Le Prix de l’Aventure

28février2025

Je me sens aujourdhui comme si ma vie avait toujours suivi un chemin de secours, comme si le train principal était déjà parti depuis longtemps. Le matin, je prends le minibus qui me conduit à lentrepôt de matériaux de construction à la périphérie de ma petite ville de Béziers. Jy décharge des rouleaux lourds disolant, je signe des bons de livraison, je déjeune à la cantine de lusine soupe du jour et boulgour puis je rentre chez moi devant la télévision et je rejoins rarement des amis au bar près de la gare routière. Jai trentetrois ans, je mappelle André, et tout le monde autour de moi pense que jai ma vie «plus ou moins» en ordre.

Je loue une chambre dans un vieil immeuble en briques, juste en face du lycée où jai étudié. La propriétaire, une retraitée mince qui vit dans la pièce voisine, me raconte sans cesse ses maux et le prix des médicaments. Jécoute à moitié, je hoche la tête, mon esprit vagabonde ailleurs. Au-dessus de mon lit pend un poster délavé dune métropole imaginaire : des tours de verre, un pont, une rivière, des lumières scintillantes. Je lai acheté juste après mon service militaire, au marché, et je lai transporté dun logement à lautre depuis. Parfois, avant de mendormir, je mimagine déambulant dans ces rues, inconnu, libre comme un touriste ou comme le héros dun film.

La réalité est plus simple. À lentrepôt, je suis simple magasinier, mon salaire arrive avec du retard, le chef crie souvent, et mes amis parlent de plus en plus de crédits et dhypothèques. Un soir, alors que la propriétaire se plaint encore de sa tension, je réalise que je nentends plus vraiment ce quelle dit. Une décision se forme en moi, muette mais tenace, comme une démangeaison.

Une semaine plus tard, jachète un billet de train pour Paris. Javertis mon patron que je démissionne, que jai trouvé une meilleure opportunité dans la logistique. Il hausse les épaules, me souhaite bonne chance. Jexplique à la propriétaire que je pars «pour gagner ma vie», elle agite les mains, mais ne me conteste pas. Je nai que quelques affaires : deux sacs de vêtements, un vieux portable, quelques livres. Le poster je le plie soigneusement et le glisse au sommet de mes bagages.

Dans le wagon, je regarde le paysage défiler : champs, villages isolés, stationsservice. Dans ma tête, je dessine ma future existence. Je me verrai dabord comme coursier ou manutentionnaire, puis jobtiendrai un meilleur poste. Je louerai un petit appartement, flânerai dans les cafés du centre, assisterai à des concerts. Peutêtre rencontreraije quelquun. Dans les grandes villes, tout semble arriver dun coup de baguette magique.

À laube, le train sengage dans la gare Montparnasse. Le plafond du wagon se couvre de grisaille, le ciel est bas, plombé. En sortant du train, lair est frais, chargé dodeur de fer et de café bon marché. Des gens pressés traînent leurs valises, parlent au téléphone. Personne ne mattend.

Je me perds un instant sur la place devant la gare, submergé par le bruit des klaxons, les annonces retentissantes, les foules qui me frôlent comme des obstacles. Dans ma poche, je retrouve limpression dune réservation pour un hostclub du centre, à quelques stations de métro. Jen sors une carte du réseau, imprimée à la maison, où les lignes se croisent en un dédale de couleurs, les stations portent des noms inconnus, dont lun est long et compliqué.

Dans le métro, je pousse mon sac, me faufile parmi la foule. Le wagon est plein, lair sent la sueur humaine mêlée à du parfum bon marché. Je maccroche à la rampe, je scrute les panneaux lumineux qui annoncent les stations. Une excitation naît sous lanxiété. Je suis ce point minuscule dans limmense ville, et tout commence.

Lhostclub se trouve dans une ruelle près du boulevard périphérique. Un immeuble ancien, façade écaillée, porte en fer avec un code. À lintérieur, un couloir étroit au sol en linoléum, parfum de lessive. Le réceptionniste, un jeune homme mince avec une queue de cheval, me demande mon passeport, me donne une clé et mindique mon lit dans une dortoire de huit places. Au-dessus de chaque lit, un rideau, une petite lampe de chevet.

