Vous ne le vouliez pas avant

Quand Jeanne était en quatrième, un nouvel élève arriva en octobre. Le professeur principal, Monsieur Platon Romanovitch, entra avec lui au début du cours de littérature et annonça :

— Voici Nicolas, il intègre notre classe. Il vient d’Irkoutsk. Son père est militaire et a été muté ici. Alors, Nicolas, va t’asseoir là-bas, à côté de Jeanne.

— Merci, murmura Nicolas en s’installant à la place indiquée.

— Bien, reprenons la leçon, déclara le professeur de littérature une fois la porte refermée.

À la récréation, quelques camarades vinrent saluer Nicolas, qui fut bien accueilli. Jeanne remarqua tout de suite ce garçon grand et séduisant, et elle sentit son regard attentif peser sur elle.

— Nicolas, tu habites où ? demanda-t-elle après les cours.

— Rue des Astronautes, numéro douze…

— Ah ! Nous sommes presque voisins, moi c’est le numéro huit ! s’exclama-t-elle avec un sourire, tandis qu’il la contemplait, émerveillé.

— Alors, rentrons ensemble, proposa-t-il en quittant la salle.

— Tu as des frères ou sœurs ?

— Un grand frère, en première année d’école militaire. Il suit les traces de notre père.

— Et toi ? Tu ne veux pas devenir militaire ?

— Non. Assez de soldats dans la famille. Je pense à l’informatique, mais je verrai en terminale. Et toi, qu’est-ce que tu veux faire ?

— Moi, je serai médecin. C’est mon rêve depuis toujours, répondit-elle sans hésiter. J’ai toujours aimé soigner tout le monde : mon père, ma mère, je leur bandais les doigts, les mains… J’ai même soigné un hibou une fois. Enfin, avec l’aide de ma mère. Je l’avais trouvé dans les buissons derrière chez nous, blessé par un chat. On l’a soigné, et quand il a pu voler dans l’appartement, on l’a relâché.

— C’est magnifique. C’est rare d’avoir un rêve si jeune.

Bavardant ainsi, ils arrivèrent sans s’en rendre compte devant l’immeuble de Jeanne.

— C’est chez moi. À demain ! lança-t-elle en agitant la main avant de disparaître dans l’entrée.

Jeanne et Nicolas devinrent vite inséparables. Ils traînaient parfois le soir avec des amis. En première, des sentiments naquirent entre eux, presque simultanément.

— Maman, tu te rends compte ? On a les mêmes goûts pour tout : les blagues, les plats, les films… Même notre vision de la vie est identique.

— Ma chérie, c’est merveilleux quand deux personnes se comprennent ainsi, répondit sa mère. Mais réfléchis bien, tu as encore tes études. Ne laisse pas Nicolas te distraire de ton rêve.

— Ne t’inquiète pas, il me soutient. Lui aussi veut faire de l’informatique.

Quand Jeanne parlait avec Nicolas, elle avait l’impression de se parler à elle-même, tant il lui était proche. Après le bac, ils entrèrent à l’université. Ils convinrent de se marier une fois diplômés.

C’était Jeanne qui insistait. À partir de la troisième année, Nicolas ne cessait de proposer :

— Et si on se mariait ? On louerait un appartement, d’autres étudiants le font.

— Nico, nos parents devraient payer pour nous, on n’a pas d’argent…

— Je pourrais travailler le soir, suggérait-il, sans grande conviction.

— On a dit : après les diplômes.

Ils obtinrent leurs diplômes, trouvèrent du travail, et enfin, célébrèrent leur mariage.

— Regarde, maman, mon diplôme ! s’enthousiasma Jeanne.

— Ma fille, je suis si fière de toi. Et Nicolas aussi, c’est un garçon bien. Il t’a attendue si longtemps…

Ils organisèrent une réception dans un petit restaurant, entourés de nombreux invités. Formant un couple magnifique, ils emménagèrent ensemble, refusant l’aide de leurs parents.

Jeanne travailla comme médecin généraliste, Nicolas dans une grande entreprise. Deux ans plus tard, toujours pas d’enfant.

— Jeanne, quand est-ce que vous y pensez ? demandaient les proches. Elle haussait les épaules.

En vérité, elle ne se sentait pas prête. Elle voulait d’abord progresser dans sa carrière.

— Nico, je crois que je dois encore mûrir avant d’être mère, lui disait-elle.

Il désirait des enfants, mais ne la pressait jamais.

— Je ne te bousculerai pas. L’essentiel, c’est qu’on s’aime.

Ce n’est qu’à trente-cinq ans, devenue cheffe de service, que Jeanne se sentit enfin prête.

— Nico, je veux un enfant.

— Enfin ! s’exclama-t-il, ravi. On va s’y mettre sérieusement !

Mais les mois passaient, et rien. L’inquiétude grandit.

— Mon corps a-t-il changé ? Ai-je attendu trop longtemps ?

Ils consultèrent un médecin. Un appel arriva un soir sur le téléphone de Nicolas.

— Oui, demain, on viendra, répondit-il, le visage tendu.

— C’est le médecin ? s’impatienta Jeanne. Pourquoi tu as l’air si grave ?

— Il a parlé de… complications, bredouilla-t-il avant d’exploser soudain. C’est de ta faute ! Si tu n’avais pas tant attendu… Une femme doit enfanter jeune ! Tu es une “vieille primipare”, c’est ce qu’a dit le médecin !

Jeanne, bouleversée, se sentait coupable.

Le lendemain, le médecin les reçut.

— Il y a des problèmes, mais il y a de l’espoir. Un traitement sera nécessaire.

— Docteur, c’est bien Jeanne qui doit se soigner ? demanda Nicolas.

— Jeanne ? Non, c’est vous, monsieur, répondit le médecin en le regardant. Mais ne vous inquiétez pas, nos médecins sont excellents.

Nicolas resta pétrifié. Jeanne, apitoyée, lui prit la main.

— Nico, on va s’en sortir. Ensemble.

Il suivit scrupuleusement son traitement. Un soir, en rentrant, il trouva un dîner aux chandelles.

— C’est quoi, cette fête ? demanda-t-il, intrigué.

— Une vraie fête, Nico. J’ai vu le médecin… Je suis enceinte.

— Tu… Tu plaisantes ?

— Est-ce qu’on plaisante avec ça ?

— C’est vrai ?

— Plus vrai que jamais.

Nicolas, fou de joie, la souleva dans ses bras.

Plus tard, il accueillit Jeanne à la sortie de la maternité, avec non pas un, mais deux bébés dans les bras. Les grands-parents, eux, n’en revenaient pas.

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