Ce nest pas que cette petite fille lirritait, non, mais elle la repoussait, étrangement. Sale, mal coiffée, luniforme froissé, le col et les manches mal cousus. La fillette avait lair négligé, comme écrasée par quelque chose.
Rose-Marie fronça les sourcils. Pourquoi repensait-elle à cette enfant mal tenue ? Elle posa léclair quelle aimait tant. Où était Georges ? Il avait promis de rentrer tôt, cétait lanniversaire de la mort dAntoine-Pierre
Un coup à la porte la fit sursauter.
« Qui est là ? Georges, cest toi ? Tu as oublié tes clés ? »
« Rose-Marie, vous avez laissé vos clés sur la chaise. »
« Quoi ? Quelles clés ? »
Rose-Marie ouvrit la porte et vit cette même fillette. Quest-ce que ?
« Séverin ? Quelles clés ? Comment as-tu su où jhabite ? Tu me suis ? »
La fillette secoua la tête. Elle portait un vieux bonnet, un manteau usé taché près de la poche, des guêtres élimées et des chaussures presque en lambeaux.
Rose-Marie remarqua seulement maintenant ses yeux. Bleus, dun bleu profond, encadrés de cils noirs et soyeux.
Elle venait darriver dans cette école, engagée comme professeure de lettres. Elle avait enseigné toute sa vie au lycée technique, puis était partie à la retraite, pour finalement y revenir, incapable de rester sans travail. Cette enfant était étrange. Solitaire. Comment sappelait-elle déjà ? Amélie ? Non Aurélie. Aurélie Séverin.
« Rose-Marie, vous avez oublié vos clés sur la chaise. Je vous ai appelée, mais vous navez pas entendu. »
« Ah, merci Mon Dieu. Je les ai oubliées dans mon sac, cest la vieillesse » Elle tenta de plaisanter, sans savoir pourquoi.
« Vous nêtes pas vieille, dit lenfant avec sérieux. Vous avez dû être pressée, cest tout. »
« Merci Aurélie. »
« De rien. Au revoir, Rose-Marie. »
« Au revoir »
Rose-Marie referma la porte, pensive, puis se ravisa. Elle louvrit à nouveau et entendit des pas légers. La fillette descendait lentement.
« Aurélie. » Rose-Marie regardait en bas. Lenfant leva les yeux. « Comment as-tu su où jhabite ? »
« Je vis dans limmeuble dà côté. Je vous vois souvent aller au travail ou en revenir. Parfois, je marche derrière vous. Il y a un chien, au coin de la rue. Je me rapproche de vous pour quil ne grogne pas. Il naime pas lodeur des chats. Je les nourris, ceux des caves mais je nai pas peur. Je lappelle Rex, il est sans abri.
Quant à votre adresse jai demandé aux mamies sur le banc. Je leur ai dit que vous enseigniez dans mon école.
On prend le même bus »
Quelle enfant étrange, pensa Rose-Marie. Elle me suit ?
« Tu veux un thé ? » La question lui échappa. La fillette accepta aussitôt.
Étrange, et mal élevée. Elle aurait dû refuser.
Rose-Marie versa le thé.
« Tu Tu as faim ? »
La fillette fit non de la tête, mais Rose-Marie comprit. Elle avait faim. Pourquoi est-ce que je moccupe delle ?
« Écoute, mange avec moi. Je déteste manger seule, et Georges mon fils est en retard. »
Soudain agitée, elle sortit tout du frigo. La fillette mangeait proprement, mais on voyait la faim dans ses gestes.
« Merci, dit Aurélie en regardant les côtelettes. Je dois y aller. Tu cuisines très bien. »
Mon Dieu, elle a tellement faim quelle trouve ma cuisine bonne
Elle lui donna les restes, des pâtes, des bonbons.
« Je ne devrais pas mais elle a pris. »
Une fois la fillette partie, Rose-Marie sen voulut. Ce nétait pas professionnel. Demain, à lécole, cette gamine viendra membrasser devant tout le monde. Ou me remercier pour les côtelettes.
Georges rentra au petit matin, le regard coupable.
« Quel jour était-ce hier ? » demanda-t-elle sévèrement.
