Je ne vivrai pas avec une grand-mère étrangère, déclara le petit-fils, les yeux dans ceux de sa mère.
Maman, dis-le-lui toi-même ! Jen ai marre dexpliquer ! Élodie tirait nerveusement sur le bord de la nappe, sans oser lever les yeux vers son fils.
Quest-ce quil y a à expliquer ? Théo posa sa tasse de thé sur la table et sassit en face delle. Jai été clair : je déménage la semaine prochaine. Jai loué un appartement, payé la caution.
Mon chéri, mais comment allons-nous… commença Élodie, mais Théo linterrompit dun geste sec.
Maman, jai vingt-sept ans ! Il est temps que je vive seul, non ?
De la chambre voisine parvint un toux étouffée, puis le bruit dun objet tombé et des murmures irrités.
Tu vois, soupira Élodie, elle a encore fait tomber quelque chose. Je vais voir.
Non, reste. Théo posa une main sur lépaule de sa mère. Quelle se débrouille. Tu nes pas son aide-soignante.
Théo, elle est âgée…
Maman, arrête ! La voix de son fils se fit plus dure. Elle ne test rien. Absolument rien ! La mère de Papa, qui na jamais eu un mot gentil pour toi.
Élodie grimace, comme sous un coup. Cétait vrai : sa belle-mère, Marguerite Dumont, ne lavait jamais acceptée. Vingt-huit ans plus tôt, lors de leur mariage, elle lavait accueillie avec froideur et mépris. Elle disait aux voisines que son fils aurait pu trouver mieux, quÉlodie venait dune famille douteuse, quelle avait mauvais caractère. Et après la naissance de Théo, elle avait carrément déclaré quelle élèverait son petit-fils elle-même, parce que sa mère était inexpérimentée et stupide.
Tu te souviens comment elle tappelait ? poursuivit Théo, voyant quil avait touché juste. « Ta petite Élodie ». Pas même par ton prénom, mais « ta petite ». Et quand Papa est mort, elle a…
Tais-toi, murmura Élodie. Ne remue pas le couteau dans la plaie.
Mais son fils ne lâchait pas prise. Trois ans avaient passé depuis lenterrement de son père, et les souvenirs de cette époque faisaient encore mal. Marguerite lui avait alors annoncé, sans détour, que lappartement avait appartenu à son fils, et quil était donc désormais à elle. QuÉlodie et son Théo devaient se trouver un autre logement. Quelle avait assez souffert de cette « famille étrangère ».
Et qui la ramassée par terre quand elle a fait son AVC ? continua Théo. Qui a appelé les secours ? Qui a veillé à lhôpital ?
Ça suffit, Élodie se leva et commença à débarrasser la table.
Non, ça ne suffit pas ! Tu vois bien ce quelle fait ! Elle frappe exprès la nuit, laisse tomber des casseroles pour tempêcher de dormir. Elle met la télé à fond. Et ses allusions sur la nourriture, les médicaments…
De la chambre de Marguerite parvint un cri :
Élodie ! Élodie, viens ici !
Machinalement, Élodie se dirigea vers la porte, mais Théo la retint par le bras.
Où vas-tu ? Quelle se lève et vienne elle-même si elle a besoin de quelque chose.
Théo, elle est malade…
Malade ? Elle est en meilleure santé que nous deux ! Elle a juste pris lhabitude de commander. Papa la portée sur ses épaules toute sa vie, et maintenant, cest toi qui continues.
Élodie ! La voix se fit plus impérieuse. Tu es sourde ?
Élodie se dégagea et entra dans la chambre. Marguerite était allongée sous un plaid remonté jusquau menton. Un journal gisait par terre.
Ramasse-le, ordonna-t-elle en désignant le journal. Je veux lire.
Marguerite, vous avez vos lunettes ?
Bien sûr que je les ai. Tu me prends pour une aveugle ? La vieille femme attrapa ses lunettes sur la table de nuit et les enfila. Et apporte-moi du thé. Chaud. Celui dhier nétait que de leau tiède.
Élodie ramassa le journal en silence, le posa sur la table de nuit, puis retourna dans la cuisine pour faire chauffer leau. Théo était assis à table, le visage sombre.
Alors, tu cours toujours à ses ordres ?
Ne commence pas, soupira-t-elle.
Maman, écoute-moi bien, Théo se rapprocha. Je déménage. Et tu viens avec moi.
Élodie simmobilisa, la bouilloire à la main.
Comment ça ?
Cest simple. Lappartement a deux chambres, ce sera assez pour nous. Tu vivras normalement, sans disputes ni reproches constants.
Et elle ?
Elle fera comme elle voudra. On récolte ce que lon sème.
Mon chéri, je ne peux pas… Elle sera toute seule.
Tant mieux ! Elle comprendra enfin ce que cest que de se passer de toi.
Élodie posa la bouilloire sur la plaque, sappuya contre le plan de travail. Un mélange de culpabilité et de soulagement lenvahissait.
Maman, tu te souviens de ce quelle ta dit après lenterrement de Papa ? La voix de Théo sadoucit. « Maintenant, vous pouvez faire vos valises, lappartement est à moi. » Tu ten souviens ?
Élodie hocha la tête. Cette conversation était gravée en elle. Ils revenaient du cimetière, avaient enlevé leurs vêtements noirs, buvaient un thé. Et soudain, Marguerite, silencieuse jusque-là, avait déclaré que tout allait changer. QuÉlodie et son fils étaient de trop. Quil était temps quils partent.
Et qui a dit quelle ne partirait pas ? poursuivit Théo. Qui a juré de soccuper delle, malgré tout ?
