Tu as toujours été de trop

Tu es toujours superflue.
Zoé Dupont oublie encore d’éteindre son réveil, même si elle n’a plus à travailler depuis six mois. Le bip tranche le silence du matin et elle bondit du lit, se dirige machinalement vers son peignoir. Elle s’arrête, s’assoit lentement au bord du matelas.

« Zoé ! Zoé, tu fais du bruit ? », grogne Nicolas depuis la chambre voisine, irrité. « Laisse‑moi dormir ! »

« Désolée, chéri, j’ai laissé le réveil sonner », répond-elle à voix basse, mais il ne l’écoute plus, reniflant et s’enfonçant dans l’oreiller.

Zoé se lève, s’approche de la fenêtre. Dans la cour, les voisins s’agitent : certains pressés pour le travail, d’autres qui accompagnent leurs enfants à l’école. La vie tourbillonne, mais elle semble passer à côté.

Elle prépare un café, s’installe à la petite table de la cuisine. Il est seulement six heures et demie, et la journée paraît déjà interminable. Que faire jusqu’au soir ? Faire le ménage ? Il n’y a guère rien à nettoyer dans leur deux‑pièces. Cuisiner ? Nicolas suit toujours un régime à base de flocons d’avoine et de blanc de poulet. Leur fille Béatrice vit ailleurs, ne vient que le week‑end, et pas toujours.

Le téléphone sonne. Zoé espère qu’au moins quelqu’un se souvient d’elle.

« Maman, salut ! », la voix de Béatrice sonne un peu tendue. « Écoute, j’ai une faveur à te demander. Tu pourrais garder Léon aujourd’hui ? Nous avons une réunion importante et la nounou est malade. »

« Bien sûr, ma chérie ! À quelle heure ? », répond Zoé, à peine capable de cacher sa joie.

« Vers neuf heures du matin, et je le récupère aux alentours de dix‑sept heures. Tu n’es pas occupée ? »

Pas du tout. Zoé esquisse un sourire en coin, mais reste muette.

« Parfait, j’attends ! »

« Super ! Tu me sauves la mise. Bisous ! »

L’appel se coupe. Zoé regarde son portable, même si le « merci » n’est pas vraiment exprimé. Au moins, le petit‑fils sera là, ce qui adoucit la solitude.

Nicolas apparaît en chemise et pantalon, les cheveux soigneusement peignés.

« Tu as du café ? », marmonne‑t-il sans lever les yeux.

« Oui, je le sers tout de suite. Béatrice amène Léon, il faut le garder, », dit Zoé en posant une tasse devant lui.

« Encore ? », fait‑il la moue. « Zoé, on n’est pas des nounous gratuites. J’ai une réunion avec Monsieur Legrand aujourd’hui à propos de la maison de campagne. Je ne veux pas que le gamin crie. »

« Il ne crie pas. Léon est un garçon calme. »

« Ça ne me plaît pas du tout. Laisse Béatrice gérer ses enfants, elle a choisi d’avoir des gosses. »

Zoé serre les dents. Elle aurait pu rétorquer que c’est son petit‑fils, son sang, mais elle reste silencieuse. Pas de drame dès le matin.

Nicolas finit son café, embrasse Zoé sur la joue, un geste habituel, sans chaleur.

« Je rentre tard ce soir. Après la réunion, je passe au garage pour vérifier la voiture. »

« D’accord. Tu dînes ? »

« Pas encore. Ne compte pas dessus. »

Il sort en claquant la porte. Zoé reste seule avec le café qui refroidit et des pensées qui bourdonnent comme des mouches.

Tu es toujours superflue. Sa mère lui avait répété ces mots il y a des années, lorsqu’elle avait épousé Nicolas. À l’époque, cela semblait cruel et injuste. Aujourd’hui, ces paroles résonnent comme une blessure, parce qu’elles semblent vraies.

À l’école, elle était aussi à l’écart. Elle n’avait guère d’amies : timide, discrète, toujours dans l’ombre des filles plus flamboyantes. En discothèque, elle restait accrochée au mur, feignant l’indifférence, tandis qu’au fond d’elle, elle rêvait qu’on l’invite à danser.

À l’université, elle se tenait à l’écart. Les cours allaient bien, mais parmi les camarades, elle se sentait mal à l’aise. Ils discutaient de films qu’elle n’avait pas vus, de livres qu’elle n’avait pas lus, de musique qu’elle n’écoutait pas. On aurait dit qu’ils parlaient une langue étrangère.

Elle rencontre Nicolas au travail. Il paraît fiable, sérieux. Il l’invite au cinéma, puis encore, puis commence à la raccompagner chez elle. Zoé pense enfin qu’elle compte pour quelqu’un. Ils se marient six mois après leur rencontre.

