28 octobre 2024
Aujourdhui, jai de nouveau traversé les champs de SaintMalosurSeine pour rendre visite à mes deux grandsmères, Marguerite et Ursule. Elles habitent dans la même vieille chaumière en pierre, bâtie il y a bien plus dun siècle, et ont décidé, il y a quinze ans, de partager chaleur et lumière afin de réduire leurs dépenses. Le bois dappoint ne suffit plus quà moitié, le gaz est deux fois moins cher grâce à leur combustion commune, et la compagnie lune de lautre empêche le silence denvahir leurs esprits.
Elles vivent chez Ursule parce que sa maison est plus solide; la demeure de Marguerite, avec toutes ses extensions, a été démolie pour en faire du bois de chauffage. Elles sy sont installées il y a cinq ans, ne connaissant plus la précarité. Autrefois, elles possédaient une petite ferme avec chèvre et poules, mais chaque année devient plus difficile à entretenir. Lété dernier, le potager na même pas été labouré, et lhiver même allumer le poêle est devenu un effort.
Chaque semaine, mon oncle Sébastien, trentecinq ans, arrive en scooter depuis la ville de LillessurMarne, chargé dun sac plein de pain frais, de petits pains ronds, de thé et de sucre. Cest surtout ainsi quelles se nourrissent, parfois accompagnées de pommes de terre cuites sur le réchaud à kérosène. Quand je les vois arriver, les larmes montent aux yeux de Marguerite.
Si vous continuez à pleurer, je ne reviendrai plus, ditelle en sanglotant.
Daccord, daccord, plus de larmes, répond Sébastien en la consolant.
Il décharge à la hâte les provisions, puise de leau au puits, empile le bois dans le feu afin quil ne leur reste plus quà frotter une allumette. Puis il demande :
Que voulezvous que japporte la prochaine fois?
Ditesmoi, et je reviendrai dans une semaine, répondil, avant de repartir en claquant la porte, le pied tremblant, et à remettre en marche son scooter.
Les nuits dété sont courtes, mais le sommeil leur échappe souvent. Elles se parlent à voix basse :
Tu ne dors pas, Ursule?
Non, je ne dors pas. Jai somnolé un peu au crépuscule, mais maintenant rien ne matteint.
Moi non plus à quoi pensestu?
À tout.
Moi, au monde qui séteint que saiton vraiment?
Personne ne le saura jamais, répond Ursule.
Leur corps saffaiblit, mais leurs esprits restent vifs, parfois même plus clairs quà la jeunesse. Des trous de mémoire surgissent, et il leur arrive de se contredire. Une nuit, Marguerite se leva et commença à shabiller.
Où vastu? sécria Ursule.
Chez moi.
Mais ta maison est ici!
Non, je je rentre chez moi, insista Marguerite, avant de sarrêter à la porte, de se retourner et de retomber dans le lit.
Ursule garda le silence, pressentant que lesprit de son amie vacillait, mais rien ne dura longtemps. Elles refusaient de céder à la morosité, et Ursule, toujours aussi pétillante, déclara :
Écoute mon raisonnement simple: le monde nest pas dépourvu de bonté. Sébastien nous apporte de la nourriture, le bois est là, nous vivons sous notre toit, la pension nous suffit. Que désireton dautre?
Tu chantes bien, tu as un petitfils. Moi je nai plus personne, répond Marguerite, les membres me font défaut, je finirai à lhospice.
Je ne tabandonnerai pas, je reste à tes côtés. Même lhospice a ses gens, ditelle, ce qui me rassure.
Ces mots redonnèrent à Marguerite le sourire ; son visage séclaira de joie. Elles évoquèrent leurs vies : Marguerite eut quatre fils, Ursule deux. Marguerite perdit son mari, qui, lors dune récolte de foin, souffrit dune appendicite aiguë; elle le transporta dun pas chancelant à lhôpital, où lon découvrit linfection. Plus tard, ses quatre fils moururent les uns après les autres, la laissant dévastée mais toujours debout, jusquà ses quatrevingtcinq ans, sans amertume, mais avec une tristesse latente.
