– On ne t’attendait pas – dit ma sœur en refermant la porte

On ne tattendait pas, dit la sœur avant de claquer la porte.

Maman est morte il y a trois jours, et tu ne débarques que maintenant ! La voix tremblait de colère dans le combiné.

Élodie serra le téléphone contre son oreille, jonglant entre son sac trop lourd et les clés de la voiture de location. La pluie sintensifiait, martelant le toit de labri de la gare.

Sophie, je tai expliqué. Jétais en mission en Polynésie, sans réseau. Dès que jai su, jai pris le premier avion.

Une mission plus importante que ta mère ?

Ne recommence pas. Jarrive. Je serai là dans une heure.

La communication sinterrompit. Élodie sinstalla au volant, immobile un long moment, les yeux perdus dans les lumières floues de la ville sous la pluie. Sa ville natale, quelle avait quittée quinze ans plus tôt. À lépoque, elle avait vingt-cinq ans, pleine de rêves de conquérir Paris. Maman avait pleuré, papa était resté silencieux, et Sophie, sa cadette, lavait traitée de traîtresse.

Le trajet jusquà la maison familiale dura plus dune heure. La ville avait changé de nouveaux quartiers, des centres commerciaux, des échangeurs routiers. Mais plus elle approchait du centre ancien, plus les rues lui devenaient familières. La boulangerie où elles achetaient des chaussons aux pommes encore chauds. Lécole aux peintures écaillées. Leur rue calme, bordée de jardinet et de bancs publics.

La maison se dressait au fond dune impasse. Une bâtisse de deux étages avec une mansarde, autrefois blanche, maintenant grisée par le temps. De la lumière filtrait à travers les rideaux, des silhouettes bougeaient à lintérieur. Élodie se gara devant le portail, prit son sac et inspira profondément.

Le portillon nétait pas verrouillé. Sous lauvent de la cour, des tables étaient dressées, recouvertes de nappes blanches. La veillée funèbre. Quelques personnes fumaient près de lentrée, parlant à voix basse. À la vue dÉlodie, les conversations séteignirent.

Bonsoir, dit-elle.

Personne ne répondit. Tante Marie, lamie de maman, détourna le regard. Le voisin, Monsieur Lefèvre, secoua la tête. Élodie passa devant eux, gravit les marches du perron et tira la poignée.

Verrouillée.

Elle sonna. Des pas, un cliquetis de serrure. Sophie apparut dans lentrebâillement, vieillie, amertume creusant ses traits, vêtue de noir.

On ne tattendait pas, répéta-t-elle avant de refermer la porte.

Élodie resta plantée là, incrédule. Derrière elle, les murmures reprirent. Elle sonna de nouveau. Silence. Frappa.

Sophie ! Sophie, ouvre ! Cest absurde !

La porte sentrouvrit sur la chaîne de sécurité.

Pars, ordonna Sophie. Tu nas rien à faire ici.

Je suis venue dire au revoir à maman !

Trop tard. On la enterrée hier.

Mais tu as dit quelle était morte il y a trois jours !

Et alors ? Tu pensais arriver à temps ? Quinze ans dabsence, et soudain, ça te prend ?

Sophie, laisse-moi entrer. Parlons comme des adultes.

Comme des adultes ? Quand papa est mort, tu as agi en adulte, peut-être ? Tu nes même pas venue !

Jétais au Sénégal ! En expédition ! Sans réseau !

Toujours des excuses. LAfrique, lAntarctique, les missions. Pendant ce temps, maman et moi, on était là. Elle a été malade trois ans, Élodie. Trois ans ! Où étais-tu ?

Élodie se tut. Elle savait que maman était malade. Elle appelait, envoyait de largent pour les soins. Mais venir Quelque chose len avait toujours empêchée. Le travail, les projets, la recherche.

Jai envoyé de largent.

De largent ? Sophie eut un rire amer. Elle navait pas besoin de ton aide financière, mais de toi. De sa fille. Mais tu as choisi ta carrière.

Ce nest pas juste. Sophie la dévisagea un long moment, les yeux brillants de larmes contenues.
Non, murmura-t-elle. Ce nest pas juste.
La porte se referma doucement.
Élodie resta seule sous la pluie, le visage ruisselant, le sac pesant à ses pieds, le cœur écrasé par un silence quaucune explication ne pourrait jamais briser.

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