« Jeudi, maman. Aujourdhui, vendredi »
« Ne fais pas limbécile, Georges. »
« Oh, ça se gâte Je suis un grand garçon, trente ans »
« Cétait lanniversaire de la mort de ton père. Il ne méritait pas ça. »
« Maman il sen fiche, quon se souvienne de lui hier ou aujourdhui. Fêtons-le aujourdhui. Bon, je dors. Jai congé. »
« Tu nas pas dormi ? Quas-tu fait toute la nuit ? »
« Tu veux vraiment savoir ? »
Rose-Marie partit travailler de mauvaise humeur.
Elle attendit quAurélie fasse un signe. Mais la fillette passa comme dhabitude, avec juste un bonjour poli.
Quelle insolente.
Elle essaya de la croiser toute la journée. Lévitait-elle ?
En rentrant, elle ralentit exprès. Rien.
Trois jours plus tard, près de larrêt de bus, un cri.
Cétait Aurélie.
Rose-Marie courut. Un gros chien de rue tirait sur la manche du manteau usé, voulant lui arracher quelque chose.
« Va-ten ! »
Le chien lâcha prise. Aurélie, tu vas bien ?
Les yeux de lenfant étaient pleins de peur. Son cœur se serra.
« Il a attaqué il voulait tuer le chaton »
La fillette pleurait.
« Tout va bien, calme-toi. Rentrons. »
« Non. »
« Les enfants de ton âge vivent chez »
Rose-Marie sarrêta. Cette enfant était vraiment bizarre.
« Je ne peux pas. Ils ne voudront pas. Je le cacherai sous lescalier. »
« Qui ? »
« Eux »
À lécole, elle avait cherché des informations sur Aurélie. Les collègues haussaient les épaules. Seule la vieille professeure de maths, Agathe, au tremblement nerveux, savait quelque chose.
« Une famille difficile. La mère et le beau-père boivent. Ou la grand-mère »
« Comment lont-ils inscrite à lécole ? »
« Je ne sais pas. »
Rose-Marie guetta la fillette. Son manteau était rapiécé. Son cœur fit un bond.
Elle la suivit. Aurélie évita le chien et sassit sur un banc près de chez elle. Elle sortit un cahier.
Elle faisait ses devoirs ?
Rose-Marie rentra, se disputa encore avec Georges.
Divorcé depuis deux ans, sans enfants, il errait. Élodie était bien, mais il sennuyait. Maintenant, il avait trouvé une femme « intéressante ».
Elle sortit prendre lair.
« Auréliiie ! » Une voix rauque, ivre.
Une femme négligée, pas jeune, se tenait près de limmeuble. Ses yeux ceux dAurélie.
Mère ? Grand-mère ?
« Excusez-moi »
« Quoi ? »
« Vous êtes de la famille dAurélie Séverin ? »
« Ça te regarde ? Passe ton chemin. »
« Je suis sa professeure. Où est-elle ? »
« À la maison, elle dort. »
La femme rentra.
« Aurélie, tu mentends ? Sors, naie pas peur. »
La fillette apparut derrière la maison.
« Viens chez moi. »
« Elle me punira après. »
« Elle nosera pas. »
« On menverra en foyer si elle perd la garde. »
« Qui est-elle ? »
« Ma grand-mère »
« Et ta mère ? »
« Elle nest plus là. »
« Elle est partie ? »
« Elle est morte. Il y a quatre ans »
« Elle buvait aussi ? »
« Non. Nous vivions bien. Mais elle est tombée malade. On ma donnée à eux Ma grand-mère et son mari. Elle touche largent pour moi. »
« Je vois Viens. On trouvera une solution. »
« Je ne peux pas. »
« Jai dit quon trouverait. »
Georges était là, prêt à sortir. Il regarda sa mère, puis la fillette.
« Cest qui ? »
« Aurélie. »
Lenfant fixait Georges.
« Tu restes jusquà demain ? »
« Je ne sais pas »
Le lendemain, Rose-Marie la laissa dormir, puis la nourrit.
« Allons-y. »
« Où ? Vous memmenez à lorphelinat ? »
« Faire des courses. »
Georges se réveilla, observant la fillette, pensif.
