haussé les sourcils.
Toi?
Pas encore, on nous a dit que la grille serait revue.
Il est resté silencieux un instant, puis sest assis en face de moi.
Jai une nouvelle, atil annoncé. On ma proposé un contrat à létranger.
Jai eu besoin dun instant pour comprendre.
Où?
En Allemagne. La filiale lance un nouveau projet et cherche un profil expérimenté pour deuxtrois ans.
Je lai regardé, le visage impassible.
Tu as accepté? aije demandé.
Jai dit que jy réfléchirais, atil répondu. Mais cest une vraie opportunité, côté salaire et expérience.
Lidée dun salaire plus élevé a frappé mon cœur plus fort que tout. Lappartement, les travaux, laide à Lucas pour le remboursement du prêt, les médicaments pour ma mère Tout cela reposait sur cette promesse de revenu.
Deuxtrois ans, aije répété. Et que feraisje pendant ce temps?
Il a détourné le regard.
On peut envisager des options. Tu pourrais venir avec moi, ils cherchent aussi du personnel RH. Je me renseignerai.
Jai imaginé une ville étrangère, des mots incompréhensibles, des conversations en allemand que je ne maîtrise que de souvenirs décole. Ma mère seule, Lucas avec sa famille, Léo. Moi, dans un supermarché dHambourg, cherchant de la crème fouettée sur des étagères où tout est écrit en lettres étrangères.
Ou tu peux rester ici, atil ajouté. Travailler avec moi, être avec le petitfils. Deuxtrois ans passeront vite.
Sa voix était sûre, mais une pointe dincertitude transparaissait. Il serra la tasse.
Et si ça ne passe pas? aije demandé doucement. Et si tu restes là?
Il a soupiré.
Ce nest pas un émigration, cest un contrat de travail, atil précisé.
Un contrat de travail peut aussi être prolongé, aije répliqué. Mais ici
Je nai pas terminé. « Mais ici » signifiait tout ce qui était familier et lourd: les files dattente à la caisse, les routes en travaux, les prix qui grimpent, les nouvelles à la télé dont je ne croyais plus aux promesses.
Un silence sest installé. Dans lappartement voisin, on entendait le grincement dune chaise.
Pas aujourdhui, atil enfin dit. Je suis fatigué aussi. On en parlera ce weekend.
Jai hoché la tête, sentant monter en moi une vague que je ne savais pas identifier: peur, colère, lassitude.
Cette nuit, je nai pas pu dormir. Jentendais le souffle de Pierre à côté de moi, les rares voitures passer dehors. Les pensées rebondissaient: réduction, contrat, mère, petitfils, mon corps qui me rappelait chaque jour ses douleurs genoux, dos, tension.
Le matin suivant, jai appelé mon fils.
Maman, je suis en réunion, atil murmuré. Ça va?
Oui, aije répondu. Rappellemoi plus tard.
Je nai pas voulu aborder le sujet, je ne savais pas quoi dire. « Ton père part à létranger? »; « On risque de me licencier? »; comment cela sonnerait pour quelquun qui peine encore à sortir de ses dettes?
Au centre de santé, la journée était agitée. Vers midi, le responsable du service RH ma appelée dans son bureau.
Nathalie, atil commencé. La nouvelle grille a été validée. Un poste du service RH sera supprimé.
Jai senti mon cœur se vider.
Lequel? aije demandé, même si je le savais déjà.
Formellement le poste de technicienne principale, atil indiqué en montrant les dossiers. Cest le tien.
Formellement? aije répété.
Je peux te proposer le poste dassistante, atil ajouté. Cest une rétrogradation, mais tu ne perdras pas ton emploi. Le salaire sera moindre.
Je me suis assise, les jambes lourdes.
De combien? aije demandé.
Il ma donné le chiffre. En euros, cétait moins de deuxmille euros de plus par mois, après impôts. Cela signifiait devoir encore davantage réduire les dépenses: moins aider Lucas, moins acheter les médicaments de ma mère.
Lautre option, atil poursuivi, est la suppression selon les règles. Indemnités, trois mois de salaire. Tu peux tinscrire à Pôle emploi.
Jai hoché la tête. Lidée de Pôle emploi me semblait lointaine, comme appartenir à une autre vie.
Réfléchis dici la fin de la semaine, matil conclu. Tu écriras ta décision.
Je suis sortie, je suis restée longtemps dans le couloir, regardant la cour enneigée du centre. Les gens allaient et venaient, les ambulances arrivaient puis repartaient. La vie continuait, comme si mes nouvelles ne touchaient rien.
Le soir, je suis allée chez ma mère. Elle lisait le journal, les lunettes glissant sur le bout de son nez.
Tu es pâle, atelle remarqué. Tu as mesuré ta tension?
Tout va bien, aije menti. Juste une journée difficile.
Je lui ai raconté la suppression, sans mentionner loffre allemande. Elle a fronçé les sourcils.
Une rétrogradation nest pas une catastrophe, atelle dit. Le salaire baisse, mais le travail reste. À ton âge, chercher un nouveau emploi est dur.
Et si jessaie autre chose? aije demandé. Peutêtre quil y a mieux ?
Elle a soupiré.
Décide ce qui te convient. À mon âge, je ne suis plus allée nulle part. Mais les temps changent.
Le mot « changent » ma semblé étrange. Jai réalisé que les temps changent toujours pour ceux qui vieillissent.
En rentrant, je me suis surprise à observer les immeubles le long de la route, à imaginer ma vie accrochée à chacun deux. Le nouveau lotissement avec ses lumières, la vieille tour aux façades écaillées, les arbres du jardin denfance. Où pourraisje vivre si tout changeait?
Le weekend, Pierre et moi nous sommes enfin assLe weekend, Pierre et moi nous sommes enfin assis dans le jardin, à envisager tranquillement notre avenir.