Les deux premiers jours, je parcours Paris à pied, jessaie de mémoriser les rues. Je recherche des offres demploi sur mon portable, je téléphone aux agences. On me promet des réponses, on me demande denvoyer mon CV par courrier. Mes pieds sont fatigués le soir, les billets dans ma poche se réduisent. Le soir, je mallonge sur mon lit, jentends le ronflement dun camarade, les rires dune autre chambre, et je me dis que tout va bien, comme il se doit.

Le troisième jour, je me rends à un entretien dans une société de logistique, située dans un centre daffaires au bord de la Seine. Une jeune femme en chemisier strict maccueille, me pose quelques questions, regarde mon dossier. Elle promet de me répondre dans la semaine. En sortant, je mattarde un instant devant les portes vitrées, je regarde la rivière, puis je décide de marcher jusquau métro.

Un léger crachin commence, je relève le col de ma veste et accélère le pas. Au coin dune galerie dart, je marrête. À lintérieur, des murs blancs, une lumière vive, des personnes qui tiennent des verres de vin. Une femme grande, vêtue dune robe noire, rit en appuyant la tête en arrière. Je nai jamais vu cela dans mon village; chez nous lart ne se montre que dans la maison des fêtes, et alors, il est poussiéreux.

Alors que je mapprête à repartir, la porte souvre et la femme sort. Elle fume, couvre la flamme de sa main. Ses cheveux blonds courts sont attachés en un chignon négligé, une fine chaîne brille à son cou. Elle remarque mon regard, esquisse un sourire.

Entrez, ditelle. Cest linauguration. Lentrée est libre.

Je rougis, mais je franchis le seuil.

Je je ne suis pas vraiment habillé pour ça, marmonne­je, en regardant mon jean et ma veste.

Pas de souci, répliquetelle en secouant la cendre. Il ny a pas de code vestimentaire ici. Je mappelle Camille. Et vous?

André.

Enchantée, André. Venez, le peintre sera ravi davoir un œil supplémentaire.

Elle me saisit par le coude, comme on ferait avec un vieil ami, et me glisse à lintérieur. Lodeur du vin se mêle à celle de la peinture fraîche. Les gens discutent, rient, les toiles exposées montrent des silhouettes urbaine floues, des lampadaires, des fenêtres, des ombres. Je marrête devant une œuvre et, comme si je me regardais de lextérieur, je ressens une étrange familiarité.

Vous aimez? demande Camille, se tenant près de moi.

Cest bizarre, répondje honnêtement. Un peu effrayant.

Cest normal. La peur est une réaction sincère, ditelle. Elle se tourne vers moi. Vous êtes seul?

Oui. Je viens darriver, de la province.

Je vois, répondelle, un éclat dintérêt dans les yeux. Et que faitesvous dans notre ville?

Je je cherchais du travail. Jétais magasinier dans un entrepôt.

Ah, la romance du travail manuel! sesquissetelle. Je suis curatrice, je travaille avec des artistes, des projets, des galeries. Cest mon terrain de jeu.

Elle balaye lair de la main, dessinant un espace imaginaire.

Vous avez de la chance dêtre passé par ici. Aujourdhui, cest une petite immersion culturelle.

Un homme en chemise noire, barbe soignée, sapproche; Camille le présente comme lartiste de lexposition. Quelques mots déchange, une poignée de main, puis Camille revient près de moi.

Vous avez toujours rêvé de venir ici? demandetelle en versant du vin blanc dans un gobelet en plastique.

Depuis longtemps. Tout était prévu, mais rien ne se passait, répondje, bafouillant.

Maintenant, tout se passe, ditelle, un sourire énigmatique aux lèvres. Quattendezvous de ce «autre» ?

Je hausse les épaules, les joues rougissant.

Je ne sais pas. Quelque chose de différent. Pas comme chez moi.

Vous le trouverez, assuretelle. Vous êtes prêt à ce «autre» ?

Sa voix est douce mais porte un souston de fatigue. Elle séclipse un instant, rejoint un groupe, puis revient.

Vous avez des plans pour ce soir? demandetelle.

Non, je rentrerai à lhostclub.

Ce nest pas très excitant, répliquetelle en haussant les sourcils. Pourquoi ne pas venir à lafterparty avec nous? Il y aura de la musique, des rencontres, peutêtre un emploi.

Jhésite, le souvenir de la propriétaire qui me parlait des «grandes villes où lon se fait avoir» surgit. Mais Camille est là, confiante, presque irréelle. Jaccepte.

