– Maman reste avec nous, tes parents peuvent tout aussi bien rester à la campagne – a décidé le mari

Maman vivra avec nous, tes parents peuvent rester à la campagne, décide Olivier.
Tu as dépensé quatre cents euros pour quoi? Pour un nouveau meuble de cuisine?

Olivier jette le ticket sur la table, faisant ricocher les assiettes. Mireille sursaute, mais elle essaye de garder son calme.

Pour le meuble. Lancien était complètement détérioré, la porte sétait détachée, le plan de travail était taché.

Quatre cents euros! On avait pourtant convenu que les grosses dépenses seraient discutées!

On en avait parlé! Je tai dit il y a un mois! Tu as répondu: «Regarde par toimême».

Je nai jamais dit de dépenser autant!

Et selon toi, combien coûte un meuble correct? Dix euros? Cest le tarif le plus bas!

Olivier arpente la cuisine, tirant nerveusement sur ses cheveux.

Chaque centime compte en ce moment! On économise pour acheter une voiture.

On économise, et on économisera. Mais je dois pouvoir cuisiner maintenant, pas quand la voiture arrivera.

Tu aurais pu attendre!

Attendre? Encore six mois à se débrouiller avec deux foyers, parce que les autres cuisinières sont en panne?

Olivier se tourne vers elle.

Tu sais quoi? Si tu savais faire des économies, on aurait déjà la voiture et un appartement plus grand!

Mireille sent un nœud se former dans la gorge.

Je ne sais pas faire des économies? Cest moi qui chaque jour calcule comment tenir jusquau prochain salaire? Cest moi qui achète les produits les moins chers et qui porte la même veste usée depuis trois ans?

Voilà, cest reparti! Encore la victime!

Je ne suis pas la victime! Jénonce simplement les faits!

Ils se tiennent face à face, le souffle court. Mireille sent les larmes monter, mais elle se retient. Pas de sanglots. Pas de faiblesse.

Le portable dOlivier sonne. Il le saisit, regarde lécran.

Maman, lancetil et sort dans le couloir.

Mireille reste dans la cuisine, sassoit à la table et pose sa tête sur ses mains. Que se passetil? Avant, ils ne se disputaient pas à propos dargent. Avant, les conflits étaient rares.

Elle repense à leur rencontre. Mireille travaillait comme secrétaire dans une clinique dentaire, Olivier est venu pour un soin dentaire. Ils ont discuté dans la salle dattente, il la invitée dans un café, six mois plus tard il a fait sa demande.

Mireille a vingtsix ans, Olivier vingthuit. Tous deux travaillent, ils partagent un petit appartement. Ensuite ils ont contracté un prêt, acheté un studio en banlieue parisienne. Modeste, mais à eux.

Ils menaient une vie simple. Pas riche, mais pas dans la misère. Les disputes étaient peu fréquentes, généralement sur des broutilles. Mireille pensait que tout allait bien.

Puis quelque chose a changé. Olivier est devenu plus irritable, plus pointilleux. Il parlait sans cesse dargent, déconomies, alors quil gagnait bien sa vie en tant que cadre dans une grande entreprise.

Mireille aussi travaille, mais touche moins. Elle sefforce daider à la maison, de cuisiner, déconomiser quand cest possible.

Mais pour Olivier, rien nest jamais suffisant. «Tu ne cuisines pas comme il faut», «Tu ne nettoies pas bien», «Tu dépenses trop».

Olivier revient à la cuisine, le visage grave.

Mireille, il faut quon parle.

Je técoute.

Ma mère a appelé. Sa santé se dégrade: tension qui monte, le cœur qui flanche. Vivre seule devient difficile.

Et?

Jai décidé quelle viendra vivre chez nous jusquà ce quelle aille mieux.

Mireille le regarde.

Olivier, on na quun studio. Où vatelle loger?

Sur le canapé du salon. On déplacera le lit dans la cuisine, on mettra un lit dappoint.