Mais même dans le couple, elle se sent inutile. Nicolas vit sa vie : travail, amis, pêche le week‑end. Elle s’adapte, se retire, essaie de ne pas déranger. Quand Béatrice naît, elle espère que tout changera. Un enfant, dit‑on, unit la famille.

Au contraire, Nicolas s’éloigne davantage, affirmant que les enfants sont « une affaire de femmes ». Quand Béatrice grandit, elle se rapproche de son père. Ils se comprennent d’un seul regard, rient des mêmes blagues, parlent de choses qui n’intéressent pas Zoé.

Une sonnerie à la porte interrompt ses pensées. Béatrice apparaît, les bras chargés du petit Léon de quatre ans.

« Salut, maman. Voilà ton petit‑fils préféré, », dit‑elle en embrassant Zoé sur la joue et en avançant vers le hall. « Léon, dis bonjour à mamie ! »

« Salut, mamie Zoé, », bégaie le garçon, les yeux plissés.

« Bonjour, mon rayon de soleil ! », répond Zoé en le prenant dans ses bras. « Allons prendre le petit‑déjeuner. »

« Maman, dans le sac il y a tout : couches, vêtements de rechange, jouets. Il ne faut pas trop le nourrir, il se porte bien. S’il veut dormir, on peut le mettre sur le canapé du salon. »

« Béatrice, tu veux un thé ? Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues, », propose Zoé.

« Désolée, maman, je n’ai pas le temps. On a une réunion à dix heures, et je dois passer au salon de coiffure après. Je le récupère le soir, d’accord ? »

« Très bien, ma chérie. Va faire ce que tu dois. »

Béatrice s’éloigne, laissant derrière elle un nuage de parfum cher. Zoé reste avec Léon. Le petit garçon regarde autour de la cuisine avec de sérieux yeux sombres.

« Mamie Zoé, pourquoi tu n’as pas de travail ? », demande‑il soudain.

« Qui t’a dit que je n’avais pas de travail ? », rétorque‑elle.

« Maman a raconté à papa que tu restes à la maison sans rien faire et que tu t’ennuies. »

Zoé sent son cœur se serrer. Ils la jugent, ils en tirent des conclusions.

« Je suis à la retraite, Léon. Ça veut dire que j’ai fini mon boulot et que je profite maintenant. »

« Qu’est‑ce que « s’ennuyer » ? »

« C’est quand on est triste et qu’on n’a rien à faire. »

« Et toi, tu t’ennuies ? »

Zoé regarde le petit, voit une sincérité enfantine. Elle aimerait dire la vérité : oui, elle s’ennuie. Mais peut‑elle le dire à un enfant ?

« Non, Léon. Quand tu es près de moi, je ne m’ennuie pas. »

Le garçon sourit et se blottit contre elle. Zoé le serre, sentant enfin qu’elle compte pour quelqu’un.

La journée passe en un clin d’œil. Léon se montre étonnamment facile : il ne fait pas la tête, joue avec ses jouets, pose des millions de questions sur tout. Zoé lui raconte des contes, montre de vieilles photos, ils sculptent de la pâte à modeler ensemble.

« Mamie Zoé, est‑ce que tu aimes grand‑père Claude ? », demande‑il pendant le déjeuner.

« Bien sûr, pourquoi ? », répond‑elle.

« Est‑ce qu’il t’aime ? »

Zoé est prise au dépourvu.

« Grand‑père… il n’est pas très doué pour montrer ses sentiments, mais il m’aime. »

« Mon papa m’aime. Il m’achète des fleurs et m’embrasse. »

« C’est beau, », murmure Zoé.

Nicolas n’achète plus de fleurs depuis une dizaine d’années et ne fait que des bises formelles. La dernière fois qu’ils ont parlé cœur à cœur, elle ne s’en souvient plus.

Le soir, Béatrice revient, fraîche, le parfum de son salon encore présent.

« Alors, comment ça s’est passé ? Pas trop fatiguée ? », demande‑elle en récupérant son fils.

« Léon est un petit trésor, » sourit Zoé. « Nous avons passé un très bon moment. »

« Maman, tu m’as vraiment sauvée. Notre réunion a bien tourné, et on pourrait même changer d’appartement pour un plus grand. »

« C’est formidable, ma chérie. »

« Au fait, samedi c’est notre anniversaire de mariage, on veut aller au restaurant. Mais on n’a personne pour garder Léon… »

« Je resterai, bien sûr. »

« Super ! Tu es mon héroïne. Sans toi, on ne saurait pas quoi faire. »

Elles partent, laissant Zoé seule dans l’appartement vide. Nicolas rentre tard, épuisé et silencieux. Il dîne, regarde les infos, se couche.

« Nicolas, tu te souviens de notre anniversaire ? », demande Zoé quand il se glisse sous la couette.

« Lequel ? », grogne‑il sans lever les yeux.

« N’importe lequel. On l’a déjà fêté un jour ? »

« Zoé, je suis fatigué. Parlons‑en demain. »

« Demain, après‑demain, même pas. »

Nicolas se redresse, la regarde.