« Où las-tu trouvée ? »
« Une élève. »
« Ah »
Au magasin, Rose-Marie choisit des vêtements à son goût.
Habillée de neuf, lenfant rayonnait.
« Quelle jolie petite-fille, dit la vendeuse. Elle vous ressemble. »
Rose-Marie sourit, le cœur léger.
« On jette ça. »
« Non ! saccrocha Aurélie. Ils le vendront pour boire Et je serai battue. Jaurais dû refuser. »
« Que faire alors ? »
« Je ne sais pas. »
« Si on allait au café ? »
« Avec vous ? »
« Bien sûr. Tu ne veux pas ? »
« Vous savez faire un gâteau ? »
« Euh pas vraiment. »
« Venez, je vous apprends. »
« Toi ? Moi ? »
« Maman et moi, on en faisait. Avant quelle tombe malade. »
« Allons-y. »
Rose-Marie navait pas été si heureuse depuis longtemps. Elles firent le gâteau, rirent, burent le thé. Georges rentra.
Mon Dieu jamais elle naurait cru le penser, mais elle regretta quil soit rentré si tôt. Il gâcha la soirée.
« Je dois y aller, dit Aurélie. »
« Je taccompagne. »
« Comment tu tappelles ? » demanda Georges.
« Aurélie Je te lai dit, Georges », répliqua Rose-Marie, nerveuse.
« Elle ta envoyée ? »
Il fixait lenfant. Elle secoua la tête.
« Elle nest plus là. Depuis quatre ans Papa. »
« Georges ? Quest-ce que ça veut dire ? »
La fillette se figea.
« Aurélie, explique. Qui ta envoyée ? Vous vous connaissez ? »
« Oui, maman Cest ma fille. Aurélie. »
« Quoi ? »
Lhistoire était vieille comme le monde.
« Maman, tu te souviens de Diane Séverin ? Cest sa mère. »
« Non. »
« Diane, deux ans de moins que moi. Sa mère buvait. On habitait près dici. On était Enfin, je laimais. Une histoire dadolescents »
« Et Aurélie ? »
« Elle ne ma rien dit. Jétais déjà avec Élodie. Tu laimais bien, elle était de notre milieu »
« Quand las-tu su ? »
« En la voyant Elle te ressemble tellement. »
« Quas-tu fait ? »
« Quand je lai retrouvée, Diane ma tout avoué. Je ne lai pas crue et lai repoussée. Elle est morte, maman Je naurais jamais abandonné mon enfant. »
« Pourtant, tu las fait. »
« Je ne savais pas. »
« Tu la connais, Aurélie ? »
« Oui. Jai une photo de vous. Quand jai apporté les clés, jai vu le portrait. Jai compris »
« Je ne la rendrai pas à cette famille, tu entends ? Quoi quil arrive. Aurélie, viens ici. Elle est ma petite-fille. »
Les tests confirmèrent leur lien. La compagne de Georges, Aline, les soutint au tribunal.
Rose-Marie tenait la main dAurélie, comme craignant quon ne la lui arrache.
« Papa, je peux vivre avec mamie ? »
« Si elle est daccord »
« Elle le sera Elle est seule. »
« Et moi ? »
« Tu as Aline »
Rose-Marie marchait, main dans la main avec sa petite-fille. Peu importaient les ragots. Elle avait trouvé son bonheur.
Georges se rapprocha de sa fille. Lui et Aline se séparèrent.
« Cest à cause de moi ? »
« Non. Je ne téchangerai pour rien. Dommage que ton grand-père ne te voie pas. »
À la réunion parents-professeurs, Georges rencontra linstitutrice dAurélie. Maintenant, lenfant va à lécole avec sa grand-mère et sa mère.
« Cest dur, non, davoir des profs dans la famille ? » demandent les copines.
« Non, cest génial ! » rit Aurélie.
« Comment ai-je pu vivre sans elle ? Diane, pardonne-moi Je ne labandonnerai jamais. »
Parfois, Aurélie revoit lautre grand-mère. Elle nettoie, cuisine, leur demande darrêter de boire.
La vieille femme pleure, lui baise les mains.
« Ma petite-fille, mon sang »
Elle promet darrêter. Demain.