Tu es sérieux?

Absolument. Cest ma mère, je ne peux pas la laisser seule dans cet état.

On ne propose pas de la laisser; on pourrait engager une aide à domicile?

Laide coûte de largent, que nous navons pas, à cause de tes dépenses.

Mireille serre les poings sous la table.

Et mes parents? Ils ont aussi soixantedix ans, mon père a du mal à gérer la maison, ma mère se remet dun AVC.

Tes parents habitent à la campagne, ils ont leur maison, leur potager.

Ce nest pas facile! Jy vais chaque semaine: je coupe du bois, je porte de leau, je fais le ménage!

Continue dy aller, mais ma mère restera ici.

Pourquoi ta mère ici et mes parents à la campagne?

Olivier la fixe froidement.

Parce que ma mère est seule. Tes parents sont deux, cest plus simple pour eux. En ville, elle a besoin de médecins, alors que tes parents sont habitués à la campagne.

Habitués?Olivier, tu entends ce que tu dis?!

Jentends. «Maman vivra avec nous, tes parents peuvent rester à la campagne,» cest ma décision.

Mireille se lève.

Cest ta décision, pas la nôtre. Tu nas même pas consulté.

Je suis le chef de famille.

Chef! ritelle amèrement. Chef qui dépense de largent pour la pêche et un nouveau moulinet, mais qui hésite à offrir à son épouse un nouveau meuble de cuisine!

Ne déformes pas les faits!

Je ne déforme pas! Je constate! Tu te crois en droit de tout décider! Mais quand il sagit de mes parents, cest une autre histoire!

Tes parents vivent bien!

Pas du tout! Et tu noffres jamais daide! Tu ne viens jamais avec moi! Tu ne demandes jamais si quelque chose leur manque!

Olivier prend les clés de la voiture.

Jen ai assez de cette discussion. Maman arrive samedi. Prépare la chambre.

Et si je ne veux pas?

Il sarrête à la porte.

Cest mon appartement, je paie lhypothèque. Ma mère y vivra, que tu le veuilles ou non.

Il séloigne. Mireille reste seule, sassied au centre de la cuisine et éclate en sanglots, silencieuse, désespérée.

«Cest mon appartement, ma décision, ma mère.» Qui suisje alors? Une servante? Une ombre qui doit accepter chaque caprice de son mari?

Elle sèche ses larmes, se lève, prend son téléphone et appelle ses parents.

Allô, ma chérie! répond sa mère, la voix affaiblie.

Maman, comment vastu?

Ça va, doucement. Papa a taillé du bois, on chauffe le poêle. Il fait froid cette année.

Et si je vous emmène en ville? Je trouverai un appartement, je louerai

Mais non, Mireille! Pourquoi voudrionsnous quitter la campagne? Nous y avons vécu toute notre vie. Et où vastu trouver largent pour un loyer?

Je chercherai.

Ne ten fais pas, on gérera. Tu aides déjà beaucoup. Mais ne te surmène pas.

Mireille avale ses larmes.

Maman, jarrive dimanche, japporte des courses.

Viens, ma fille, on sera ravies.

Ils nont jamais plainté. Ils disaient toujours quils sen sortiraient. Mais Mireille voit la dureté de leur quotidien: maison vieillissante, chauffage au bois, eau à puiser à la cuve, père de soixantetrois ans qui marche à peine après une opération cardiaque, mère après un AVC qui peine à bouger la main gauche. Pourtant, ils tiennent bon, refusant dêtre un fardeau.

Et la bellemère? Valérie, trentecinq ans, vit dans un deuxpièces en ville, légèrement plus jeune que les parents de Mireille. Sa santé nest pas parfaite, mais elle se débrouille.

Olivier est le fils unique, le «petitfils» de la mère. Valérie lappelle dix fois par jour, lui donne des conseils sur la tenue, la cuisine, les déplacements. Olivier la suit sans rien dire.

