Dis donc, tu en as mis du temps à ouvrir ! Jai cru que tu dormais ou que tu cachais un amant ! sécria, à travers la cage descalier, la voix éclatante dÉglantine. Sa sortie fit aboyer le chien grognon des voisins derrière la porte de droite.
Marcelline, debout dans lembrasure de la porte, encore en robe de chambre, poussa un soupir léger. Il était déjà vingt-deux heures passées. Églantine, son amie de lycée avec laquelle elle navait plus partagé le moindre café depuis six mois, se tenait sur le palier dans un manteau entrouvert, tirant une grosse valise à roulettes et serrant contre elle deux sacs de provisions du Monoprix. Plus que malheureuse ou perdue, elle avait lair dune armée en campagne.
Salut, Églantine. Entre, bien sûr. Excuse, jétais sous la douche, jai pas entendu la sonnette, répondit Marcelline, seffaçant pour laisser passer son invitée.
Les roues de la valise martelèrent bruyamment le parquet. Églantine semblait tout emplir dans la petite entrée. Une odeur piquante de parfum et de fraîcheur de la rue flotta dans lair.
Enfin, tu mouvres ! Jai cru que jallais devoir dormir à la gare Montparnasse ! Tu te rends compte, ce guignol est devenu complètement barjo. Je lui dis un mot, il menvoie dix. Soi-disant que je dépense trop ! Moi ! Alors que je fais attention à tout, que je porte le même manteau depuis trois hivers Bref, jai claqué la porte, et me voilà. Jhabite chez toi quelques jours, le temps qu’il rampe à mes pieds pour me supplier de rentrer, ça marche ?
Marcelline fit un signe de tête en fermant soigneusement la porte.
Fais comme chez toi, il y a assez de place. Tu as faim ?
Quest-ce que tu as à manger ? Églantine filait déjà vers la cuisine, sans même passer par le lavabo. Je crève la dalle. Le stress, ça creuse, tu sais
Marcelline la suivit, le cœur pincé. Elle adorait son appartement. Cétait devenu son havre de paix, son repaire. Depuis trois ans déjà, elle vivait seule après son divorce, savourant chaque instant de tranquillité. Ici, chaque objet avait sa place, les tasses étaient alignées selon la couleur, pas une miette ne traînait sur la table. Mais, en voyant Églantine déposer ses sacs à même la table, Marcelline sentit une petite ombre traverser son esprit.
Jai du gratin de fromage blanc et une salade de légumes au blanc de poulet, proposa-t-elle. Je peux aussi faire du thé vert.
Églantine fit une moue abominée.
Ah là là, Marcelline, tu nas pas changé ! Ta cuisine tristounette On est là pour se remonter le moral, non ? Jai acheté de la vraie charcuterie, du fromage, de la mayonnaise et de la bonne baguette. On va se faire de vrais sandwichs français ! Tu as du vin ?
Non, pas de vin ce soir. Jai travail demain. Et toi, tu travailles pas non plus demain ?
Jai pris un jour de repos. Jai dit que jétais malade. Après ce que jai traversé, cest bien mon droit ! Églantine avait déjà ouvert les sacs et commençait à sortir tout le contenu. Bon, alors, sers-moi du thé, mais noir et bien fort, avec du sucre. Ton truc vert, ça me donne la tension qui chute.
En silence, Marcelline sortit la boîte de thé noir, réservée aux invités. Pendant quelle mettait leau à bouillir, Églantine avait déjà mis des miettes de pain partout, ouvert le saucisson, laissé lemballage gras sur la table, et fouillait maintenant dans les tiroirs.
Tas pas de vrais couteaux ici ? On ne coupe même pas un camembert avec celui-là ! protesta-t-elle, brandissant le précieux couteau japonais de Marcelline.
Cest pour les tomates, fais attention, il coupe très bien.
Le dîner ne fut quun long monologue sur « ce crétin de mari » et linjustice de son sort. Marcelline écoutait, hochant la tête, resservant du thé, tout en comptant intérieurement les minutes jusquau moment où elle pourrait préparer un lit dans le salon et prendre congé.
Dis donc, fit soudain Églantine en observant la cuisine, cest austère ici ! Pas un magnet sur ton frigo, pas une plante verte. On se croirait chez le dentiste. Tu manques dâme.
Jaime le minimalisme. Moins de poussière.
Mais cest sinistre ! Une femme doit faire son nid, mettre sa touche, tu verras, demain je vais te montrer Tas pas idée, mon œil est redoutable.
Marcelline se crispa.
Églantine, sil te plaît, ne change rien. Je suis bien ainsi.
Mais Églantine haussa les épaules, la bouche pleine.
Ne ténerve pas, cest pour ton bien.
Le lendemain ne débuta pas sous les meilleures auspices. Ce ne fut pas le réveil, mais le fracas et leau qui coulait qui tirèrent Marcelline du lit. Elle bondit en robe de chambre vers la salle de bain, mais la porte était verrouillée.
Églantine ! Tu comptes rester combien de temps ? Je dois aller bosser !
Deux petites minutes, jenlève ma crème ! répondit la voix étouffée.
