Le Traître Révélé

Tu te caches là, alors que personne tattendait! sécrie Pierre Legrand, le visage rouge comme une tomate. Tu vas même pas repasser la porte!

Papa, cest quoi ce bordel? sétonne André, les yeux grands ouverts. Jai pas mis les pieds chez nous depuis vingt ans, et voilà le choc!

Si javais eu la force, je taurais tiré dun coup de ceinture! senveloppe Pierre le ventre, comme pour se donner du courage. Mais bon, on va remettre les compteurs à zéro!

Doucement! recule André, les mains en lair. Jai pas cinq ans, je peux encore me défendre!

Voilà ta vraie nature! lance Pierre, en baissant la ceinture. Attaquer les faibles, fuir les forts, duper les bons et servir les méchants!

Mais pourquoi tu ténerves? Questce que jai fait? hausse les épaules André. Si jai eu la moindre faute, ça fait vingt ans que cest passé! Le temps a tout effacé!

Cest facile à dire quand on na jamais fauté! Tu veux quon toublie ? Pas du tout, moi je nai aucune pitié pour toi! déclare Pierre, les yeux flamboyants.

Mais on ma toujours dit que les profs dacadémie me traitaient de traître, que je ne pouvais plus rentrer! Et vous navez jamais répondu à mes lettres! sexclame André.

Tu le sais pas? ricane Pierre, moqueur.

André se tourne, lair complètement perdu, quand soudain la mère surgit, hurlant :

Halte, ça suffit! sécrie Marie Legrand, la voix tonitruante. Assez dennuis! Allez, André, redressetoi! On na plus de temps à perdre!

Le choc dAndré est tel quil reste figé comme un pilier de sel. Marie ajoute :

Si Dieu me donnait la force, je te tiendrais par le col! Mais je vois bien que le sort sacharne sur toi! elle pointe le petit bouton qui brille sous lœil dAndré.

Bien joué! sourit Pierre, en claquant la main sur le dos dAndré. Il mérite bien une poignée de main!

Papa, vous avez perdu la raison? crie André. Jai disparu vingt ans, pourquoi vous me traitez comme ça?

Qui ta vendu? demande Pierre. On va te mettre dehors, et on remerciera le galopin qui aura fait le travail!

Mais jsais même pas qui cest! semporte André. Jétais dans le bus, je rentrais chez moi, et mon voisin Henri ma crié «Salut!» avant de me balancer une baffe et de senfuir!

Un héros inconnu! ricane Pierre. On ira demander à Henri qui ta tapé!

Papa, tes sûr que cest ça qui tintéresse? sénerve André. Parce que jai pas été là vingt ans, ça veut dire que je peux rester absent?

Et alors, traître, à quoi tu sers ici? réplique Marie, les bras croisés.

Pourquoi je serais un traître? lâche André.

Parce que crie une voix depuis la cuisine.

Cest qui le brave? semporte André, furieux.

Une silhouette sort de lombre.

Ce gaminbête ma mis le poing! crie André en pointant le jeune homme, un certain Stéphane.

Bien joué, mon petit! sexclame Pierre, tout sourire. Tu as pas lâché laffaire!

Cest quoi ce petitfils? recule André, perdu.

Ça, cest ton fils! bloque Marie, se jetant devant lui. Le petit quon a laissé tomber!

Jai jamais eu de fils! proteste André, les larmes aux yeux. Jamais, jamais! Si jen avais eu, je le saurais!

Rappelletoi la fois où, il y a vingt ans, tas fugué du village! ricane Pierre, la voix tremblante.

***

André ne parlera jamais de son départ du petit hameau comme dune fuite. Cétait un plan, même sil est parti un peu trop tôt, pour des raisons multiples.

Il devait traverser le pays, de la Bretagne à la Côte dAzur, pour rejoindre une école maritime. La bourse détudes était modeste, à peine suffisante pour vivre décemment, et demander de largent à ses parents était impossible: ils ne pouvaient pas lui envoyer des deniers, seulement des provisions, et même ça, cétait compliqué.

Lautre raison était la tension qui régnait dans le village. Des querelles de familles, des mariages forcés André voulait éviter dêtre entraîné dans ces drames.

Quand on lui demande «Pourquoi?», il répondrait :

Je veux vivre de la mer! Je ne veux pas rester à la maison pendant que le monde tourne autour de moi.

Le destin la mené à la Marine française. Après quelques années à bord, il a compris que la terre ne le faisait pas vibrer. De retour, il a trouvé une lettre dacceptation à lécole de mécanique navale, et il a décidé de profiter de quelques mois de liberté avant de commencer les cours.