Mireille tolère dabord, puis commence à se rebeller. Mais le mari prend toujours le parti de sa mère, affirmant que Mireille ne comprend pas que la mère veut du bien.

Ainsi, la bellemaman emménage dans leur petit studio. Mireille doit soccuper delle, cuisiner, nettoyer. Et leurs propres parents restent à la campagne.

Olivier revient tard le soir, passe directement à la chambre sans même dire bonjour. Mireille sallonge sur le canapé, fait semblant de dormir.

Le matin, il part au travail tôt, laissant un mot sur la table: «Prépare la chambre pour maman samedi. Lave le sol, change les draps.» Mireille froisse le mot et le jette à la poubelle.

Vendredi soir, elle part chez ses parents, apporte nourriture, médicaments, aide son père à tailler le bois, nettoie la maison de sa mère.

Assis à la table, sa mère la regarde attentivement.

Tu es pâle, tout va bien?

Tout va bien, maman.

Ne mens pas. Je vois quand tu es contrariée.

Mireille soupire.

La bellemaman vient vivre avec nous. Olivier a décidé que ça serait comme ça.

Eh bien, cest comme ça, répond son père. Un vieux ne veut pas de problème, il reste.

Papa, on na quun studio. Elle occupera la chambre, nous dormirons dans le salon.

Elle restera pas longtemps, jespère?

Je ne sais pas. Olivier a dit «jusquà ce quelle aille mieux».

Sa mère soupire.

Je comprends, ma fille. Cest dur davoir une bellemère sous le même toit. Mais un fils se doit de soccuper de sa mère.

Et une fille? sécrie Mireille.

Le père se tourne.

Tu parles de quoi?

Jai proposé à Olivier quon prenne vos parents en ville, quon loue un plus grand appartement, ou au moins quon aide davantage. Il a refusé, disant que cest mieux à la campagne.

Cest mieux à la campagne, répond sa mère en caressant le bras de sa fille. On est habitués. Un appartement en ville serait trop petit pour nous.

Mais vous avez du mal! Papa marche à peine, maman ne manie plus la main gauche!

On sen sort. Lessentiel, cest que vous soyez en bonne santé, tout comme Olivier.

Mireille sagrippe à sa mère et pleure.

Je suis épuisée. Fatiguée de supporter son attitude, dêtre la seconde, dentendre que sa mère passe avant les miens.

Calmetoi, tout sarrangera. La bellemaman ne restera pas longtemps, puis elle repartira.

Mireille doute.

Samedi matin, la bellemaman arrive avec trois grosses valises.

Mireille, aidemoi à porter! crieelle dès le seuil.

Mireille laide sans mot dire. Valérie inspecte la chambre.

Vous vivez trop serrés! Il faut un plus grand logement!

Nous navons pas les moyens, répond sèchement Mireille.

Il faut gagner plus! Olivier, demande une prime!

Maman, ça ne marche pas comme ça, répond Olivier en aidant à déballer.

Dans notre temps, on travaillait pour lhonneur, pas pour le profit!

Mireille retourne à la cuisine, prépare le déjeuner. Elle entend Valérie donner des ordres à Olivier «mets ça ici, accroche cela».

Valérie sort ensuite de la cuisine.

Que préparestu?

Du potage et des boulettes.

Olivier ne doit pas manger gras! Son foie est fragile!

Ce sont des boulettes de poulet à la vapeur.

Peu importe, mieux vaut du poisson. Jai ramené du brochet, je vais vous montrer comment le cuisiner.

Je sais cuisiner le poisson.

Tu sais, mais pas comme il faut. Regarde

Valérie pousse Mireille du poêle, commence à diriger. Mireille serre les dents, regarde en retrait.

Le repas se passe dans une tension palpable. Valérie parle sans arrêt de santé, de voisins, des prix au supermarché. Olivier acquiesce, Mireille se tait.

