Libérons une chambre dans la maison, mes parents vont désormais y vivre,” m’a annoncé mon mari comme un fait accompli.

Jeanne était assise à son bureau quand on frappa à la porte de son bureau. Thomas jeta un œil à l’intérieur, examinant l’espace familier avec un regard nouveau.

« Je peux entrer ? » demanda-t-il, bien qu’il ait déjà franchi le seuil.

Elle acquiesça sans quitter son écran des yeux. La maison, héritée de sa tante Élodie cinq ans plus tôt, était spacieuse, lumineuse, avec trois pièces. Jeanne en avait transformé une en espace de travail idéal ici régnaient l’ordre et le silence.

« Écoute, commença son mari en s’asseyant au bord du canapé, mes parents se plaignent encore du bruit de la ville. »

Jeanne finit par se tourner vers lui. Après dix ans de mariage, elle reconnaissait ses intonations. Cette fois, il y avait une hésitation dans sa voix.

« Maman dit quelle dort mal à cause du vacarme, poursuivit Thomas. Et papa se plaint de toute cette agitation. Sans parler du loyer qui ne cesse daugmenter. »

« Je vois, » répondit-elle brièvement avant de revenir à son travail.

Mais les discussions sur ses parents ne s’arrêtèrent pas. Chaque soir, Thomas trouvait une nouvelle raison dévoquer leurs problèmes. Tantôt cétait la tension artérielle qui montait à cause de lair pollué, tantôt les voisins du dessus trop bruyants, ou encore lescalier de limmeuble trop raide.

« Ils rêvent de calme, tu comprends ? » dit-il un soir à table. « De tranquillité, dun vrai foyer. »

Jeanne mâchait lentement, réfléchissant. Thomas navait jamais été bavard. Cette soudaine sollicitude envers ses parents était étrange.

« Quest-ce que tu proposes ? » demanda-t-elle, méfiante.

« Rien de spécial, haussa-t-il les épaules. Juste une idée en passant. »

Une semaine plus tard, Jeanne remarqua que son mari entrait dans son bureau plus souvent que dhabitude. Dabord sous prétexte de chercher des documents, puis sans raison. Il sarrêtait devant le mur, comme sil évaluait quelque chose du regard.

« Belle pièce, remarqua-t-il un soir. Claire, spacieuse. »

Jeanne leva les yeux de ses papiers. Il y avait quelque chose de neuf dans son ton. Une sorte destimation.

« Oui, jaime travailler ici, répondit-elle. »

« Tu sais, dit Thomas en sapprochant de la fenêtre, tu pourrais peut-être tinstaller dans la chambre ? Il y a assez de place. »

Un froid lui traversa le dos. Jeanne posa son stylo et fixa son mari attentivement.

« Pourquoi je déménagerais ? Cest parfait ici. »

« Je ne sais pas, marmonna-t-il. Comme ça. »

Mais lidée de déménager ne la quitta plus. Jeanne remarqua que Thomas inspectait le bureau, imaginant déjà une autre disposition. Quil restait planté devant la porte comme sil y voyait déjà autre chose.

« Écoute, dit-il quelques jours plus tard, tu ne voudrais pas libérer ton bureau ? Au cas où. »

La question sonnait comme une décision déjà prise. Jeanne tressaillit.

« Pourquoi je devrais libérer la pièce ? » demanda-t-elle plus sèchement quelle ne laurait voulu.

« Juste une idée, hésita Thomas. On pourrait en faire une chambre damis. »

Mais elle avait compris. Toutes ces discussions sur ses parents, ces remarques en apparence anodines elles faisaient partie dun plan. Un plan dans lequel son avis ne comptait pas.

« Thomas, dit-elle lentement, dis-le clairement. Quest-ce qui se passe ? »

Il se détourna vers la fenêtre, évitant son regard. Le silence sétira. Jeanne comprit quelque chose avait déjà été décidé. Sans elle.

« Thomas, répéta-t-elle fermement, quest-ce qui se passe ? »

Son mari se retourna lentement, le visage figé par l’embarras. Mais une lueur de détermination passa dans ses yeux.

« Ben, mes parents en ont vraiment marre de la ville, commença-t-il prudemment. Ils ont besoin de calme. »

Jeanne se leva. Une angoisse montait en elle, celle quelle avait ignorée pendant des semaines.

« Et tu proposes quoi ? » demanda-t-elle, bien quelle sen doute déjà.

« On est une famille, répondit Thomas, comme si cela expliquait tout. On a une pièce en trop. »

En trop. Son bureau, son refuge, son espace une pièce en trop. Jeanne serra les poings.

« Ce nest pas une pièce en trop, dit-elle lentement. Cest mon bureau. »

« Oui, mais tu peux travailler dans la chambre, haussa-t-il les épaules. Et mes parents nont nulle part où aller. »

La phrase semblait répétée. Jeanne comprit cette conversation nétait pas la première. Simplement pas avec elle.

« Thomas, cest ma maison, dit-elle sèchement. Et je nai jamais accepté que tes parents sinstallent ici. »

« Mais ça ne te dérange pas, si ? » rétorqua-t-il, une pointe dirritation dans la voix. « On est une famille, non ? »

Encore cette excuse. La famille. Comme si en faire partie lui ôtait le droit à la parole. Jeanne sapprocha de la fenêtre, essayant de se calmer.

« Et si ça me dérangeait ? » demanda-t-elle sans se retourner.

« Ne sois pas égoïste, lâcha Thomas. Il sagit de personnes âgées. »

Égoïste. Pour ne pas vouloir abandonner son espace de travail. Pour penser quune telle décision devait être discutée. Jeanne fit face à son mari.

« Égoïste ? Cest ça ? Pour vouloir quon tienne compte de mon avis ? »

« Arrête, fit-il en agitant la main. Cest un devoir familial. On ne peut pas les abandonner. »

Devoir familial. Une autre jolie phrase pour la faire taire. Mais Jeanne navait plus lintention de se taire.

« Et mon devoir envers moi-même, alors ? »

« Ne dramatise pas, répliqua-t-il. Ce nest pas grave, déplace juste ton ordinateur. »

Pas grave. Des années à créer un espace parfait et ce nétait pas grave. Jeanne vit soudain son mari comme pour la première fois.

« Quand est-ce que tu as tout décidé ? » murmura-t-elle.

« Je nai rien décidé, se défendit-il. Je réfléchissais juste. »

« Tu mens, dit-elle. Tu en as déjà parlé à tes parents, nest-ce pas ? »

Le silence en disait plus que des mots. Jeanne se rassit, essayant de digérer la situation.

« Donc, tu as consulté tout le monde, sauf moi, constata-t-elle. »

« Ça suffit,
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