Comme tous les jeunes qui sortent de larmée, il a fait la fête, mais pas dans les bars anglais; il a dansé dans les bals de la ville, a fait la tournée des cafés, et sest laissé emporter par le rythme des nuits provençales. Il avait le sentiment de pouvoir tout contrôler, même si la réalité le rattraperait un jour.

Il a vite compris que, même avec un cœur daigle, le poids du foyer, de la femme, des enfants, et du quotidien finit toujours par le ramener au sol. Il a donc cousu sa propre ceinture, serré son harnais, et sest promis de ne jamais se laisser happer à nouveau.

Les villageoises le trouvaient charmant, plein davenir, et surtout jamais vu dans leurs ragots. Mais les avances pressantes de prétendantes, les invitations à se marier, les réunions de familles qui cherchaient à faire des alliances Tout cela la poussé à quitter le hameau avant même que le temps ne lui permette de senraciner.

En gros, il a préféré prendre le large plutôt que dêtre un coq de basse-cour.

Une fois à la côte, il a signé son contrat, embarqué sur un cargo à Marseille, a récupéré son dortoir, a envoyé son dossier à lécole et a reçu la confirmation dinscription. Il a même écrit à ses parents pour dire quil était arrivé, quil était bien installé, que tout allait bien. Leur réponse? Une lettre où ils le traitaient de traître, de lâche, et surtout de navoir plus de place chez eux. Ils ont même écrit quil devait se perdre dans les abysses de la Méditerranée.

André, perdu, a continué décrire, denvoyer des lettres, mais jamais de réponse, même pas un télégramme. Il a fini par signer un contrat naval, et, chaque six mois, il faisait escale sur le continent, envoyait un mot, puis repartait. Les années ont passé, il a eu quarante ans quand il a compris quil devait enfin savoir pourquoi ses parents lavaient banni.

Un jour, il a reçu un petit papier de chez lui, à peine plus gros quune moitié de cahier :

«Pour que tu te noies! Traître! Lâche!»

Signe: Pierre Legrand et Marie Legrand. André na jamais compris ce quil avait fait pour mériter cela. Tout ce quil savait, cest que plus personne ne lattendait chez lui.

Il a gardé le cap, a fini ses études, a obtenu son diplôme de mécanicien naval, et a continué à voguer, toujours sans retour possible.

Pourquoi tu fuyais, pourquoi? répète André, imitant lécho du passé. Vous pensiez me marier à qui? À une orpheline? Vous avez même parlé dun bébé qui attendait!

Nous voulions que tu aies une bonne famille, mais tu as choisi de courir avec Mélusine! sanime Marie, les larmes aux yeux. Elle était une orpheline, sans personne. Elle portait notre petitenfant sous le cœur! Vous avez même élevé le petit Stanislas!

Appelezla Mélusine, je veux la voir! exige André. On doit régler ça!

Il ny a plus personne à qui parler, répond Stanislas, le neveu qui a perdu sa mère il y a dix ans. Ma grandmère et mon grandpère mont élevé!

Ah, cest génial! ricane André, secouant la tête. Et le fils a regardé son père droit dans les yeux!

Tu nes même pas mort! Tu as laissé ma mère enceinte! hurle Stanislas. Au moins, ma grandmère et mon grandpère étaient corrects!

Vous vous croyez si justes! Vous avez cru à la petite fille, à son mensonge! lance Marie. On aurait pu faire un test ADN, et vous auriez pu me crucifier à la porte!

André propose alors un test. Le résultat est négatif, et il le tend à ses parents.

Tout est clair? demandetil. Mélusine savait dès le départ que je nétais pas le père. Elle est venue à vous, pas à moi.

Le vrai problème nest pas quils ont cru à une fausse histoire, mais quils ont accepté quils avaient un fils qui était à la fois lâche et traître.

Après vingt ans dattente, ils nont jamais pu me pardonner. Et maintenant, je nai plus besoin de votre pardon! Jaurais pu vous dire que je vous plains, mais non, je ne le sens plus. Alors, adieu. Vous mavez dit adieu il y a vingt ans, et je vous le rend à mon tour.

André repart, et Stanislas reste, continuant à mentir aux vieux, à se dire le petitfils préféré, que le test était faux, que la mère était une sainte.

Voilà, cest tout, mon ami. Jai besoin de faire le point, alors je te raconte ça comme si on était assis à la terrasse dun café, à parler de ces drames qui finissent toujours par tourner en rond.

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Le Traître Révélé
Une femme exceptionnelle