**L’amour à travers les années**
Après deux ans de service militaire, Olivier revint au pays au printemps. En passant devant l’école, il aperçut Daphné qui sortait de la cour après les cours. Il en resta bouche bée.
— Daphné ! Mon Dieu, comme tu as changé ! Incroyable.
— Changé comment ? demanda-t-elle en souriant.
— Tu as fleuri comme une mariée. Tu es magnifique !
— Et quoi, plus belle que Véronique ? fit-elle en le regardant de travers, la tête penchée.
— Euh, non, personne n’est plus belle que ma Véronique, répondit Olivier.
— Alors va donc la rejoindre, ta belle, et ne me regarde pas. Je n’ai pas fleuri pour toi, rétorqua-t-elle en haussant les épaules avant de s’éloigner.
Olivier suivit des yeux cette jolie fille et, secouant la tête, pensa :
— Elle a du caractère, cette Daphné, mais quelle beauté !
En août, Olivier et Véronique se marièrent. Personne ne vit les larmes de Daphné, cachée derrière un épais buisson de framboisiers près du village. Elle ne voulait pas voir Olivier rayonnant ni Véronique heureuse.
Personne ne savait que Daphné aimait Olivier depuis l’enfance, lui, son voisin. Elle savait qu’ils ne seraient jamais ensemble. Il ignorait même qu’elle l’aimait depuis si longtemps.
Elle était tombée amoureuse de lui en CM2, peut-être avant. En sixième, alors qu’il terminait le lycée, ils avaient participé ensemble à une compétition de relais. Elle devait courir après Pascal, mais il tomba, lui passant le témoin presque dernier. Elle s’était donnée à fond, volant littéralement, car Olivier courait le dernier tour et leur école devait gagner. Elle rattrapa le temps perdu et lui passa le témoin parmi les premières. Il fit le reste, et ils remportèrent la victoire. Après la course, Olivier la souleva et la fit tournoyer :
— Tu as été formidable, personne ne t’a égalée. Merci. Puis il la reposa, et sa tête tournait, de bonheur ou de vertige, elle ne savait plus. — Si tu avais été plus âgée, tu aurais été ma fiancée.
Depuis, il l’appelait ainsi quand il la croisait :
— Salut, ma fiancée ! Et elle lui faisait un signe de la main.
Mais sa vraie fiancée était Véronique, dont il était amoureux depuis la troisième. Daphné les voyait souvent ensemble dans les couloirs du lycée, riant et discutant. Elle enviait Véronique.
— Si seulement Olivier me regardait comme il la regarde, elle, songeait-elle.
Puis Olivier partit à l’armée. Maintenant, allongée dans l’herbe, Daphné contemplait le ciel, les larmes séchées. Tout était fini. Olivier se mariait avec Véronique. Regardant les nuages, elle murmura :
— Où allez-vous, si pressés ? Emportez-moi, que je ne voie plus son bonheur. Peut-être que loin d’ici m’attend mon propre bonheur, tandis qu’ici je ne trouve que souffrance. Fallait-il que je l’aime autant ! Maintenant, il est marié, une famille, des enfants… Tant pis. Dans une semaine, je pars étudier à Lille, à l’école d’infirmières, puis la fac de médecine.
Une fois calmée, elle se releva et rentra chez elle. Elle décida d’oublier son voisin, désormais un homme marié. Ils ne seraient jamais ensemble, et elle lui souhaita simplement le bonheur, sans rancune.
Le temps passa. Après ses études, elle revint au village pour les vacances et partit cueillir des fraises des bois. Elle revenait avec un petit panier lorsqu’une camionnette s’arrêta près d’elle. Olivier en sortit, rayonnant.
— Salut, ma fiancée ! Tu es encore plus belle. Tu n’as pas peur de te promener seule dans les bois ?
— Et de quoi aurais-je peur ? D’un sanglier ? rit-elle. S’il vient, je l’inviterai à partager mes fraises.
— Offre-les-moi plutôt, dit-il en prenant une poignée de fruits mûrs. Mmm, délicieux, sucrés et parfumés.
Elle le regarda, espiègle, mais son expression devint sérieuse. Il l’attira pour l’embrasser, mais elle se dégagea.
— Pourquoi me repousses-tu ? demanda-t-il, surpris. Je vois bien ton regard… Tu m’aimes, n’est-ce pas ?
— Peut-être. Mais je ne veux pas salir cet amour. Je ne veux pas, et je ne le ferai pas.
— Daphné, pardon, murmura-t-il en s’appuyant contre la camionnette. Tu es… Ah… Oublie tout ça. Puis il remonta dans le véhicule.
Elle rentra au village en se répétant :
— Je l’oublierai. Je peux le faire. Bientôt, la fac de médecine.
Plus tard, Daphné devint pédiatre à l’hôpital de Lille. Elle soignait les enfants, et sa vie personnelle était presque inexistante. Elle avait son appartement, mais vivait seule.
Elle ne revenait plus au village, sauf une fois par an pour se recueillir sur la tombe de ses parents, située à l’écart. Elle prenait un taxi pour repartir aussitôt, évitant les anciens voisins.
Un jour, en déposant des fleurs, elle remarqua une autre tombe. Son cœur s’arrêta : c’était celle de Véronique et de la fille d’Olivier, morte le même jour, deux ans plus tôt.
— Mon Dieu… sa femme et sa fille… Pauvre Olivier…
Elle se précipita vers le taxi et demanda à être conduite au village. Devant sa vieille maison aux fenêtres sombres, elle hésita à entrer.
— Daphné ? fit une voix derrière elle.
Elle se retourna. Olivier, le regard las, s’approcha.
— Je venais voir mes parents, expliqua-t-elle.
— Tu n’es jamais revenue avant…
— Si, mais je ne m’arrêtais pas ici.
— Pourquoi aujourd’hui ? La nostalgie ?
Elle hésita, puis demanda doucement :
— Olivier… Qu’est-il arrivé à ta femme et ta fille ? J’ai vu leur tombe…
Il détourna les yeux, soupira.
— Un samedi, je travaillais. Véronique chauffait le bain… Elle m’a regardé longtemps quand je suis parti. Comme si elle pressentait… Puis l’orage est venu. La foudre a frappé le bain. Elles n’en sont pas sorties.
Daphné lui prit la main, silencieuse.
— Et toi ? demanda-t-il enfin. Mariée ? Des enfants ?
— Je travaille à l’hôpital. Je ne me suis jamais mariée.
Il la serra contre lui, et elle ne résista pas.
— Enfin ! lança le vieux Émile en passant. Toi qui errais comme une âme en peine, Olivier.
— Bonjour, grand-père Émile, dit Daphné.
— Tiens, Daphné ! Mais quelle beauté ! Dommage que tes parents ne soient plus là pour te voir…
— Vivez encore longtemps, grand-père.
— Olivier, épouse-la donc ! La vie continue…
Daphné quitta l’hôpital et s’installa au village comme médecin. Olivier, heureux, courait du travail vers la maison où l’attendait sa femme, enceinte de leur fils.







