Les parents sarrêtèrent devant le portail, le moteur de leur petite citadine ronronnant encore un instant dans lair frais de septembre. Léo se tenait sur la allée décolorée entre les massifs de fleurs, son vieux sac à dos orné dun écusson davion sur lépaule. Autour de lui bruissaient les feuilles jaunes qui se collaient aux bottes et se coinçaient sous les talons.
Le grandpère Henri sortit du porche, redressa son béret et sourit: ses rides autour des yeux saccentuèrent aussitôt. Léo sentit que quelque chose dimportant allait commencer, pas comme dhabitude.
Sa mère Sophie lui déposa un baiser sur le crâne et lui caressa lépaule.
Ne faites pas les coquins, daccord? Et écoutez votre grandpère.
Bien sûr, répondit Léo, légèrement embarrassé, jetant un œil aux fenêtres où apparaissait déjà la silhouette de la grandmère Madeleine.
Quand les parents prirent la route, le calme sinstalla immédiatement dans la cour. Henri invita son petit-fils à labrisous: ils choisirent ensemble les paniers de la cueilletteun plus grand pour le grandpère, un plus petit pour Léo. À côté gisait une vieille tenteimperméable et des bottes en caoutchouc: Henri vérifiait quil ne resterait aucune fuite après la pluie nocturne. Il inspecta minutieusement la veste de Léo, ferma toutes les fermetures éclair et ajusta le capuchon.
Septembre, cest la saison des champignons! déclara Henri avec la certitude dun horloger qui aurait découvert le secret du temps. Les sousépineaux se nichent sous les feuilles, les chanterelles adorent la mousse près des sapins, et les pleurotes pointent déjà le bout du nez.
Léo écoutait attentivement: il aimait cette impression de se préparer à quelque chose de réel. Les paniers grinçaient de leurs poignées; les bottes étaient un peu larges, mais Henri hocha simplement la tête: lessentiel, cest que les pieds restent secs.
Lair de la cour sentait la terre humide et les restes de feu de camp. La brume matinale sétalait sur les flaques le long de la clôture; quand Léo foulait les feuilles mouillées, elles collaient à la semelle et laissaient des traces sur les marches en béton.
Henri racontait ses anciennes expéditions: comment, un jour, lui et Madeleine avaient découvert une clairière entière de pleurotes sous un vieux bouleau; pourquoi il faut regarder non seulement sous les pieds mais aussi tout autour, les champignons se cachent parfois juste à côté du sentier.
Le chemin vers la forêt était court: une petite route de campagne traversant un champ de graminées jaunies. Léo marchait à côté dHenri; ce dernier avançait dun pas lent mais sûr, le panier bien calé à la hanche.
Dans la forêt, lodeur changeait: le parfum du bois frais et lacidité de la mousse entre les racines des pins. Sous les pieds, lherbe souple se mêlait aux feuilles mortes; au loin, on entendait le cliquetis de la rosée qui tombait des branches.
Regarde! Un sousépineau, sinclina Henri et montra le champignon à la calotte claire. Tu vois la tige? Toute couverte décailles sombres
Léo sassit près de lui, toucha la calotte: elle était fraîche et lisse.
Pourquoi ce nom?
Parce quil pousse près des bouleaux, sourit le grandpère. Souvienstoi de lendroit!
Ils le dévissèrent délicatement du sol; Henri coupa la tige en deux: à lintérieur, elle était blanche, sans tache.
Plus loin, une petite chanterelle jaune apparut parmi lherbe.
Les chanterelles sont toujours un peu ondulées sur le bord, expliqua Henri. Et elles ont un parfum particulier
Léo humecta le champignon: ça sentait les noisettes.
Et si cest une fausse?
Les fausses sont plus vives ou nont aucun arôme, répliqua Henri. Mais on ne les cueille jamais!
Petit à petit, les paniers se gonflèrent: parfois un sousépineau robuste, parfois une petite bande de pleurotes sur un souche, leurs tiges fines, leurs chapeaux collants à la bordure claire.
Henri distinguait les vrais des faux:
Les fausses sont jaune vif ou même orange en dessous, montraitil. Les vraies sont blanches ou légèrement crème dessous
Léo adorait dénicher les champignons tout seul chaque trouvaille valait un «Regarde, grandpère!». Parfois il se trompait; alors Henri reprenait calmement les explications.
Le sentier était parsemé de magnifiques amanites rouges, leurs chapeaux tachetés de blanc.
Elles sont jolies, dit Léo. Pourquoi on ne les prend pas?
Elles sont toxiques, répondit sérieusement Henri. On ne peut que les admirer!
Il contourna lamanite avec précaution. Léo comprit que la beauté nétait pas toujours synonyme de comestibilité.
Parfois le grandpère demandait:
Tu te souviens des différences? Si tu doutes, ne prends rien!
Léo acquiesçait, voulant être attentif, sentant la responsabilité de son panier et de la marche aux côtés de Henri.
