Je rentrai chez moi un soir, à Paris, et je trouvai ma femme Élise en train de dresser la table dans la salle à manger. Je la pris par le poignet, lui demandai de sarrêter un instant et de sasseoir à côté de moi, car javais un sujet grave à lui annoncer : « Je veux divorcer ». Elle resta un moment silencieuse, puis me questionna sur les raisons. Aucun mot ne sortit de ma bouche, et mon mutisme la plongea dans une véritable hystérie: elle ne put prendre le repas, criait, se taisait, recommençait à crier puis elle pleura toute la nuit. Je la comprenais, mais je navais rien de consolant à dire: javais cessé de laimer et javais trouvé une autre, Sophie.
Plein de culpabilité, je lui tendis un accord à signer, prévoyant de lui laisser lappartement et la voiture, mais elle déchira le papier en morceaux et le jeta par la fenêtre, avant de fondre à nouveau en larmes. Je ne ressentis que le poids de ma conscience: la femme avec qui javais partagé dix années était devenue pour moi une étrangère. Je regrettais les années passées à ses côtés et je rêvais de me libérer au plus vite pour rejoindre mon nouvel amour.
Au petit matin, un mot était posé sur la table de chevet: elle me demandait de reporter la demande de divorce dun mois, le temps que notre fils Lucas passe ses examens. Elle ajouta, presque comme une plaisanterie sombre, quelle voulait que je la porte dans les bras chaque matin, comme le jour de notre mariage, où je lavais soulevée dans lappartement. Depuis que Sophie était entrée dans ma vie, les contacts physiques avec Élise sétaient raréfiés: petit déjeuner ensemble, dîner ensemble, puis chacun de son côté dans le lit. Ainsi, lorsquelle me demanda de la porter à nouveau, un trouble me saisit. Le petit applaudissement de Lucas me ramena à la réalité; le sourire dÉlise était heureux, mais moi, je ressentais une douleur inexplicable. En parcourant les dix mètres qui séparaient la chambre de la salle à manger, elle ferma les yeux et murmura à mon oreille: « Ne parle pas du divorce à Lucas avant la date prévue ».
Le deuxième jour, le rôle du mari comblé fut plus aisé. Élise posa sa tête contre mon épaule, et je réalisai que je navais plus remarqué depuis longtemps les traits que jaimais autrefois, tant ils avaient changé en dix ans. Le quatrième jour, en la soulevant, je songeai à ces dix années quelle mavait offertes. Le cinquième jour, son corps frêle et sa confiance me serraient le cœur. Chaque jour, porter Élise devint plus simple.
Un matin, je la surpris devant son armoire: tout son vestiaire lui semblait maintenant trop large. Je remarquai à quel point elle avait maigri et sétait affaissée. Cest pourquoi mon fardeau se faisait plus léger au fil des jours. Dun geste involontaire, je caressai ses cheveux. Elle appela Lucas, nous serra dans ses bras, les larmes pressaient à ma gorge, mais je tournai le dos, car je ne voulais pas changer de décision. Je la repris dans les bras et la transportai hors de la chambre. Elle magrippa le cou, et je la pressai contre moi, comme le premier jour de notre mariage.
À lapproche de la date convenue, mon âme était en tumulte. Quelque chose en moi avait changé, sétait renversé, sans que je puisse le nommer. Je me rendis chez Sophie et lui annonçai que je ne voulais plus divorcer. Sur le chemin du retour, je réfléchis au fait que la monotonie du quotidien ne surgit pas parce que lamour séteint, mais parce que lon oublie limportance de lautre. En détournant mon itinéraire, je marrêtai chez un fleuriste, achetai un bouquet et y ajoutai une carte où jécrivais: « Je te porterai dans les bras jusquau dernier jour de ta vie ». Le souffle court, je franchis la porte.
Je parcourus tout lappartement et découvris Élise dans la chambre, immobile. Elle était morte. Pendant des mois, alors que jerrais, aveuglé par mon amour pour Sophie, elle luttait en silence contre une maladie lourde. Consciente que ses jours étaient comptés, elle fit un dernier effort de volonté pour protéger Lucas du choc et préserver mon image dun père bon et dun mari aimant.