Nous prenons un taxi jusquà un ancien manoir reconverti en club. Lintérieur est sombre, la musique électronique pulse, des éclairs de lumière traversent la salle. Les gens boivent, dansent, fument sur les escaliers. Camille me fait le tour, me présente à plusieurs personnes, leurs noms sortent de ma bouche comme des mots inconnus. On me sert du vin, puis quelque chose de plus fort. Ma tête devient légère, les frontières sestompent.

Vous voyez ce type au bar? chuchotetelle, se penchant à mon oreille. Cest un collectionneur. Il achète des jeunes artistes encore inconnus. Il veut que tout paraisse convaincant.

Elle parle dartistes, de subventions, de mécènes, de la façon dont tout repose sur les contacts, sur lhistoire que lon sait se raconter. Jécoute, essayant de ne pas me perdre dans ce flot de paroles. Jai limpression dêtre derrière le rideau dun grand spectacle.

Au petit matin, je sors prendre lair. Lhumidité du béton me frappe le visage. Camille me suit, allume une cigarette.

Alors, vous ne regrettez pas? demandetelle.

Non, répondje en me appuyant contre le mur. Cest étrange, mais fascinant.

Habituezvous, souffletelle. La ville vous dévore ou vous apprend à la dévorer.

Elle ajoute presque sans émotion: Jai une petite idée, vous pourriez maider, et cela vous sera profitable.

Je me redresse, intrigué.

Quelle idée?

Plus tard. Vous êtes fatigué, ditelle. On en reparle demain. Voici mon numéro, ne disparaissez pas. Dans cette ville, on disparaît facilement.

Le lendemain, je me réveille dans lhostclub avec la tête lourde. Des fragments de la nuit me reviennent: lumières, rires, phrases sur les subventions. Mon téléphone vibre: «Ce soir, passez à la galerie. Jai quelque chose à vous dire», message de Camille.

La journée, je recontacte des offres demploi, je passe un autre entretien dans une société de logistique. On me propose des quarts de nuit pour un salaire modeste. Jaccepte de réfléchir. Largent se fait rare, le travail stable narrive pas.

Le soir, je me rends à la galerie. Lendroit est presque vide, seulement Camille est là, assise à un bureau avec un ordinateur, des lunettes sur le nez, les cheveux attachés en queue.

Salut, héros de la nuit, ditelle en enlevant ses lunettes. Comment va la tête?

Ça va, répondje.

Assiedstoi, je tai une proposition un peu hors du commun.

Je massois, les épaules tendues.

Tu mas dit que tu navais pas demploi stable, que largent manque, nestce pas ça?

Je hoche.

Jai un projet. Nous vendons les œuvres dun artiste en privé. Il faut un «acheteur» officiel, juste pour la paperasse. Tu signes le contrat, tu apparais comme le client, et largent passe par ton compte. Les fonds sont en fait de tiers, les tableaux ne te reviennent pas. Tu seras simplement la façade.

Je reste silencieux, la proposition me paraît floue.

Cest légal? demandje.

Camille sourit légèrement, le regard toujours sérieux.

Ce nest pas du tout la méthode du manuel, mais cest une pratique courante. Largent transite par ton compte, je moccupe de la partie fiscale, tu reçois une rémunération. Ça représente presque trois fois mon ancien salaire. Pour moi, cest un moyen de gagner rapidement.

Pourquoi moi? demandje.

Parce que tu es nouveau, sans antécédents, sans contacts dans le monde de lart. Tu es le candidat idéal, répondelle. Et je te fais confiance, intuition.

Un frisson me parcourt le dos.

Et si ça tourne mal? murmureje.

Rien ne tourne mal, assuretelle dune voix calme mais ferme. Nous avons déjà fait ça plusieurs fois. Cest une façon déviter la paperasserie inutile. Largent est «propre», les gens sont sérieux, ils ne veulent pas de scandale.

Je repense à la propriétaire du petit appartement, à la route de la minibus, aux soirées télé, à la nuit où je me suis senti partie dune scène éclatante. Deux voix se disputent en moi: lune me pousse à saisir cette chance, lautre me met en garde contre les risques de jouer avec largent dautrui.

Je dois réfléchir, disje.

Tu as 24heures, répondtelle. Je te recontacterai demain. Noublie pas, je naime pas les disparitions.

Je sors, je replie la carte du métro dans ma poche, je massois sur un banc devant limmeuble, les yeux perdus dans le sol. Les lignes se croisent comme des conversations étrangères, un labyrinthe sans fin. Les possibilités se bousculent: retourner à la province, rester à Paris et chercher un autre job, accepter le plan de Camille.