Au cœur de la forêt, le soleil filtrait entre les branches basses, projetant de longues bandes de lumière sur le sol humide. Le frais était plus prononcé, les doigts parfois frissonnés sur le manche du panier. Mais lexcitation de la chasse réchauffait plus que nimporte quelles gants. Un écureuil filait, les oiseaux papotaient entre les cimes. Parfois, un craquement lointain annonçait un lièvre ou un autre cueilleur solitaire. La forêt ressemblait à un labyrinthe vivant de troncs, de mousse, de feuilles bruissantes et de sons feutrés. Le sol était doux même sous les tapis de feuilles mortes, les taches sombres dhumidité perçaient entre les racines. Henri montrait où poser les pieds pour éviter les flaques. Léo suivait, scrutait autour, cherchant de nouveaux lieux à surprendre grandmère Madeleine à la maison.
Un jour, entre deux sapins, Léo aperçut plusieurs taches rousses dans la mousse. Il sécarta prudemment du sentier, sassit pour examiner: cétait une colonie de chanterelles, exactement celles que Henri avait louées plus tôt. La joie le submergea, il cueillit champignon après champignon, oubliant de regarder de côté. En se relevant, il ne vit que les troncs imposants autour de lui aucun autre silhouette, aucun bruit, juste le bruissement feutré des feuilles et le craquement rare dune branche. Léo se figea, le cœur battant à tout rompre. Cétait la première fois quil se retrouvait seul au milieu dune grande forêt dautomne, même si ce nétait que brièvement. La peur surgit, mais les mots dHenri résonnaient déjà: reste sur place, si tu te perds, crie fort je viendrai. Sa voix était dabord timide, à peine plus forte que la respiration. Puis, plus résolue:
Grandpère, où êtesvous? Hé! Je suis ici!
Le brouillard suspendait les arbres comme des géants identiques, les sons semblaient étouffés. Un cri familier retentit depuis la gauche:
Eh! Je suis là, viens vers moi, suis ma voix, mais reste calme!
Léo inspira profondément, marcha vers la provenance du cri, appela à nouveau, écoutant pour être entendu. Ses pas gagnèrent en assurance, le sol sous ses pieds devint plus familier, la peur céda la place à un soulagement quand la silhouette dHenri apparut. Il était adossé à un vieux chêne, souriant, patient, comme si rien ne sétait passé. Le bruit de la forêt revint, le cœur se calma, et Léo comprit quil pouvait compter sur les paroles dun adulte comme on compte sur soi-même.
Voilà, je tai trouvé! Henri tapota lépaule de Léo, sans reproche, sans inquiétude, seulement une joie tranquille. Léo scruta le visage ridé, qui lui semblait aussi familier quune pièce de la maison. Le cœur battait encore vite, mais la respiration se régulait à côté du grandpère, il se sentait à nouveau protégé.
Tu as eu peur? demanda Henri à voix basse, soulevant le panier.
Léo acquiesça, bref et sincère. Henri saccroupit pour être à la même hauteur.
Un jour, je me suis perdu moi aussi, quand javais à peine ton âge. Jai cru errer toute la journée, alors quen réalité, ce nétait que dix minutes Limportant, cest de ne pas courir à laveugle. Mieux vaut sarrêter et appeler à la voix. Tu as bien fait.
Le petitgarçon regarda ses bottes en caoutchouc, couvertes de terre et de mousse. Il sentit la fierté dHenri, la peur sétait retirée au plus profond, ne restant plus quun souvenir lointain.
On y va? Le soir commence à tomber. Il faut sortir du sentier avant la nuit, proposa Henri, ajusta son béret et reprit le panier. Léo le suivit à pas serrés. Chaque craquement de feuille sous leurs pas semblait maintenant familier. Ils marchèrent côte à côte: Léo aimait se sentir acteur dune petite aventure, même dans les gestes les plus simples.
À la sortie de la forêt, lair était vive: le vent du soir poussait les feuilles sèches le long du chemin entre les arbres; au loin, le toit dune maison se découpait entre les saules. Les poignées des paniers portaient encore les traces sombres de lherbe humide; leurs mains frissonnaient un peu après la longue promenade, mais la joie du retour chauffait plus quun bon thé.
La maison les accueillit dune lumière douce et de lodeur de pain au chocolat fraîchement sorti du four. Madeleine les attendait sur le perron, un torchon sur lépaule.
Oh! Quelle équipe! Montrezmoi votre butin! sexclama-t-elle. Elle leur ôta les bottes à lentrée les semelles collées de feuilles et prit le panier dHenri, le posant près de son bol de lavage.
La cuisine était chaude, la vitre du feu crépitait de buée, ne laissant entrevoir que des éclats de lumière de la lanterne dehors. Léo sassit près de la table: Madeleine triait les champignons avec adresse les sousépineaux ici, les chanterelles là, pendant quHenri sortait son couteau pliant pour les pleurotes délicates.
Le crépuscule sépaississait dehors, mais la maison demeurait dun confort particulier. Léo récitait sa journée, les adultes lécoutaient sans interrompre, et il se sentait enfin intégré à cette tradition familiale. Le thé fumait, les champignons parfumaient lair, la nuit avançait, et la maison restait chaleureuse, paisible, comme après une petite épreuve franchie ensemble.