Ursule perdit son époux et un fils; lautre revint, invalide mais vivant, sinstalla en ville, se maria, mourut à trentesept ans. Sa bellefille se remaria, et Sébastien resta auprès dUrsule. Elle remercia le ciel de ne pas avoir vu sa lignée déracinée: « Jai un petitfils qui veille sur moi, et il aura déjà des enfants. »
Alors, ma chère, quavonsnous besoin? Un morceau de pain et une tasse de thé, et nous sommes rassasiées, demandatelle à Marguerite.
Rien ne me manque, secouatelle la tête, juste la mort à venir, réponditelle.
Le temps viendra, nous mourrons, me dit Ursule.
Au printemps, vêtues décharpes et de manteaux dhiver, elles sortaient sur le porche, sassirent sur une trémière, se réchauffaient au soleil et humoraient les senteurs de la terre. Les journées sallongeaient, mais le froid persistait. Le parfum du printemps, jadis synonyme de renouveau et denfance joyeuse, leur rappelait désormais la lente décadence.
Elles restaient immobiles, les mains posées sur une branche, le visage incliné vers le soleil, ne clignant des yeux que rarement. Lorsquune envie de parler surgissait, leurs yeux sanimaient, leurs lèvres tremblaient.
Le temps de vieillir! sexclama lune, le ciel est doux, les fleurs éclatent, lherbe est verte.
Oui, répond lautre, la terre est légère comme du duvet, on creuse sans effort.
Un matin dété, Marguerite fut prise dune angoisse soudaine. Elle sassit un instant sur la trémière, se leva, puis, peinée, entra dans la chaumière. Chaque marche du seuil lui coûtait, ses mains tremblaient comme des serres doiseaux, et elle seffondra maladroitement sur le lit, poussant un faible gémissement.
Ursule, alertée, entra immédiatement et constata que le visage de Marguerite sassombrit davantage. Elle comprit alors que le temps de sa compagne séchappait. Pendant plusieurs heures, Marguerite tenta de se redresser, mais chaque mouvement la faisait retomber sur le même côté, se tordant doucement sur loreiller.
Ursule veilla, laidant du mieux quelle pouvait, puis sassit près delle, observant le silence. Le soir, le souffle de Marguerite satténua, son visage pâlit, et son cœur, qui battait faiblement, sarrêta définitivement.
Maudite soit la mort! cria Ursule à travers la petite maison, qui resteraelle?
Elle hurla, rappelant les souvenirs denfance, les jours où elles étaient comme des sœurs.
Quand Sébastien revint, le scooter grinça sous la pluie. Il posa son pied sur le pas de la porte, les yeux rouges.
Les anges tont ramenée, ditil à Ursule, Marguerite est partie.
Et maintenant? je ne sais plus comment vivre seule, sanglotaelle, sasseyant sur le seuil.
Ne pense pas à cela, je ne tabandonnerai pas. Je te prendrai chez moi pour lhiver, réponditil, même si tu répètes toujours la même prière.
Ursule, pendant deux jours, se débrouilla comme si rien ne sétait rompu. Elle alluma le feu, prépara le repas, comme si elle avait récupéré la vigueur de Marguerite. Mais une profonde mélancolie létreignait, une tristesse qui ne se soulevait que lorsquelle se rappelait son amie.
Nous avions partagé quarantecinq ans, et aucune querelle ne les avait séparées. Elles vivaient parce quelles étaient ensemble, redoutant la solitude. Le soir, je me rappelais leurs mots :
Que veuxtu vraiment? Un bout de pain, un thé, et cest tout.
Rien dautre, je veux simplement que Dieu maccorde la mort quand il le décidera, disaitelle.
En écrivant ces lignes, je réalise que la vraie richesse nest pas dans les possessions, mais dans la présence et le soutien mutuel. La leçon que je retiens, cest que les liens du cœur sont plus durables que le temps qui passe, et quil faut chérir chaque instant partagé avec ceux que lon aime.