La nuit, je reste allongé dans le dortoir, le bruit des conversations lointaines, les rires et les téléphones. Je repense à mon ancien quartier, à lentrepôt où le vent soufflait à travers les portes en hiver, aux collègues qui ne parlaient que de leurs galères. Javais un petit appartement aux murs décapés, un poster qui me rappelait ce que je voulais devenir. Ici, tout est plus grand, plus effrayant, mais peutêtre plus réel.

Le matin suivant, mon téléphone vibre: «Alors?» de Camille. Jai décidé.

«Oui, jaccepte», tapoteje, puis jenvoie le message.

Elle répond rapidement: «Parfait. Rendezvous aujourdhui à quinze heures à la galerie. Apporte ton passeport.»

Toute la journée, je me sens dans le brouillard. À quinze heures, je suis devant la galerie. Camille maccueille, vêtue dun tailleur, les cheveux tirés en arrière. Son visage est concentré.

Allonsy, ditelle en me prenant par le coude. Je texplique tout.

Nous prenons un petit bureau dans le quartier daffaires. Un homme dâge moyen, en pull chic, nous attend. Camille le présente comme Dmitri, sans plus de détails.

Alors, André, expliquetil, en feuilletant quelques papiers, le schéma est simple. Largent arrive sur ton compte, tu signes le contrat dachat, puis tu transfères les œuvres à notre associé. Tu reçois une commission. Des questions?

Je sens lenvie de demander, mais les mots restent bloqués.

Et la fiscalité? demandje finalement.

Lhomme sourit, comme un professeur devant un élève.

Nous avons tout prévu. Le montant sera fractionné, présenté comme un prêt que tu rembourseras plus tard. Aucun problème. Faistoi confiance, je moccupe de tout.

Je signe, les mains tremblantes, les termes se confondent: «prêt», «remboursement», «responsabilité». Après, nous allons à la banque ouvrir un compte. Une fois la transaction effectuée, un message indique le versement dune somme importante. Les chiffres à lécran semblent irréels.

Félicitations, dit Dmitri. Tout se passe comme prévu. Demain, nous finaliserons le transfert des pièces.

Camille me raccompagne jusquau métro.

Tu vois, ce nest pasCe nest pas seulement le prix de lambition, mais le poids de la conscience qui me rappelait que, même au cœur de Paris, chaque choix trace une voie dont il faut apprendre à porter le fardeau.