Les « deux minutes » devinrent quinze. Lorsque la salle de bain souvrit enfin, Églantine, enveloppée dans le grand drap de bain blanc que Marcelline nutilisait que pour les grandes occasions, sortit tout sourire, la tête enroulée.
Ton gommage au café, une tuerie ! Ma peau est douce comme de la soie. Par contre, je crois que jen ai vidé la moitié. Tu mexcuses, mais vu ma surface corporelle
Marcelline constata les flaques au sol, le miroir embué, des traces de fond de teint un peu partout et la crème visage restée ouverte.
Pas le temps de faire une scène. Elle shabilla, fonça dans la cuisine, où Églantine sétait attelée aux fourneaux. Une forte odeur dœufs frits flottait. Lhuile giclait sur la cuisinière, sur le plan de travail, sur le sol.
On déjeune ! sécria Églantine. Prends des forces avant de filer !
Merci, mais je ne prends que du porridge le matin, et je suis déjà pressée.
Et voilà, on se donne du mal… bouda Églantine. Bon, laisse-moi les clés. Jirai faire des courses, il ny a rien chez toi. Ton frigo sonne creux.
Marcelline hésita. Laisser les doubles ne lenchantait pas, mais pousser son amie dans la rue dans « sa situation » lui paraissait cruel.
Tiens, voilà le double. Mais sil te plaît, ne fais pas de désordre, et surtout, ne touche pas à mes affaires dans le bureau, il y a des dossiers importants.
Tinquiète, tes paperasses mindiffèrent ! Allez, file, travailleuse acharnée.
Toute la journée, Marcelline avait la boule au ventre, la sensation quun désastre se tramait chez elle. Linstinct ne mentait pas.
Le soir venu, elle sentit dans la cage descalier une odeur étrange, entre le brûlé et la javel. En ouvrant la porte du 3e étage, elle constata la présence de lourdes chaussures dhomme inconnues dans lentrée.
Ah, voilà Marcelline ! fit Églantine, toute rouge danimation. Je tai présenté mon voisin, Lucien du 5e. Il ma aidée avec les courses. Je lai invité par courtoisie.
Un petit homme en pull distendu lui fit signe.
Bonsoir, voisine. On goûte aux pâtisseries. Votre amie, cest une perle !
La cuisine était sens dessus dessous : pelures de pommes de terre sur la table, boîtes de conserve ouvertes, odeur tenace de poêlon brûlé. Dans la casserole préférée de Marcelline, un étrange bouillon bouillonnait.
Lucien va bientôt partir dit Marcelline, glaciale, en le fixant.
Lhomme se leva dun bond, avala son thé et disparut avec empressement.
Bon, je ne méternise pas, bonne soirée, et si besoin, passez me voir !
Dès la porte refermée, Marcelline se tourna vers Églantine.
Quest-ce que ça veut dire ? Pourquoi un inconnu chez moi ?
Mais ce nest pas un inconnu, cest le voisin ! Il semblerait sympathique, et puis, je voulais surtout taider : je tai préparé une soupe, façon grand-mère, bien grasse, tu en as besoin avec ta ligne de moineau.
Marcelline souleva le couvercle de la casserole.
Tu as cuisiné cette soupe dans la casserole de bain-marie ?
Oui, une casserole cest une casserole, non ? Ah, Marcelline, tu chipotes ! Viens voir, jai récuré ta salle de bains !
Le cœur de Marcelline se serra. Elle découvrit la pièce imbibée dodeur de javel pur, les robinets autrefois brillants encerclés dauréoles fades, la baignoire terne.
Avec quoi as-tu nettoyé ?
Avec leau de Javel que jai trouvée dans le placard, bien sûr ! Y avait bien un truc écolo, mais ça nenlève rien. Alors que la Javel, cest du costaud !
La Javel ne servait quau vieux torchon. Lappliquer sur ses surfaces fragiles ? Sacrilège.
Églantine, Marcelline inspira fort. Japprécie ton envie daider, mais, sil te plaît : plus de ménage, plus de cuisine, plus dinvités. Repose-toi, regarde la télé. Cest tout.
Tu nes pas reconnaissante ! Je veux taider, moi Pas étonnant que tu sois seule : les hommes aiment la vraie vie, la simplicité, la bonne cuisine. Chez toi, tout est aseptisé
Assez ! trancha Marcelline. Je veux juste du calme. Je suis épuisée.
Elle se fit un sandwich au fromage et se réfugia dans sa chambre. Soirée silencieuse, tendue, Églantine allumant la télévision en bruit de fond tandis que Marcelline tentait de lire, sans parvenir à sabsorber.
Vint le samedi matin. Marcelline, pensant dormir un peu, fut réveillée par des meubles quon traînait bruyamment. Dans le salon, spectacle surréaliste : le canapé placé en travers, le fauteuil devant la fenêtre, la table basse déplacée au centre du tapis. Églantine, rouge, poussait encore le lourd buffet.
Tu es réveillée, aide-moi ! lança-t-elle. Jai lu un article sur le feng-shui : ton salon était mal orienté. Lénergie stagnait, pas étonnant que ta vie sentimentale soit un désert. Il faut déplacer le canapé, mettre le buffet dans la zone richesse.