« Qu’est‑ce qui ne va pas ? Tu as des conversations bizarres. »

« Nicolas, est‑ce que j’ai encore besoin de toi ? »

« Quelles bêtises ! Bien sûr que si. Tu es ma femme. »

« Être femme, ce n’est pas un métier. Je te demande si je compte pour toi en tant que personne. »

Nicolas reste muet, puis soupire.

« Tu réfléchis trop ces temps‑ci. Trouve‑toi une activité : un club, des cours. Sinon tu passes tes journées à tourner en rond. »

« Peut‑être as‑tu raison, », concède Zoé doucement.

Elle se couche, mais ne trouve pas le sommeil. La ville nocturne gronde dehors, d’autres vivent heureux ensemble. Dans leur chambre, deux étrangers partagent un même passeport et une habitude.

Le matin, Zoé se lève résolue. Elle s’habille, se maquille – pour la première fois depuis des mois – et se rend à Pôle Emploi. On lui explique que les postes pour les femmes de son âge sont rares, mais elle peut essayer. On lui donne plusieurs adresses.

Premier poste : femme de ménage dans un bureau. Elle arrive, voit de jeunes cadres parler d’un ton condescendant, réalise que ce n’est pas pour elle.

Deuxième poste : vendeuse dans une petite boutique. La propriétaire, une femme d’environ cinquante ans, l’accueille chaleureusement.

« Vous avez de l’expérience en vente ? », demande‑t‑elle.

« Non, mais j’apprends vite. »

« Le salaire est modeste, mais stable. Le rythme est un jour sur deux. Vous essayez ? »

« J’essaie. »

Zoé rentre chez elle le cœur léger. Pour la première fois depuis longtemps, elle prend une décision pour elle-même.

« Nicolas, j’ai trouvé un travail ! », annonce‑t‑elle pendant le dîner.

« Où ? », bafouille‑t‑il.

« Vendeuse, dans une boutique. »

« Tu as perdu la tête ? On a assez d’argent. »

« Ce n’est pas une question d’argent. J’ai besoin de me sentir utile. »

« Tu es déjà utile : tu gères la maison, tu gardes le petit‑fils… »

« Ce n’est pas la même chose. Je veux être utile au-delà du foyer. »

Nicolas hoche la tête.

« Très bien, essaye. Mais quand Béatrice amènera Léon, tu ne quitteras pas le travail ? »

« Non. Que quelqu’un d’autre trouve une solution. »

« Qu’est‑ce qui t’arrive ? Tu changes. »

« Peut‑être pour le mieux, », murmure Zoé.

Béatrice réagit mal à la nouvelle.

« Maman, sérieusement ? Et Léon alors ? Je n’ai personne pour le garder ! »

« Trouve une nounou ou demande à la mère de Serge », propose‑t‑elle.

« La mère de Serge travaille ! Et la nounou coûte une fortune ! Pourquoi tu veux ce travail ? »

« Parce que je veux vivre, pas seulement exister. »

« Je pensais que tu aimais rester avec Léon ! »

« Je l’aime, mais je n’ai pas à consacrer toute ma vie à lui. »

Béatrice claque la porte, ne rappelle plus pendant une semaine. Puis elle appelle, a trouvé une nounou, mais elle est chère.

« J’espère que tu es satisfaite, », dit‑elle froidement.

« Je suis satisfaite d’avoir ma propre vie, », répond Zoé.

Le travail n’est pas aussi simple qu’elle l’imaginait. Ses pieds sont fatigués, les clients variés. Mais Zoé se sent vivante. Elle se lie d’amitié avec Lydie, une femme de son âge, et Katia, une jeune vendeuse. Elles babillent, rient, partagent leurs soucis.

« Mon mari pensait que je devenais folle quand j’ai commencé à travailler, », raconte Lydie. « Il me disait de rester à la maison, d’élever les petits‑enfants. Maintenant il s’habitue, il est fier que sa femme travaille. »

« Le mien est encore mécontent, », avoue Zoé. « Il dit que la maison se détériore. »

« Qu’il gère la maison s’il le souhaite ! », s’exclame Katia. « Zoé Pâquet, quel modèle ! Les femmes qui restent à la maison finissent par être exploitées. »

La vie à la maison devient plus difficile. Nicolas râle que le dîner n’est pas prêt, que les chemises ne sont pas repassées. Zoé tente de tout faire, mais ce n’est pas toujours possible.

« Tu ne veux plus de ce travail ? », lance‑t‑il un jour. « Tu ne tiens pas le coup. »

« Je tiens le coup. J’ai simplement plus de responsabilités maintenant. »

« Et les tiennes ? »

« Les tiennes aussi. Nous vivons tous les deux sous le même toit. »

Nicolas grogne

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

two × three =

Tu as toujours été de trop
Le Voleur de Saucissons