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Le Prix de l’Aventure
Les mamies toujours disponibles Élise Martin se réveilla en entendant des éclats de rire. Pas un petit rire discret, ni un gloussement retenu, mais un grand rire sonore, presque indécent pour une chambre d’hôpital, ce genre de rire qu’elle n’a jamais supporté toute sa vie. C’était sa voisine de lit qui riait, le téléphone collé à l’oreille, gesticulant de la main libre comme si son interlocutrice pouvait la voir. — Hélène, tu exagères ! Non, sérieux ? Il a vraiment dit ça ? Devant tout le monde ? Élise regarda l’heure. Il était sept heures moins le quart. Il restait encore un quart d’heure avant le lever. Un quart d’heure de silence qu’elle aurait préféré passer à rassembler ses pensées avant l’opération. La veille au soir, quand on l’avait installée, la voisine était déjà allongée, tapotant vivement sur son smartphone. Elles avaient échangé un bref salut. « Bonsoir », « Bonjour », puis chacune s’était repliée sur ses pensées. Élise avait apprécié ce silence-là. Mais maintenant, c’était le cirque. — Excusez-moi, dit-elle doucement mais distinctement. Pourriez-vous baisser d’un ton ? La voisine se retourna. Un visage rond, une coupe de cheveux argentés qu’on n’essayait même plus de teindre, une pyjama criarde à pois rouges — à l’hôpital, tout de même ! — Oh, Hélène, je te rappelle, j’suis en train de me faire gronder, — elle coupa son téléphone et se tourna vers Élise en souriant. — Excusez-moi ! Je m’appelle Catherine Morel. Vous avez passé une bonne nuit ? Moi je stresse trop avant une opération, alors je passe des coups de fil à tout le monde. — Élise Martin. Ce n’est pas parce que vous ne dormez pas que les autres ne souhaitent pas se reposer. — Bah, maintenant vous êtes réveillée, non ? — fit Catherine avec un clin d’œil. — Bon, je vais chuchoter, promis. Mais elle ne chuchotait pas. Avant le petit-déjeuner, elle avait déjà passé deux autres appels, et chaque fois plus fort. Élise se tourna vers le mur, la couverture remontée sur la tête. Ça ne changea rien. — C’était ma fille au téléphone, expliqua Catherine pendant le petit-déjeuner — qu’elles ne mangeaient pas, opération oblige. Elle est inquiète, la pauvre. J’essaie de la rassurer comme je peux. Élise se tut. Son fils, lui, n’avait pas appelé. Elle s’y attendait : il avait prévenu, réunion importante tôt le matin. Elle l’avait bien élevé : le travail, c’est une affaire sérieuse, une vraie responsabilité. On vint chercher Catherine la première. Elle salua le service d’un geste enjoué dans le couloir, tout en lançant une blague à l’infirmière qui en riait. Élise se surprit à souhaiter qu’on change sa voisine de chambre. On vint la chercher une heure plus tard. L’anesthésie, elle y était sensible. Elle se réveilla nauséeuse, douloureuse sur le flanc droit. L’infirmière expliqua que tout s’était bien passé, qu’il fallait patienter. Élise patientait. Elle avait appris à le faire. Ce soir-là, revenue dans la chambre, Catherine était déjà là, pâle, les yeux clos, perfusion au bras. Silencieuse. Pour une fois. — Comment ça va ? demanda Élise, même si elle n’avait pas vraiment envie de parler. Catherine ouvrit les yeux. Un sourire las. — Je suis en vie. Et vous ? — Moi aussi. Silence. Le soir tombait dehors. Les perfusions tintaient doucement. — Désolée pour ce matin, dit Catherine. Quand je suis nerveuse, je parle, je parle… Je sais que ça agace. Je n’arrive pas à me contrôler. Élise voulut répondre quelque chose de sec, mais elle n’avait plus la force. Elle murmura simplement : — Ce n’est rien. Cette nuit-là, aucune d’elles ne dormit. Toutes deux souffraient. Catherine ne passait plus d’appels, mais Élise sentait qu’elle se tournait, soupirait. Une fois, elle crut même l’entendre pleurer, doucement, dans son oreiller. Le lendemain, la médecin fit sa tournée. Examina les points de suture, la température. « Bravo mesdames, tout va bien. » Catherine se rua alors sur son téléphone. — Hélène, c’est bon, je suis entière, ne t’en fais pas ! Comment vont mes petits ? Théo a eu de la fièvre ? Et tu… Quoi ? C’est déjà passé ? Tu vois, il fallait pas s’inquiéter ! Élise écoutait malgré elle. « Mes petits », donc des petits-enfants. Sa fille faisait le rapport. Son propre téléphone, à elle, restait muet. Deux SMS de son fils. « Maman, ça va ? » et « Dis-moi quand tu pourras répondre ». Envoyés la veille au soir, quand elle dormait