Arrête tout de suite ! Replace tout ! Tu vas rayer le parquet !
Mais non, regarde comme cest lumineux ! Jai même décroché tes rideaux, trop occultants. Faudrait des voilages fleuris !
Sur le sol, les rideaux, son bien aimé occultant, traînaient, la tringle nue pendait.
Stop, Églantine. Ça suffit. Cest MON appartement. Mes meubles. Je ne tai rien demandé.
Tu taccroches à ta petite vie ! Je fais souffler un vent frais, cest tout. Lucien a dit aussi quil trouvait ça plus convivial.
Lucien ? Tu las encore fait entrer ? Quand ?
Ce matin, le temps que tu dormes. Il ma prêté du sel et déplacé la bibliothèque.
Marcelline sentit la digue céder. Un inconnu dans son salon pendant quelle dormait à côté, et sa vie sans dessus dessous. Elle prit une voix ferme :
Églantine, assieds-toi. Je veux que tu fasses tes bagages. Maintenant.
Églantine ouvrit de grands yeux.
Tu me jettes dehors, ta propre amie, pour un canapé ?
Non, pour le manque total de respect. Je tai demandé de ne pas cuisiner, tu cuisines ; de ne pas toucher à mes affaires, tu déplaces tout ; tu invites nimporte qui. On dirait que cet appartement tappartient.
Jessayais de taider ! hurla Églantine, les larmes montant. Jy ai mis tout mon cœur ! Mon mari me fait souffrir, et toi, tu me rejettes comme un chien ! Tes froide comme la pierre, Marcelline.
Peut-être. Mais cest ma pierre et chez moi. Tu as une heure.
Je nai nulle part où aller ! Églantine seffondra sur le canapé. Je divorce, tu comprends !
Marcelline, résignée, saisit son téléphone et appela.
Allô, Mathieu ? Cest Marcelline Oui, Églantine est ici. Tu sais quelle prétend que vous divorcez ? Quoi ? Non ? Tu étais en déplacement ? Je comprends
Églantine blêmit.
Très bien dit Marcelline. Elle arrive.
Elle raccrocha, regarda Églantine.
Mathieu est rentré hier soir. Pas de dispute, pas de divorce. Tu as juste voulu prendre des vacances pendant quil était absent, et profiter pour me donner des leçons. Tu me lavoues ?
Églantine, piquée, détourna le regard.
Je mennuyais, voilà. Ici, tout est monotone, je voulais pimenter Jespérais que Mathieu sinquiéterait aussi. Et toi, tu mas trahie !
Fais ta valise, Mathieu tattend.
Quarante minutes passèrent, ponctuées de portes claquées et de marmonnements.
Voilà, on voit les vrais amis dans la tuile ! Pour une crème, tes prête à tuer. Je suis venue avec mon cœur, tas rien compris
Debout à la fenêtre, Marcelline ne répondit pas, plus fatiguée que jamais et naspirant quà nettoyer.
Églantine, enfin prête, tira sa valise vers la porte.
Reste seule dans ton musée ! Cest triste chez toi ! Et remets tes rideaux, vis dans le noir, vieille chouette !
La porte claqua. Marcelline ferma à double tour, resta un moment le front contre la porte, savourant enfin le silence.
Premier réflexe, elle remit le canapé puis le fauteuil à leur emplacement, remit ses rideaux. Le salon retrouva son atmosphère douce, feutrée. Dans la cuisine, elle jeta la soupe, rassembla charcuterie et mayonnaise, direction la poubelle. Elle aéra longuement pour chasser les odeurs étrangères et le bazar dÉglantine.
Le nettoyage de la salle de bain prit du temps. Long, patient, le polissage des robinets, la contemplation désolée des traces sur la baignoire. Mais un sentiment immense de paix lenvahit.
Dans la soirée, Marcelline infusa du thé vert, prit sa lecture favorite, sinstalla dans le fauteuil. Son téléphone vibra, un message dÉglantine :
« Mathieu demande où est passée sa tasse favorite, celle que je tavais offerte. Jai dit que tu lavais cassée. Tu peux remercier. »
Marcelline sourit et bloqua le numéro. Aucune tasse Églantine navait jamais rien offert. Cela devenait si éloigné, soudain, si peu important.
Une gorgée de thé, un silence bienveillant, le tic-tac de lhorloge, le chien du voisin calmé. Jamais Marcelline navait autant chéri sa solitude et ses règles simples. Lhospitalité, oui. Mais uniquement si linvité ne se prend pas pour le maître.
Devant la bibliothèque ordonnée, la table nette, ses chaussons juste à côté du canapé, elle murmura :
Chez moi, ce sont mes règles.
Il ny avait là ni dureté ni égoïsme : juste le droit sain de mener sa propre vie.
Quant à Églantine ? Quelle arrange le feng-shui chez elle. Si Mathieu est daccord.
Il me revient souvent cette histoire dun autre temps elle ma tant appris sur la paix quapporte le respect de soi.