Après le repas, Valérie sallonge pour se reposer. Mireille fait la vaisselle, Olivier sapproche.

Merci davoir accueilli ma mère.

Javais le choix?

Mireille, ne commence pas.

Je ne commence pas. Jénonce les faits. Tu décides, je me conforme.

Tu aurais pu être plus polie avec elle.

Je suis polie.

Froide. Ma mère le ressent.

Mireille pivote.

Olivier, ta mère a pris notre chambre, ma chassée du four, critiqué ma cuisine, et je dois rester douce?

Elle est malade!

Elle aime commander! Et tu la laisses faire!

Ça suffit! hausse la voix Olivier. Cest ma mère! Je ne la laisserai pas linsulter!

Je ninsulte pas! Je dis la vérité!

Une voix sélève depuis la chambre:

Olivier, questce qui se passe? Vous vous disputez?

Non, maman, tout va bien! répond Olivier, entrant.

Mireille reste dans la cuisine, essuie ses larmes et finit la vaisselle.

Une semaine passe. Valérie sinstalle profondément, occupe la moitié du placard, dissémine ses affaires partout. Mireille dort avec Olivier sur le lit dappoint du salon, le dos douloureux.

Valérie se lève tôt, fait du bruit avec la vaisselle, prépare un petitdéjeuner gras que Mireille ne mange pas, puis regarde la télé à plein volume, puis donne des conseils.

Mireille, tu ne laves pas le sol correctement.

Mireille, tu ne laves pas bien tes vêtements.

Mireille, ton style ne te va pas.

Mireille supporte en silence, fait ce quelle a toujours fait. Valérie se plaint à Olivier, qui blâme sa femme.

Pourquoi nécoutestu pas ta bellemère? Elle veut aider!

Je nai pas besoin de son aide!

Tu es ingrate!

Les disputes deviennent quotidiennes. Mireille sent son énergie sépuiser. Le travail, la maison, la bellemaman, le mari, tout lécrase.

Ses propres parents, elle ne peut plus leur rendre visite souvent, la bellemaman réclame son attention. Elle doit demander à la voisine daider ses parents et la payer.

Un soir, Mireille est à la cuisine, compte les dépenses. Largent ne suffit pas avant le prochain salaire. Il faut acheter des médicaments pour son père, payer la voisine, garder de largent pour les charges.

Valérie entre.

Mireille, il me faut de nouvelles pantoufles, cellesci me font mal. Tu as de largent?

Je nai pas dargent en trop.

Comment? Olivier a reçu son salaire!

Le salaire dOlivier part à lhypothèque et à la nourriture.

Et le tien?

Le mien sert à payer les médicaments de mes parents, les charges, les dépenses courantes.

Mes parents! sexclame Valérie. Tu les soutiens toujours! Mais pas votre bellemaman!

Vous avez une pension, Valérie.

Ma pension est petite! Il me manque toujours quelque choseFinalement, Mireille décida de reconstruire sa vie loin des conflits, en sinstallant durablement à la campagne auprès de ses parents, où elle trouva enfin la sérénité tant recherchée.