encore sous l’anesthésie. Elle répondit : « Tout va bien. » Ajouta un émoji sourire. Son fils aimait les émojis, il disait qu’un message sans ça faisait sec. Réponse trois heures plus tard : « Super ! On t’embrasse. » — Vos proches viennent vous voir ? demanda Catherine plus tard. — Mon fils travaille. Il vit loin. Pas vraiment utile, je ne suis pas une enfant. — Exactement, acquiesça Catherine. Pareil : ma fille me dit « maman, t’es grande, tu t’en sors ». A quoi bon venir, si tout va bien, pas vrai ? Dans sa voix il y avait quelque chose qui poussa Élise à la regarder de plus près. Catherine souriait, mais ses yeux n’étaient pas joyeux. — Vous avez combien de petits-enfants ? — Trois. Théo, le grand, huit ans. Puis Marion et Léo, trois et quatre ans. — Catherine sortit son téléphone. — Vous voulez voir les photos ? Vingt minutes durant, elle montra des clichés. Les enfants au jardin, à la mer, à l’anniversaire. Sur toutes, elle figurait, enlacée, souriante, grimaces complices. La fille n’était jamais sur les photos. — C’est elle qui prend, expliqua Catherine. Elle n’aime pas être sur les images. — Les petits sont souvent chez vous ? — Non, c’est moi qui habite chez eux, en fait. Ma fille bosse, mon gendre aussi, alors j’aide… Je vais les chercher, je fais les devoirs, la cuisine… Élise hocha la tête. Pareil pour elle, au début. Elle avait gardé son petit-fils tous les jours, puis moins souvent, maintenant une fois par mois, le dimanche. Si les agendas concordaient. — Et vous ? — Un petit-fils. Neuf ans. Bon élève, sportif. — Vous vous voyez souvent ? — Parfois le dimanche. Ils sont très occupés. Je comprends. — Oui… occupés. Silence. Il pleuvait dehors. Le soir, Catherine souffla : — J’ai pas envie de rentrer chez moi. Élise releva la tête. Catherine était assise, les bras serrant les genoux, le regard fixé au sol. — Honnêtement, non. J’ai réfléchi, et… non. — Pourquoi ? — A quoi bon ? Je vais rentrer, Théo n’aura pas fait ses devoirs, Marion aura encore renversé son chocolat, Léo troué son pantalon. Ma fille rentrera tard du bureau, le gendre sera reparti. Je vais laver, ranger, cuisiner, surveiller. Et eux… — Elle hésita. — Même pas un merci. Parce qu’une mamie, c’est fait pour ça. Élise ne répondit pas. Une boule dans la gorge. — Désolée… Je me fragilise. — Ne soyez pas désolée. Moi aussi, il y a cinq ans, quand j’ai pris ma retraite, j’ai voulu penser à moi. Aller au théâtre, voir des expos. Je m’étais inscrite à des cours de… d’italien. Deux semaines tenues. — Et alors ? — Ma belle-fille a eu son bébé. Demandé de l’aide. Je ne travaillais plus, facile. Je n’ai pas pu refuser. — Et alors ? — Trois ans tous les jours. Après la maternelle, tous les deux jours. Puis l’école, une fois par semaine. Maintenant… — Elle s’interrompit. — Maintenant ils ont une nounou. Moi j’attends leur appel. S’ils y pensent. Catherine acquiesça. — Ma fille devait venir me voir en novembre. J’ai briqué l’appart, fait des tartes. Elle a appelé : Maman, désolée, Théo a sport, on peut pas. — Elle n’est pas venue ? — Non. Les tartes, je les ai données à la voisine. Silence. La pluie s’intensifiait. — Ce qui fait mal… dit Catherine, ce n’est pas qu’ils ne viennent pas. C’est que je continue à espérer. Chaque coup de fil, j’imagine que ce sera juste pour entendre ma voix, pas pour demander un service. Élise sentit ses yeux la piquer. — Moi aussi. Dès que ça sonne, j’espère que ce sera juste pour discuter. Mais non. Toujours parce qu’il y a un problème. — Mais nous, on dépanne, fit Catherine. Parce qu’on est des mères. — Oui. Le lendemain commencèrent les soins douloureux. Après, elles gardaient le lit en silence, jusqu’à ce que Catherine reprenne : — J’ai toujours cru que j’avais une famille heureuse. Fille chérie, gendre sympa, petits-enfants adorables. Que j’étais indispensable. Que sans moi, rien ne tournait. — Et ? — Et je réalise ici qu’ils s’en sortent très bien sans moi. Ma fille n’a même pas eu l’air inquiète ces quatre jours. Elle est même pleine d’énergie. C’est juste pratique, une mamie-gratuit-nounou. Élise se redressa. — Vous savez ce que j’ai compris ? C’est que c’est moi qui ai habitué mon fils : maman est toujours là, prête à aider, à tout sacrifier. Mes projets passent après. Les siens, c’est sacré. — Pareil pour moi. Ma fille appelle, je laisse tout. — On leur a appris qu’on n’a pas de vie à nous, murmura Élise. Catherine confirma, songeuse. — Alors, on