Le Tournant Décisif

**Le Tournant**

— Félicitations pour la naissance de ta fille, Margot, gazouillait joyeusement Amélie, son amie, en se penchant sur le berceau où dormait une minuscule créature aux yeux bleus.

— Merci, Amélie, merci… Enfin, je suis devenue mère. Julien et moi avons attendu sept ans pour notre petite. On avait presque perdu espoir, mais Dieu existe, Il nous a donné Élodie, répondit Margot, émue.

Margot et Amélie étaient inséparables depuis le lycée, même si leurs chemins avaient divergé après. Margot était mariée, Amélie non, bien qu’elle fût une beauté—les hommes ne semblaient jamais rester.

Julien ne dormait plus. Élodie pleurait souvent la nuit. Même si Margot se levait, il se réveillait aussi. Ces jours d’automne pluvieux étaient déjà moroses, et maintenant, la fatigue les rongeait. Margot s’énervait facilement, Julien aussi.

Margot avait accouché à trente-et-un ans. Malgré leur désir d’enfant, la maternité l’avait épuisée en un mois et demi. Sept ans d’attente pour cette petite merveille aux yeux clairs, et voilà que leur maison était devenue un tourbillon d’irritation.

— Ça passera, ma fille, disait la mère de Margot. Cette fatigue, cette morosité… Tous les parents traversent ça.

Margot berçait Élodie, regarda l’heure et poussa Julien du coude.

— Tu vas être en retard au travail.

Julien jura en voyant l’heure, se leva d’un bond. Il irait à l’usine, hagard, mais ses collègues comprendraient—ils avaient été à sa place.

— Margot, tu me verses un café ?

— Avec quoi ? Regarde, répondit-elle en montrant Élodie, qui grognait, prête à pleurer.

— Tant pis, j’en prendrai un au vestiaire, grommela-t-il avant de partir sous la pluie grise.

Quand Élodie s’endormit, Margot somnola un instant, l’esprit déjà occupé par le dîner à préparer. Avant la naissance, elle n’aurait jamais imaginé cette fatigue, ce manque de temps. Sept ans à vivre pour eux, et maintenant, des cernes, de l’irritabilité.

Amélie appela dans l’après-midi.

— Alors, Margot, tu t’en sors ?

— Pas vraiment. Élodie ne nous laisse pas dormir…

— Je passe après le travail, promit Amélie.

— Va te reposer, je m’occupe du dîner, ordonna Amélie en attrapant un couteau pour éplucher les pommes de terre.

Margot s’assoupit et se réveilla moins épuisée. Une odeur de hachis parmentier flottait dans la cuisine.

— Amélie, tu es un ange, sourit Margot.

Le dîner fut joyeux. Julien regardait Margot avec tendresse, tout en parlant à Amélie.

— Merci, Amélie, tu nous as sauvés, dit Julien en la raccompagnant.

— Voyons, Julien, on est amis, répondit-elle en clignant de l’œil à Margot.

Amélie revenait souvent aider. Un soir, elle annonça :

— J’ai rencontré quelqu’un.

— Formidable ! Nous serons amies en famille, s’exclama Margot.

— Tout vient à point…, murmura Amélie, énigmatique.

Margot bénissait intérieurement son amie.

— Même si je n’ai qu’une amie, quelle amie !

Un jour, Margot questionna :

— Parle-moi de lui.

— Le bonheur aime le silence, répondit Amélie, changeant de sujet.

— Je le connais ? insista Margot.

— Oui, admit Amélie, avant qu’on ne sonne à la porte.

C’était la mère de Margot. En voyant Amélie cuisiner chez sa fille, elle resta stupéfaite.

— Pourquoi laisses-tu Amélie faire la maîtresse de maison ? chuchota-t-elle près du berceau.

— Maman, elle m’aide, c’est tout.

— Attention, elle finira dans votre lit.

— Elle a un fiancé, rassure-toi.

Plus tard, lors de l’anniversaire de Julien, Margot but un peu trop de vin et s’endormit en couchant Élodie.

Elle se réveilla à minuit, entendant des murmures dans la cuisine.

— Julien et Amélie… Pourquoi est-elle encore là ?

Elle s’approcha, figée en entendant Julien :

— Amélie, tu cuisines si bien… Et tu es magnifique.

— Julien, tes compliments me touchent…, répondit Amélie, ravie.

Margot entra. Ils s’écartèrent brusquement.

— Je vous dérange ? demanda-t-elle, glaciale.

— Margot, ce n’est pas ce que tu crois…

— Et ton fiancé, Amélie ? Un seul homme ne te suffit pas ?

Amélie partit, laissant derrière elle un malaise épais.

Margot explosa de jalousie. Elle comprit que Julien et Amélie la trompaient depuis longtemps. Sa mère avait vu juste.

Leur discussion fut douloureuse. Julien avoua :

— Oui, Amélie et moi… depuis ta grossesse.

Il partit sans demander pardon. Six mois plus tard, Margot vivait seule avec Élodie, aidée par sa mère. Julien et Amélie, désormais en couple, attendaient un enfant. Il payait la pension, sans remords.

— Je te l’avais dit, grognait sa mère. Eux, c’est l’amour. Toi, seule…

— Assez, maman. Pensons à Élodie.

Margot pleurait parfois, se souvenant de ce soir où tout avait basculé.

Elle divorça et reprit son travail dans une boulangerie. Un jour, elle croisa Julien, qui rougit légèrement. Elle se surprit : plus rien pour lui.

— Tu as l’air en forme, dit-il.

— Toi, épuisé. Le bébé ne te laisse pas dormir ?

Il partit sans un mot.

— Sois heureux, Julien.

Trois mois plus tard, Théo, quarante ans, arriva à la boulangerie. Son sourire était irrésistible. Ils se rapprochèrent. Un soir, devant sa maison, il remarqua :

— Le toit s’affaisse. Il faut le réparer.

— Je n’ai pas les moyens…

— Laisse-moi faire, dit-il en riant.

Maintenant, Margot gérait tout : la crèche, les repas, le ménage. Théo répara le toit, le porche, puis la clôture. Il emménagea. Avec lui, tout était facile, comme s’ils se connaissaient depuis toujours.

Margot retrouva le bonheur. Théo, divorcé depuis six ans, lui demanda sa main. Elle accepta.

Un fils naquit. Théo la choyait.

Puis sa mère annonça :

— Julien a fait un AVC. Amélie l’a abandonné.

Margot pâlit. Théo la rassura :

— On s’en occupera.

Elle appela Amélie, furieuse :

— Comment peux-tu abandonner ton mari malade ?

— Prends-le, si tu veux ! cracha Amélie.

— On peut l’accueillir, proposa Théo. Je t’aiderai.

— Théo… Pourquoi fais-tu ça ?

— Parce que c’est ton histoire.

Mais Julien ne quitta jamais l’hôpital. Margot et Théo l’enterrèrent.

La vie continua. Margot avait enfin trouvé la paix.

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