Oh, mes chers enfants, si seulement vous saviez quelle vie j’ai dû mener… Me voilà maintenant assise dans cette maison de retraite, écoutant le tic-tac de l’horloge, tandis que devant mes yeux défile, comme un film, ce jour où mon cœur s’est brisé pour la première fois.
Je me souviens, j’étais revenue dans ma ville natale. Le train s’est arrêté, et moi, avec ma poussette en métal lourd pour mes jumeaux, je n’arrivais pas à descendre du wagon. C’est alors qu’un homme plus âgé s’approche, courtois comme on l’était autrefois. Il m’a aidée à descendre la poussette et à porter mon sac. Le garçon était habillé d’une combinaison bleue, la fille d’une rose, et leurs petits visages semblaient sortis de la même photo.
Je l’ai remercié en disant : « C’est bon, on va venir me chercher. » Et effectivement, mon amie Aurélie arrivait en courant, ses talons glissant sur la glace ! Essoufflée, elle s’excuse : « Désolée, je suis en retard ! » On s’est embrassées, elle a pris le sac et a murmuré : « Comment tu fais, si frêle, pour porter un tel poids ? » Je n’ai fait que sourire : « Je n’ai pas le choix, ce sont mes enfants. »
Alors Aurélie, regardant malicieusement les bébés, lance : « Ils sont le portrait craché de ton Isambart. » Et là, c’est comme si un couteau me transperçait—ce nom me brûle encore aujourd’hui. Je réponds froidement : « Ils ont un autre père. » Elle n’y croit pas, me questionne. Mais je me tais, car personne ne doit connaître la vérité.
Et la vérité, la voici… J’avais appris que j’étais enceinte. Deux d’un coup ! Dieu avait eu pitié après des années d’échecs et de pronostics médicaux du genre « presque impossible ». Je courais chez moi pour faire la surprise à mon mari. Il devait être en déplacement, mais il était rentré plus tôt. J’ouvre la porte et… je les vois. Ma jeune sœur Élodie et mon Baptiste. Nus, enlacés, endormis comme je l’avais été avec lui autrefois.
Je suis restée de pierre, et Élodie m’a regardée droit dans les yeux—elle savait que j’avais tout compris. Je ne me souviens même pas comment je suis partie. Seulement cette échographie dans ma poche et ce froid qui ne venait pas de l’hiver, mais de celui qui s’était installé dans mon âme.
Je n’ai pas fait de scène. J’ai juste fermé la porte et je suis partie. Je me suis jurée : jamais je ne pardonnerai. Je ne dirai à personne pour les enfants, qu’ils soient seulement miens.
La grossesse a été difficile, mais j’ai tenu bon. Isambart courait encore après moi, essayait de parler, ne comprenant pas mon départ. Je lui ai menti, disant que j’aimais un autre. Qu’il pense ce qu’il veut. Et Élodie, elle, a vite emménagé chez lui, jouant les maîtresses de maison.
Je suis partie loin, j’ai tout recommencé. Les enfants ont été mon salut.
Et ce jour-là, alors qu’Aurélie m’attendait, nous marchions vers le taxi quand la roue de la poussette s’est coincée, heurtant le pare-chocs d’un 4×4. J’ai vérifié—les enfants allaient bien—quand j’entends une voix : « Ségolène ? » Je lève les yeux… et je le vois. Mon ex.
Et vous savez ce que j’ai ressenti ? Une douleur qui serre la poitrine. Parce que, peu importe les années passées, certaines blessures ne guérissent jamais. C’est ainsi que je vis ici, entourée d’autres vieilles âmes, en me demandant si tout avait été différent, ma vieillesse aurait-elle été plus douce ?