fait quoi ? — Je ne sais pas. Au cinquième jour, Élise se leva sans aide. Au sixième, elle remonta tout le couloir et retour. Catherine suivait, un jour de retard, mais volontaire. Elles marchaient ensemble en s’appuyant contre le mur. — Depuis la mort de mon mari, j’étais perdue, confia Catherine. Ma fille m’a dit : Maman, ton nouveau but, ce sont les petits. Vis pour eux. J’ai obéi, mais… ce but est à sens unique. Je donne tout, mais eux, ils ne me voient que quand ça les arrange. Élise raconta son divorce, trente ans plus tôt. Elle avait tout sacrifié pour son fils, deux emplois, des études le soir. — Je croyais qu’en étant parfaite, j’aurais un fils parfait. Qu’il m’en serait reconnaissant. — Et maintenant il vit sa vie, ajouta Catherine. — Oui. C’est normal, j’imagine. Mais je ne pensais pas ressentir une telle solitude. — Moi non plus. Au septième jour, le fils d’Élise vint la voir. Inattendu. Grand, manteau chic, sac de fruits à la main. — Salut Maman ! Tu vas mieux ? — Ça va. — Super. Le médecin m’a dit qu’on te sortirait dans trois jours. Tu veux venir chez nous ? Il y a la chambre d’amis. — Merci, je préfère chez moi. — Comme tu veux. Mais si tu veux, appelle, on viendra. Il resta vingt minutes. Parla boulot, petit-fils, nouvelle voiture. Questionna sur ses besoins d’argent. Proposa de revenir dans la semaine. S’en alla vite. Catherine faisait semblant de dormir. Quand il partit, elle demanda : — C’était lui ? — Oui. — Bel homme. — Oui. — Froid comme la glace. Élise ne répondit pas. Sa gorge se noua. — Vous savez, fit Catherine, je me dis qu’il faudrait peut-être arrêter d’attendre de l’amour. Les laisser vivre, et se retrouver soi-même. — Facile à dire… — Difficile à faire. Mais on n’a pas d’autre choix. Sinon, on attendra toujours qu’ils pensent à nous. — Et tu lui as dit quoi, à ta fille ? demanda Élise, tutoyant à son tour. — Que j’avais besoin d’au moins deux semaines de repos après la sortie. Que le médecin avait interdit de garder les petits. Que je ne pouvais pas. — Elle l’a mal pris ? — Grave ! — Catherine eut un petit rire. — Mais tu sais quoi ? Je me suis sentie plus légère. Élise ferma les yeux. — J’ai peur… Si je refuse, s’ils se vexent, ils n’appelleront plus du tout. — Ils t’appellent beaucoup maintenant ? Silence. — Tu vois. Ça ne peut qu’aller mieux ! Au huitième jour, on les fit sortir ensemble. Elles rangeaient leurs affaires, le cœur serré. — On échange nos numéros ? proposa Catherine. Élise acquiesça. Elles entrèrent leur contact. Restèrent debout, un moment, à se regarder. — Merci, dit Élise. D’avoir partagé ces moments. — Merci à toi. Tu sais… Ça fait trente ans que je n’ai pas parlé ainsi avec quelqu’un. De tout mon cœur. — Moi non plus. Elles s’enlacèrent, maladroitement, prudemment. L’infirmière leur remit leur dossier, appela un taxi. Élise partit la première. Elle retrouva son appartement silencieux. Défit ses bagages, prit une douche, s’installa sur le canapé. Sur son téléphone, trois messages de son fils. « Maman, t’es rentrée ? », « Appelle quand tu arrives », « N’oublie pas tes médicaments ». Elle répondit : « Je suis rentrée. Tout va bien. » Puis posa le téléphone. Elle ouvrit l’armoire, sortit un dossier qu’elle n’avait pas touché depuis cinq ans. Dedans, une brochure de cours d’italien, le programme imprimé de la Philharmonie. Elle resta un moment à les contempler. Le téléphone sonna. Catherine. — Salut ! Désolée, je t’appelle vite, mais… j’en avais envie. — Ça me fait plaisir. Vraiment. — Dis, on se voit ? Quand on ira mieux. Dans deux semaines ? Au café ? Ou juste se balader, si tu préfères. Élise regarda la brochure, puis son téléphone, puis la brochure encore. — J’aimerais bien. Même plus tôt, samedi. Je ne veux plus rester enfermée. — Samedi ? Sérieux ? Mais les médecins… — On m’a dit d’y aller doucement. Mais ça fait trente ans que je prends soin de tout le monde. Il est temps de penser à moi, non ? — Alors c’est dit. Samedi. Elles raccrochèrent. Élise reprit la brochure. Les cours reprenaient dans un mois. Les inscriptions étaient encore ouvertes. Elle alluma son ordinateur, entra ses coordonnées dans le formulaire. Ses doigts tremblaient, mais elle poursuivit jusqu’au bout. Dehors, il pleuvait. Mais le soleil perçait à travers les nuages. Timide, automnal — mais bien réel. Et Élise pensa tout à coup que la vie, peut-être, ne faisait que commencer. En envoyant sa demande d’inscription.