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– Maman reste avec nous, tes parents peuvent tout aussi bien rester à la campagne – a décidé le mari
Olympe, ma chérie, je t’en prie – sa maman s’est accroupie devant elle – il faut qu’on vive ici quelque temps, ma puce, bientôt tout ira mieux et nous retournerons à la ville Olympe regardait sa maman en silence. – Olympe, tu m’entends ? Tu comprends ? – Sa mère secoua doucement son épaule. – Oui, maman … – Alors pourquoi ce silence ? – Maman était nerveuse, Olympe le voyait bien. – Je ne me taisais pas, maman, je pensais. – “Elle pensait !” Tu as vu comme il y a plein de livres ici, Olympe… Oh, que j’aimais lire quand j’étais petite… – Dis, maman… on va devoir rester longtemps ici ? – Je ne sais pas, mon cœur… Pour l’instant, il faut qu’on reste. Olympe comprenait tout ce qui était arrivé, à elle comme à leur famille. Maman avait tort de croire qu’Olympe n’était qu’une enfant qui ne se rendait compte de rien. – Olympe, ta tante Catherine viendra te voir, je préparerai à manger pour toute la journée, je partirai au travail le matin et rentrerai le soir. Les week-ends, on sera toutes les deux, on ira se baigner à la rivière… Maman cacha son visage dans ses mains. – Pardonne-moi, pardonne-moi… – Maman, ne pleure pas… Je sais que papa nous a quittées, je comprends qu’on doive vivre ici, que tu as eu raison de louer notre appartement en ville à quelqu’un d’autre. – Je sais tout, maman… Je serai sage, je te le promets, j’attendrai ton retour et je lirai des livres, en plus tante Catherine veillera sur moi. – On s’en sortira, maman… Et puis en septembre, j’irai à l’école. Maman… Il y a une école, ici ? – Non, ma chérie, il y en avait une autrefois, mais plus maintenant. Mais je te promets qu’à la rentrée, on retournera dans notre appartement. C’est temporaire, le temps que je trouve un travail stable. – J’ai loué l’appartement jusqu’en août, comme ça on aura le temps ; ensuite on fera des travaux, et tout ira bien, ma chérie… – Je sais, maman… Ce soir-là, maman et Olympe restèrent longtemps à discuter sur le perron de leur petite maison, maman lui racontait son enfance, sa merveilleuse grand-mère. – Dis, maman… tu avais… une maman, toi aussi ? – Bien sûr, soupira-t-elle, elle est encore vivante, seulement… je ne lui sers à rien. – Comment ça, maman ? Comment on ne sert à rien à sa propre mère ? – C’est compliqué, ma puce… Je suis arrivée tôt dans sa vie, ça n’a pas marché avec mon père, il est parti dans une autre ville refaire sa vie. Ma mère, elle a cherché un temps, puis m’a laissée chez ma grand-mère Sonia pendant qu’elle partait s’installer en ville, pour être heureuse… – Et… elle a fini par être heureuse ? – Oui, mon ange, elle a trouvé son bonheur, mais elle m’a complètement oubliée. Elle s’est remariée, a deux enfants – moi, j’avais juste droit à un coup de fil pour mon anniversaire, ou une carte à la Saint-Nicolas… – Tu sais, je me souviens, un jour elle est revenue, l’un de ses enfants était malade, elle l’a amené ici… pour la campagne, l’air pur… – Elle n’a jamais rien dit sur moi à ses enfants, ils savaient même pas que j’étais leur sœur. – Ma grand-mère lui a demandé d’acheter une robe pour mon bal de fin d’année… Elle a crié sur ma grand-mère, disant qu’elle était sans cœur, qu’elle ne comprenait pas, qu’elle avait un enfant malade… – « Zoya », s’est indignée mamie, « Sonia est ton enfant aussi, comment peux-tu ? » – « Une grande fille en pleine santé », soufflait-elle entre ses dents, « qu’elle se débrouille toute seule pour sa robe ». Mamie s’est fâchée et l’a chassée… – Maman, tu ne l’as jamais appelée “maman”, toujours “elle”… – Je