**Journal dAnnette**
La famille Blanchard vivait dans un HLM à la périphérie de Lyon. Le père, Michel, après avoir été licencié de lusine, était devenu routier, absent des mois entiers. La mère, Élodie, cumulait deux emplois : caissière le jour, femme de ménage le soir.
Leur fille aînée, Annette, 22 ans, était la fierté des Blanchard. Mature pour son âge, elle avait renoncé à ses rêves pour un BTS en comptabilité, afin daider ses parents. Tout tournait autour dun seul objectif : offrir des études supérieures à son petit frère, Lucas, surdoué en maths. Il était leur « projet familial », leur unique espoir dascension sociale.
Après les cours, Annette travaillait comme assistante comptable pour un petit patron. La nuit, quand la maison dormait, elle sortait son vieil ordinateur acheté doccasion. Elle écrivait des histoires. Douces, mélancoliques, pleines de lumière, parlant de gens qui rêvaient, aimaient et cherchaient leur place. Cétait son échappatoire à la grisaille.
Un jour, sa meilleure amieson unique lectricela convainquit denvoyer un texte à un concours littéraire. À sa surprise, elle gagna. Le prix : une modeste somme et un stage dans un journal à Paris.
Elle annonça la nouvelle pendant le dîner, alors que Lucas faisait ses devoirs dans sa chambre.
Maman, Papa Jai eu une proposition. Du *Courrier de Paris*. Un stage dun mois. Cest une chance.
Quel *Courrier* ? grogna Michel en se frottant les yeux. Tu as un bon poste chez Monsieur Lambert. Cest stable.
Ce nest pas la même chose. Jai écrit des nouvelles. On ma remarquée.
Élodie cessa de laver la vaisselle. Elle se retourna, sessuyant les mains sur son tablier.
Des nouvelles ? Quand as-tu eu le temps ? Tu dois dormir, tu travailles ! Et Lucas a besoin daide en algèbre.
Je sais. Mais cest mon rêve ! La voix dAnnette trembla. Je veux juste essayer.
Ton rêve ? Michel se leva, son ombre lengloutissant. Et qui paiera les factures, hein ? Tu crois que je passe ma vie sur les routes par plaisir ? Que ta mère se tue à la tâche par passion ? Non ! Par devoir ! Et toi, tu penses à ton plaisir ? Pas question avant que Lucas nentre à la Sorbonne !
Ce nest pas rien ! hurla Annette. Pourquoi lui a le droit de rêver, pas moi ?
Parce que cest un homme ! Il fera vivre sa famille ! tonna son père. Toi, tu dois te marier, pas nous déshonorer ! Au lieu décrire des bêtises, trouve-toi un mari !
Ces mots la frappèrent comme une gifle. Elle recula, contemplant leurs visages épuisés, fermés. Ils ne la voyaient pas comme une personne, seulement comme une aide pour Lucas. Inutile de discuter.
Daccord, murmura-t-elle.
Le lendemain, elle laissa presque tout son prix sur la table, avec un mot : *Pour les cours de Lucas*. Elle partit avec un sac : son ordinateur, des vêtements et ses nouvelles imprimées.
Le stage nétait pas payéle journal cherchait de nouveaux talents. Écrire des articles était moins poétique que ses histoires, mais elle adorait lambiance, les rencontres, cette réalité nouvelle.
Paris coûtait cher. Elle dormait dans une auberge et servait des cafés la nuit. Entre deux shifts, elle écrivait, vivant de sandwichs et de fatigue.
Un soir, sa mère appela, la voix rauque :
Annette Ton père est à lhôpital. Le cœur. Il il sest tant inquiété pour toi. Ça va, au moins ? Tu manges ?
Annette regarda son dînerun sandwich sec. Son cœur se serra. Pitié pour elle. Culpabilité envers eux.
Tout va bien, maman. Et Lucas ?
Il il ne travaille plus. Tes parents sont désespérés.
Il sen sortira, mentit-elle. Dis à Papa que je viendrai.
Elle ny alla pas. Elle envoya la moitié de son salaire, gardant juste de quoi survivre. Oui, cétait dur. Mais elle était libre.
Ses nouvelles furent publiées dans une revue littéraire. Presque pas payée, mais quand elle vit son nom en couverture, elle pleura devant le kiosque.
Six mois plus tard, elle fut embauchée au journal. Elle loua une chambre de bonne, sous les toits qui fuyaient, et se sentit heureuse.
Un jour, Lucas apparut. Il avait grandi, lair sombre.
Sœurette Je ne veux plus aller à la fac.
Annette resta sans voix.
Mais tu adorais les maths !
Je hais ça. Je veux être cuisinier. Papa et Maman hurlent. Il la défia du regard. Tu sais pourquoi ? Parce que jai eu le courage de leur dire, grâce à toi.
Il partit. À cet instant, elle comprit : sa fuite navait pas été quun salut. Elle avait donné à Lucas la force de briser leur plan.
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Un an plus tard, une lettre arriva. Écrite au crayon, sur un feuillet à carreaux.
*« Ma fille. Ta mère ma dit que tu écrivais. Jai vu ton nom dans un magazine, à une station-service. Je lai montré aux collègues. Jai dit : cest ma fille. Ils nont pas cru. Porte-toi bien. Je mennuie. Papa. »*
Elle relut ces mots cent fois. Ce nétait pas un pardon. Cétait une reconnaissance.
Elle sortit sur le balcon. Il pleuvait. Les voisins se disputaient, le toit gouttait. Mais elle regarda les toits mouillés de Paris et sentit que cette viepauvre, fatiguée, coupableétait *la sienne*. Elle nétait plus « lappui » ou « la fonction ». Elle était Annette. Auteur de ses mots et de son destin.
Et cétait tout ce qui comptait.







