**L’Âge Ingrat**
À cause de leurs divergences sur léducation de leur enfant, Diane et Théo ont divorcé. Chacun avait sa propre version des faits.
« Théo na jamais pris ses responsabilités, cest pourquoi jai dû tout gérer seule depuis le premier anniversaire de Nicolas », expliquait Diane.
« Ma femme ne savait jamais se détendre, elle contrôlait tout, sinquiétait pour rien et finissait par être malheureuse », répondait son ex-mari.
Nicolas a quatorze ans. Il vit avec sa mère et ne voit son père quune fois par semaine : deux jours le week-end et le mercredi après lentraînement. Bien que divorcés depuis onze ans, aucun des deux ne sest remarié. Théo habite seul dans lappartement de sa mère, décédée sept ans plus tard dune longue maladie.
Quand Nicolas passait le week-end chez son père, surtout cette dernière année, Diane respirait un peu. Mais repos ? Impossible. Elle pensait que son ex-mari nétait toujours pas digne de confiance.
« Pour rire et samuser, il est parfait. Les divertissements, cest son domaine. Mais construire quelque chose de sérieux avec lui ? Impossible. Tant quon était seuls, tout allait bien. La naissance de Nicolas a tout changé », confiait-elle à sa mère et à son amie.
Avec le petit Nicolas, Théo ne laidait pratiquement jamais. Il ne montrait aucun intérêt, évitait les tâches ménagères. Diane avait vite assumé son rôle de mère, alors que Théo, lui, navait jamais réussi à se sentir père. Les reproches et les disputes saccumulaient, jusquà la séparation.
Cétait ainsi que Diane voyait leur divorce. Théo, lui, avait une autre version.
« On na jamais réussi à se comprendre. Jai toujours rêvé davoir un enfant, de lui faire découvrir le monde. Mais Diane a transformé la joie dêtre parents en un chemin semé dinterdits et de souffrances. Elle avait peur de tout : microbes, maladies imaginaires Jai fini par avoir peur de mapprocher de mon fils. Et quand je faisais quelque chose pour lui, cétait toujours mal, selon elle. Jai arrêté de proposer mon aide et je me suis éloigné », avouait-il à ses amis, la voix tremblante. Il se sentait comme un père raté.
« Théo, on devrait divorcer », avait lancé Diane un jour. À sa surprise, il lavait accueilli avec soulagement.
Ils sétaient séparés calmement, sans drame, en convenant que le père continuerait à voir son fils.
« À quoi bon essayer de raisonner une femme qui ne veut rien entendre ? Elle a toujours raison », songeait-il.
Onze ans avaient passé. Théo ne sétait jamais remarié une fois avait suffi. En revanche, professionnellement, tout allait bien. Et aussi étrange que cela puisse paraître à Diane, cétait grâce à ses « divertissements ». Théo concevait des jeux vidéo, avec succès, et gagnait très bien sa vie.
Diane rangeait la cuisine après le dîner quand elle remarqua la lumière allumée dans la salle de bains.
« Encore ! Nicolas oublie toujours déteindre. Quel étourdi Tout le portrait de son père », pensa-t-elle en colère. Elle se dirigea vers la chambre de son fils, dont la porte arborait un écriteau : « Entrée interdite ».
Elle lignora, ouvrit et découvrit la scène habituelle : Nicolas, les yeux rivés sur lécran de son ordinateur, ne daigna même pas tourner la tête.
« Écoute, mon chéri, ce nest pas compliqué déteindre la lumière. Tu nes plus un bébé, je ne peux pas tout faire à ta place. »
« Daccord », grogna-t-il.
« Encore trente minutes de jeu, puis tes devoirs. Tu as un contrôle demain, au cas où tu laurais oublié. »
Une demi-heure plus tard, elle revint. Nicolas navait pas bougé. Elle sapprocha, exigea quil éteigne son jeu et ouvre ses livres. Il roula des yeux, marmonna quelque chose et attrapa son manuel dhistoire.
Pendant quelle épluchait des pommes de terre pour le potage du lendemain, Diane réfléchissait :
« Combien de temps va durer cette phase dadolescence ? Il a complètement changé il y a un an et demi, devient ingérable Que faire ? Tous les parents traversent ça. Mais si ça continue, mes nerfs ne tiendront pas. »
Samedi, Théo vint chercher Nicolas. Dès quil entra dans lappartement, son fils bondit de sa chambre.
« Ouaaais, papa ! Enfin ! » Théo, lui aussi, adorait leurs week-ends ensemble.
« Tu as pris tes livres ? » demanda sévèrement Diane.
« Oh, maman, pas encore ça ! » protesta Nicolas en attrapant son sac à dos avant de suivre son père, un geste vague en guise dau revoir.
Théo entendit derrière lui :
« Théo, aide-le en maths, il a du mal Les contrôles approchent, la fin de lannée aussi. Et lhistoire, cest la catastrophe. On ne veut pas quil redouble, non ? Et noublie pas : la pizza, cest bon, mais pas tous les jours. » La porte claqua.
Une fois dans la voiture, père et fils échangèrent un regard complice.
« Alors, quest-ce quon fait aujourdhui ? » demanda Théo.
« Ciné, puis parc ? » répondit Nicolas avec un sourire malicieux. « Et avant ça pizza ! » Ils éclatèrent de rire.
Maintenant que son fils avait grandi, Théo avait trouvé comment sen approcher. Ils étaient devenus amis. Mais lamitié ne vient pas seule : il faut la construire. Passer du temps ensemble, partager des centres dintérêt, discuter sans sermons les ados détestent ça.
