Jeanne, troublée, tourmentait entre ses doigts un feuillet : l’ordonnance pour un test ADN destiné à Julie.

Émilie tournait nerveusement le papier entre ses doigts : une demande officielle pour un test ADN concernant Juliette. Pourquoi ? Qui pouvait bien en avoir besoin ? Ses parents biologiques lauraient-ils retrouvée ? Alors pourquoi ne pas être venus en parler ? Les questions se bousculaient, mais les réponses, elles, se faisaient désirer.

« Maman, tu mécoutes ? » Juliette lui toucha lépaule. « Je tappelle depuis cinq minutes ! »
« Je réfléchissais. »
« Cest qui, cette lettre ? »
« Rien dimportant », mentit Émilie en glissant rapidement le papier dans la poche de son tablier. « Les groseilles sont mûres, jen ai cueilli un panier. Et jai rempli le réservoir deau pour le potager. Tu as encore besoin de moi ? Les filles veulent aller à la rivière, cette chaleur est insupportable. »
Perdue dans ses pensées, elle répondit machinalement :
« Vas-y, mais fais attention. »

Juliette attrapa deux chaussons aux pommes encore chauds, un essuie-main, et fila comme une flèche. Émilie avait besoin dair. Elle sortit sasseoir sur le perron en se mordant la lèvre. « Que faire ? Demain, cest son anniversaire. Quel cadeau Je savais bien que ces cauchemars ne présageaient rien de bon. »

Une voiture ralentit devant la maison. Une femme élégante aux cheveux argentés en descendit.
« Bonjour, je cherche Émilie Lefèvre. »
Le cœur dÉmilie se serra. Cette visite avait un lien avec la lettre, elle le sentait.
« Cest moi. »
« Puis-je vous parler ? Je mappelle Marguerite Dumont. »
« Mais bien sûr, entrez ! » sempressa Émilie, tandis que le chauffeur sortait une valise du coffre.

Elle désigna une petite table sous le tilleul. « Asseyez-vous, je vais préparer du thé. À la verveine, ça vous dit ? » Marguerite regardait fixement la photo de Juliette accrochée au mur. Ses yeux semplirent de larmes.
« Cest Marie. Je lai retrouvée. »

Les jambes dÉmilie flanchèrent. Elle seffondra sur une chaise.
« Elle sappelle Juliette ! Entendez-vous ? Juliette ! » Elle éclata en sanglots, la tête entre les mains. Marguerite sapprocha, lui caressa le dos.
« Je ne veux pas vous la prendre. Juste faire partie de sa vie. Calmez-vous. » Elle prit les mains dÉmilie. « Racontez-moi comment elle est arrivée ici. »

Émilie essuya ses larmes.
« Je lai trouvée près du bois, en cherchant la chèvre égarée. Douze ans demain Elle dormait dans un fossé, trempée, serrant une peluche délavée. Je lai crue morte. » Sa voix se brisa. « Elle ne tenait même pas debout, à peine la force de pleurer. Je lai portée ici. Après un bon repas, elle sest endormie. »

Le souvenir la fit trembler.
« Le fils du voisin est allé chercher linfirmière et le maire. Quand celle-ci a voulu lexaminer, la petite sest accrochée à moi comme une moule à son rocher. Linfirmière a dit quelle avait environ deux ans, en bonne santé mais affamée. »

Marguerite écoutait, le visage grave.
« Trois jours sans me lâcher. Et elle cachait du pain partout, même un an après. Je lai appelée Juliette parce que cétait en juillet. Marguerite sortit de son sac un médaillon usé, quelle ouvrit lentement. À lintérieur, une miniature de la même peluche délavée, et une photo de bébé portant un collier de petites perles bleues. « Cest elle, murmura-t-elle. On nous la volée à lhôpital. La femme qui la enlevée a péri dans un accident quelques semaines plus tard. Juliette a été retrouvée seule dans une cabane abandonnée, loin dici. Personne na jamais fait le lien. » Émilie regarda la valise, puis le visage de Marguerite. « Elle vous ressemble tellement », dit celle-ci en souriant à travers les larmes. Le vent agita les feuilles du tilleul, comme un souffle apaisé. « Laissez-moi juste être sa grand-mère », ajouta-t-elle. Et Émilie, pour la première fois depuis douze ans, sentit le poids sur son cœur se lézarder, doucement, comme une coquille qui cède.

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