Je me souviens, il y a de cela bien des années, dun aprèsmidi où ma mère, MarieJeanne, était rentrée à lhôpital presque dès les funérailles de mon père, Henri. Lattaque ischémique qui lavait prise était apparue, disait-on, après quarante jours de deuil. Tout le monde lavait prise pour une simple conséquence du chagrin: le couple vivait depuis longtemps en harmonie, et la perte du mari avait laissé la vieille MarieJeanne, soixanteans, seule, comme on le dirait, «sans le sou».
Henri était parti sans souffrir: il sétait assis pour regarder son feuilleton préféré, sest laissé tomber sur le côté et ne sest plus relevé. Ils sapprêtaient à fêter leur noces dargent quand, à la place, ils ont dû organiser les obsèques. Il était resté, à son décès, une petite maison de campagne dans le LoiretCher, ainsi quun terrain quils construisaient quand jétais toute petite.
Un weekend davril, je suis allée à la ferme pour préparer les semis. Au détour dun sentier, jai trouvé un homme qui arpentait le terrain en maillots de bain, le visage étrangement familier. Cétait le médecin de lhôpital où était alitée ma mère: le DrVigneron, environ soixanteans, qui venait pour les contrôles de santé. Mais pourquoi donc se promenaitil nu, sans même son stéthoscope? Le soleil frappait fort, et traverser le pré ainsi était un acte qui demandait du courage.
«Questce que tu veux?», ma demandé ma mère, le visage crispé.
«Questce que tu veux?», aije répliqué, étonnée. «Quy atil à faire dans notre jardin? Mettre les pieds dans la terre, planter les légumes comme dhabitude.»
«Tu tiens le coup, maman?» aije ajouté.
«Pas du tout, ma fille,» ma répondu-elle dun ton calme.
Alors, le DrVigneron sest approché, a salué sans la moindre gêne dêtre vêtu de façon si légère devant une femme de trentecinq ans. Il semblait garder son sangfroid. Jai hoché la tête, jai mis un terme à la conversation, mais je suis restée confuse et un peu honteuse, et je suis rentrée à la maison sans savoir quoi faire. Partir tout de suite me aurait donné limpression dabandonner le champ de bataille sans combattre. Rester ? Non, je ne pensais pas mhabiller pour ce spectacle!
Après avoir bu un verre deau, jai décidé den savoir plus: pourquoi cet homme se comportaitil comme chez lui? Quels projets ma mère avaitelle avec lui?
«Il est comme chez lui,» ma expliqué ma mère. «Et nos projets sont grands: nous allons nous marier.»
«Vraiment? Mais quen estil de la mémoire dHenri, de lamour éternel?», aije rétorqué, encore sous le choc.
«Nous pourrons même nous marier à la vavite», a plaisanté MarieJeanne, avant de rire de sa propre blague. «Et toi, Élisabeth, ne reste pas là à regarder!»
Je me suis dit, «Il se gêne? Mais à cet endroit?» Ma mère a ajouté, sérieuse, «Sans ses sousvêtements, il serait mal à laise.» Nous nous sommes proclamés amants, partageant maison et jardin.
«Tu devrais pourtant partir», a insisté ma mère, «jai le droit de prétendre à la part dhéritage qui mappartient.»
Il sest avéré que la maison de campagne était totalement au nom de ma mère, la seule propriétaire du chalet et du terrain. Le nom dHenri napparaissait nulle part; aucune part nétait donc transmissible.
Ma grandmère, qui avait travaillé pour le bureau de construction, avait reçu ce terrain lorsquon distribuait des parcelles aux ouvriers. Le chalet était bâti avant ma naissance, et lon continuait à le terminer pendant mon enfance.
«Pourquoi seulement ton nom figuretil sur le titre?», aije demandé à la jeune femme.
«Ton père na jamais accordé dimportance aux biens matériels, il vivait dans ses rêves,», a répondu MarieJeanne.
Le DrVigneron, qui creusait déjà les platesbandes, a cessé dun coup, sest appuyé sur sa pelle et a hoché la tête, comme pour dire «je suis daccord, ma chère». Ses yeux reflétaient une profonde satisfaction morale, voire plus.
La semence, sortie du bac, était exposée au soleil pendant que je restais assise à côté, réalisant quil me faudrait peutêtre quitter les lieux. Selon les papiers, je navais aucun droit sur le domaine; jétais encore mineure quand tout cela a commencé.
Je suis repartie à la ville, le cœur lourd, me demandant pourquoi ma mère agissait ainsi, pourquoi elle nourrissait cette haine soudaine envers sa propre fille. Peutêtre étaitce le médecin qui était venu, un étranger qui sétait installé sans invitation?
En même temps, jai compris que la maison de campagne était devenue «un puits sans fond», comme disait mon grandpère, un drame qui ne devait jamais arriver.
Mon mari, Maxime, a découvert que le DrVigneron sappelait en fait Vladimir Ribbentrop, un nom qui sonnait comme celui dun maréchal. Mais sans blouse ni stéthoscope, il nétait plus reconnaissable. En cherchant sur Internet, jai découvert quil était marié.
«Alors il voulait épouser ma mère?», aije demandé.
«Il se divorce, sûrement! Le bigamie nest pas permise ici,», a conjecturé Maxime. Nous avons décidé daller consulter un avocat, Maître Valéry, surnommé «lavocat du diable», réputé pour ne jamais perdre.
Il nous a expliqué que, même si le terrain était inscrit au nom de ma mère, il était considéré comme bien commun, car les travaux avaient été réalisés avec nos économies. Nous devions donc négocier ou porter laffaire devant le tribunal.
Nous sommes retournés à la ferme, espérant résoudre les choses à lamiable. Mais ma mère ne nous a même pas laissés passer le portail. Le DrVigneron, toujours en sousvêtements, a crié: «Allezvous en, tant que vous voulez!»
Nous avons alors déposé une plainte. Cela a provoqué une vague dindignation chez ma mère: «Comment osestu, tu veux que le père ressorte de sa tombe?», a-telle hurlé, le visage rouge.
La cour a finalement accordé à Élisabeth un quart du terrain et un quart de lappartement, le reste revenant à MarieJeanne. Ce nétait pas la fortune du monde, mais cétait quelque chose.
MarieJeanne sest ensuite mise à crier comme une bête blessée, refusant que je mette les pieds sur son domaine. Le juge a ordonné la vente du bien et le partage du prix. Jai proposé à ma mère dacheter le terrain; elle a accepté, à condition que je renonce à ma part dans lappartement.
Ainsi, elle est devenue la seule propriétaire de lappartement, avec une petite somme pour le rachat, et jai récupéré la maison de campagne. Le frère de ma mère, «le docteur», a disparu, laissant le poste à un autre.
Au final, grâce à la médiation, nous nous sommes réconciliées. Ma mère a retrouvé la santé, le cœur léger, et nos biens sont redevenus communs, maison et appartement. Elle a justifié son comportement étrange par une brume passagère desprit, un Mercure rétrograde, voire le passage dun astéroïde invisible.
Aujourdhui, je repense à tout cela avec un sourire ironique: parfois, les éclats du soleil, les malentendus et les mauvaises interprétations suffisent à transformer un simple désaccord en une saga familiale que lon raconte encore en buvant un verre de vin à la terrasse du village.