« Et lécole, ça va ? »
« Ça va, papa. Je gère. »
« Bien sûr que tu gères, je nen doute pas Mais si tu bloques sur quelque chose, on regarde ensemble. »
« Non, cest bon. Cest juste la prof dhistoire qui me tombe dessus pour rien Le seul prof cool, cest le prof de sport. »
Une fois quils furent partis, Diane songea :
« Bien sûr quil est content de voir son père. Théo na renoué avec lui que quand il a grandi. Logique : il préfère jouer. Le vrai boulot les devoirs, le ménage, la cuisine cest moi qui men occupe. Lui, il se comporte comme un grand frère. Pas étonnant que Nicolas ladore. »
Dimanche soir, Théo raccompagna son fils.
« Super week-end. Allez, cours ! »
« Papa, cétait trop bien ! Merci ! »
Après le week-end, Diane dut se rendre à la réunion parents-professeurs. Nerveuse, elle écouta à peine les commentaires du professeur principal, trop occupée à fixer le bulletin de Nicolas : quelques 12/20, un 18 en sport et le reste en dessous de la moyenne.
« Il va avoir affaire à moi », pensa-t-elle, furieuse.
« Nicolas risque le redoublement en histoire et en maths. Il a des capacités, mais il est paresseux et il joue en cours. »
Diane était atterrée. Elle rentra chez elle, bouleversée.
« Plus dordinateur jusquà ce que ses notes remontent. Mais comment ? Lannée est presque finie »
Elle entra dans la chambre de Nicolas, ferma son portable dun coup sec il était en pleine discussion en ligne et lemporta.
« Plus de jeux jusquaux vacances. Tu rattrapes tes notes, cest clair ? Tu nas pas honte ? »
« Maman, arrête de dramatiser. Tu ténerves pour rien. » Des mots qui ressemblaient étrangement à ceux de son père.
Diane continua à crier jusquà ce que la porte claque : Nicolas avait fui. Elle attrapa son téléphone.
« Théo, Nicolas sest enfui ! Il doit être chez toi. Il parlait de vouloir vivre avec toi » sanglotait-elle.
« Calme-toi, on va régler ça. »
Quand Théo ouvrit la porte, Nicolas déclara :
« Papa, je veux vivre avec toi. »
« Moi aussi, mon fils. Mais ta mère nacceptera pas. Pas maintenant. »
« Sil te plaît, ne me renvoie pas là-bas. Je vais remonter mes notes, promis. »
« Bon, reste ici. Je vais parler à ta mère. »
Contre toute attente, Diane opposa peu de résistance. Théo fut surpris par son attitude calme, presque résignée. Il réussit à la convaincre.
Le lendemain, Théo réveilla son fils :
« Nico, debout ! Sept heures, petit-déj, et on part. Je te dépose à lécole. » Mais quelques minutes plus tard, Nicolas dormait encore.
Il le secoua, ils avalèrent un bout, emballèrent deux sandwiches et filèrent.
« Ce soir, au lit à 22 h. » Nicolas acquiesça.
La semaine se passa à merveille. Pizzas, discussions Jusquau jour où Nicolas sécha les cours.
« Tinquiète, papa, la prof est malade », affirma-t-il. La même excuse plusieurs fois.
La professeure principale appela Diane.
« Nicolas sèche les cours. Ses notes nont pas remonté. Il risque le redoublement. »
Diane était folle de rage. « Voilà le résultat de léducation de son père ! » Elle appela Théo.
« Bravo, fils digne de son père ! Je viens le chercher tout de suite ! »
En arrivant chez Théo, elle bredouilla :
« Toi Enfin, nous Notre fils Je viens de lécole » Nicolas comprit que lorage approchait et senfuit.
« Ton fils ne va plus en classe ! Redoublement en juillet ! »
Théo, lui aussi bouleversé il avait fait confiance à Nicolas réussit à calmer Diane.
Peu après, la mère de Diane appela.
« Nicolas est chez moi. Il dit quil ne peut plus vivre avec vous. Quil reste ici pour linstant. »
« Il est chez ma mère », murmura Diane, soulagée.
Théo la serra contre lui.
« Ne pleure pas. Il faut quon trouve une solution commune. Ta mère ne tiendra pas longtemps. Il pourrait fuguer à nouveau. Moi aussi, je faisais ça à son âge Il sait quelle sera indulgente. Les interdits ne servent à rien. On doit sunir. Quand as-tu des vacances ? »
Ils partirent tous les trois, sacs à dos et tentes, emportant les manuels dhistoire et de maths. Ils alternaient étude et détente. Diane soccupait de lhistoire, Théo des maths. Les vacances furent parfaites.
Devant le lycée, Diane et Théo attendaient, anxieux. Nicolas passait ses rattrapages ce jour-là.
« Il a réussi ! » sexclama Diane en le voyant sortir, triomphant, brandissant sa feuille.
« Ouais ! Libérééé ! »
« Bravo ! » dirent-ils en chœur.
« Je vous offre les meilleures glaces de Paris », annonça Théo en appuyant sur laccélérateur.
Au café, Diane observait son ex-mari et son fils, rigolant comme des gosses. Plus de colère, plus de rancœur. Sans lui, rien naurait été possible. Elle se sentait légère.
Théo croisa son regard.
« Tu vois ? On a réussi. Ensemble, on peut tout faire. »
Elle le savait. Le passé était derrière eux. Ils formaient à nouveau une équipe.