sais, pardonne-moi… je n’y arrive pas, pour moi, c’est mamie Sonia qui fut ma vraie maman. – Et c’est pour elle qu’on t’appelait Sonia, maman ? – Sans doute… En hommage à mamie. – Tu l’aimais beaucoup, ta mamie Sonia ? – Plus que tout ! Quand elle est partie, j’ai eu l’impression que tout s’éteignait autour de moi… Et pourtant, j’aimais aussi Zoya, j’espérais toujours qu’elle viendrait me voir. À chaque anniversaire, chaque fête, je l’attendais… – Quand j’étais malade, le jour de la rentrée, quand mamie est partie… Je l’attendais. – Mais elle ne pouvait pas venir, la mère de son mari fêtait ses 70 ans… Elle est venue plus tard, a pleuré… A dit que je devais partir, j’étais encore mineure. – Je pensais qu’elle m’emmènerait chez elle, mais non : elle m’a mise en pensionnat. – Mon premier réveillon, je l’ai passé loin de mamie. J’espérais qu’elle m’accueillerait, mais elle a dit : « Désolée Sonia, il y aura plein de monde à la maison, toutes la famille vient, je n’ai pas de place. » – Alors je lui ai demandé les clés de la maison de mamie. – Pourquoi faire, m’a-t-elle dit, en détournant les yeux. – « C’est ma maison, tu ne crois pas pouvoir en disposer comme tu veux ! » – « C’est ma maison aussi », a-t-elle osé me répondre, « on comptait la fêter dans la nature ». – Je lui ai rétorqué : je vous gâcherai la fête si vous y allez ! Les clés ! – Elle ne me les a jamais rendues. J’y suis retournée, j’ai sauté le portail, acheté deux cadenas, demandé à l’oncle Philippe, le voisin, de m’aider à changer les serrures. Les voisins étaient avec moi. – Ce Noël, j’ai voulu le passer seule, mais mes amies sont venues, et on a ri toute la soirée… – Puis j’ai eu dix-huit ans. – Tu ne la vois plus ? – Non… pourquoi faire ? Elle et moi, on n’a plus rien à se dire. – Maman… est-ce que toi, tu pourrais… faire pareil avec moi ? – Jamais, tu m’entends, ma fille ? Jamais de la vie !… …Olympe a grandi vite, elle n’a pas peur du tout. Sa maman partait travailler, tante Catherine venait deux fois par jour. Olympe mangeait, rangeait, lavait son assiette, donnait à manger à sa poupée Émilie et lisait un livre à son ours Martin. Elle venait d’apprendre à lire et adorait ça, surtout lire à Émilie et Martin. Les jours passaient, tous semblables. D’abord Olympe pleurait en cachette – enfin, les larmes coulaient toutes seules, et elle essayait de les ravaler, mais elles coulaient encore… Ce n’était pas elle qui pleurait, c’étaient les larmes, ces sales larmes. Mais quand maman rentrait, tout passait. Jusqu’au jour où maman ne rentra pas. Et elle ne rentra ni ce soir-là, ni le lendemain… La nuit tomba, Olympe alluma la grande lampe et ferma les rideaux. – N’ayez pas peur, Émilie, Martin, Marie, Nina, et le clown André : n’ayez pas peur, murmurait Olympe à ses jouets. Peut-être devrais-je aller à la gare pour attendre maman, pensait-elle. Mais elle ne se souvenait plus trop bien de la route, elle risquait de se perdre. Olympe chassa ses mauvaises pensées. Non, sa maman ne la laisserait jamais, non, non… Elle n’avait plus de mamie, avec qui rester ? Olympe revit la scène : maman se remarier, avoir d’autres enfants, oublier complètement Olympe, qui resterait seule dans cette maison… De chagrin, la petite se mit à pleurer à haute voix. Elle suffoquait, les larmes coulaient, ses yeux lui faisaient mal, sa gorge brûlait, elle s’endormit ainsi sur sa chaise, près de la fenêtre. Elle entendit un bruit dans l’entrée – si c’était… des souris ? Ou alors, si c’était elle, la maman de maman, mamie Zoya, qu’Olympe n’avait jamais vue, venue pour les chasser ? Pour la mettre dehors ? Olympe gémit tout bas. Tout à coup, la porte s’ouvrit, la lumière s’alluma. – Maman ! Olympe bondit de sa chaise, la fit tomber. Maman, ma petite maman ! – Ma chérie, Olympe, mon petit trésor… Pardonne-moi… j’ai raté le dernier train, j’ai dû marcher depuis la gare voisine… – Maman, tu as eu peur ? – Très peur, Olympe, j’ai tellement eu peur pour toi ! Je pleurais, je priais pour que tu ne pleures pas, mais moi, je pleurais… J’ai même dû effrayer tous les loups des bois, rigola-t-elle en larmes. – J’avais peur que tu croies que je t’avais abandonnée. Et là, pour la première fois, Olympe dit un mensonge à sa maman. – Maman, je n’ai jamais pensé que tu pourrais m’abandonner, je sais très bien que jamais tu ne me laisserais seule, ni ne me trahirais. Oui, Olympe disait un mensonge : elle l’avait pensé, mais ne voulait pas que sa maman soit plus triste encore. Elles restèrent dans la maison jusqu’à la fin août, puis Olympe entra à l’école, sa maman trouva un bon travail. Son père, lui, voulut que la justice lui prévoit des droits pour voir Olympe le week-end. Mais maman riait : il n’avait jamais cherché à voir la petite. – Je n’ai jamais empêché, disait-elle en haussant les épaules ; c’est juste qu’il ne voulait pas venir… Maintenant, Olympe voyait son père le week-end. D’abord elle était ravie, puis… – Maman, j’ai l’impression que mon papa est comme ta Zoya : il ne veut pas vraiment de moi, il me voit juste parce qu’il y est obligé. Il me laisse dans la salle de jeux du centre commercial et passe son temps à téléphoner ou s’énerver avec des inconnus. – Et moi, je reste assise et je regarde les petits, maman… Je ne veux plus aller avec papa… On peut lui dire ? Papa se fâcha, accusa son ex-femme d’aliéner la petite contre lui. – Je suis son père, cria-t-il, et tu m’en empêches ! – Papa… je ne suis plus une petite fille, pourquoi tu me laisses dans cette fichue salle ? Et je n’aime même pas les chips… Je ne suis plus un bébé. – Quand tu es parti de la maison, que je restais seule toute la journée… Et une fois maman a raté son train et a dû traverser la forêt, poursuivie par des loups, et moi, j’attendais toute seule… C’était le deuxième mensonge d’Olympe, cette fois à son père. Les loups… Il écouta sans un mot, puis s’en alla. Il revint un mois plus tard. Il s’excusa, dit qu’il avait compris, ils allèrent ensemble au cinéma… avec Olympe. Dès lors, Olympe courait joyeusement à la rencontre de son papa… – Sonia… tu as vraiment dû courir devant les loups ? demanda-t-il un jour à sa mère. – Oui, répondit celle-ci, sans ciller. Ensuite, les parents discutèrent longuement… Le papa rata son train, c’est maman qui l’a dit, qu’il avait “raté son train”. – Maman, demanda Olympe, s’il n’a plus de train, comment il va rentrer chez lui ? Qu’il reste avec nous, non ? Le papa regardait maman. Mais elle resta inflexible. – Il peut rentrer à pied… il n’y a pas de loups, remarqua maman en raccompagnant papa à la porte. – Maman… il voulait revenir, hein ? demanda Olympe, la nuit, couchée contre sa maman dans le même lit. – Oui… – Tu lui pardonnes ? Maman resta silencieuse. – C’est à toi de décider, maman… Mais moi je vous aime tous les deux… – Je sais, Olympe, ma fille… – Mais toi plus, tu es la plus courageuse maman du monde, tu as traversé toute la forêt pour moi, même sans avoir peur des loups ! …Les années ont passé. Olympe va se marier. – Maman… il faut que je te dise quelque chose. – Je t’écoute. – Maman… ce soir-là, j’ai eu peur que tu m’abandonnes, comme Zoya… – Ma petite fille… comment aurais-je pu… – Je le savais pas, maman… Pardonne-moi. – C’est toi qui me pardonnes pour ce que tu as vécu… Elles restèrent enlacées, mère et fille… Toujours ensemble. Maman, toujours là.