Cest moi, avoua Élodie. Mais cétait différent. Elle venait de perdre son fils…
Maman, ça fait trois ans ! Trois ans à la servir comme une domestique. À cuisiner, laver, nettoyer, lemmener chez le médecin. Et elle ? Elle ta déjà dit merci ?
Élodie réfléchit. Effectivement, jamais Marguerite ne lavait remerciée. Juste des reproches, des critiques, du mécontentement. La soupe trop salée, le linge mal lavé, les médicaments pas bons. Et récemment, devant la voisine Geneviève, elle avait affirmé vivre avec des « étrangers » qui nattendaient que sa mort pour récupérer lappartement.
Élodie ! Où est mon thé ? cria Marguerite depuis sa chambre.
Jarrive ! répondit Élodie, mais Théo se leva et lui barra le passage.
Non, tu ny vas pas. Assieds-toi.
Théo…
Maman, assieds-toi, sil te plaît. Nous devons parler sérieusement.
Élodie sassit à contrecœur. Théo prit ses mains dans les siennes.
Maman, je ne vivrai pas avec une grand-mère étrangère, dit-il, la regardant droit dans les yeux. Et toi non plus. Tu nas que cinquante-deux ans. Tu as encore toute la vie devant toi. Pourquoi la gâcher avec une femme qui ne taime pas ?
Elle nest pas étrangère, Théo. Cest ta grand-mère.
Ma grand-mère ? Théo eut un rire amer. Elle ne ma jamais aimé. Tu te souviens quand elle disait devant tout le monde que je ne ressemblais pas à Papa ? Que javais mauvais caractère, comme toi ? Et quand jai été accepté à la Sorbonne, elle a dit que cétait de largent jeté par les fenêtres, que je narriverais à rien.
Élodie se tut. Elle se souvenait de tout ça, de la douleur que ces mots lui avaient infligée. Mais son mari lui répétait de ne pas y prêter attention, que sa mère était difficile, mais juste au fond.
Élodie ! La voix de Marguerite semporta. Tu es morte, là-bas ?
Théo se leva dun coup, entra dans la chambre. Élodie lentendit dire :
Mamie, Maman est occupée. Si vous voulez du thé, levez-vous et faites-le vous-même.
Comment oses-tu me parler ainsi ? sindigna Marguerite. Appelle ta mère !
Non. Et dailleurs, je vous préviens : dans une semaine, nous partons.
Où ça ?
Dans un nouvel appartement. Moi et Maman.
Un silence. Puis Marguerite, incrédule :
Et moi ?
Vous restez ici. Seule. Comme vous lavez toujours voulu.
Théo ! appela Élodie, mais il revenait déjà dans la cuisine, lair satisfait.
Cest fait, dit-il en se frottant les mains. Maintenant, quelle y réfléchisse.
Pourquoi faire ça ? Il fallait dabord men parler…
Maman, quy a-t-il à discuter ? On en a parlé cent fois. Tu disais toi-même que tu nen pouvais plus, que tu étais épuisée par ses caprices.
Cétait vrai. Élodie sétait plainte à son fils des difficultés de vivre avec Marguerite. Surtout depuis le jour où celle-ci lavait traitée de « parasite » devant tout limmeuble.
Mais elle est vieille, malade…
Maman, elle a soixante-quinze ans, pas cent ! Et elle nest pas plus malade que les autres femmes de son âge. Elle sait juste en jouer.
Des sanglots sélevèrent de la chambre. Élodie se leva, mais Théo secoua la tête.
Non. Cest du cinéma. Elle pleure maintenant, et dans cinq minutes, elle jouera sur la pitié.
Théo, et si elle est vraiment bouleversée ?
Bouleversée ? ricana-t-il. Maman, tu as oublié ce quelle disait après lenterrement ? « Faites vos valises. » Où étaient ses larmes, alors ? Où était sa pitié ?
Élodie se souvint. Marguerite avait été sèche, dure. Pas une larme, aucune émotion. Au contraire, une certaine satisfaction dans la voix.
Et après, que sest-il passé ? continua Théo. Son AVC. Et qui la sauvée ? Qui a appelé les secours, couru à lhôpital, cherché ses médicaments ?
Moi, murmura Élodie.
Exactement. Et elle ? Dès quelle a été rétablie, elle a oublié. Et cest reparti : ci nest pas bien, ça nest pas bon, tu ne fais pas assez.
Les sanglots sarrêtèrent. Plus un bruit.
Tu vois ? Théo désigna la chambre. Elle a compris quon ne mordait pas à lhameçon. Comédienne.
Élodie se versa un verre deau, but lentement. Théo avait raison. Marguerite ne lavait jamais aimée, jamais respectée. Mais la laisser seule… Nétait-ce pas cruel ?
Maman, je sais que cest dur pour toi, dit Théo comme sil lisait ses pensées. Tu es gentille, tu as du cœur. Mais pense à toi. Tu as le droit de vivre, non ?
Élodie hocha la tête. Vivre. Sans tension permanente, sans reproches, sans culpabilité. Se réveiller le matin sans se demander : quai-je encore fait de mal ?
Tu te souviens de notre vie avant ? demanda Théo. Quand Papa était là ? On riait, on discutait, on sortait. Et maintenant ? Quand es-tu allée au cinéma pour la dernière fois ?
Élodie réfléchit. En trois ans, elle nétait sortie nulle part. Juste le travail, la maison, lhôpital, les courses. Son amie Sandrine lavait invitée deux fois, mais elle avait refusé impossible de laisser Marguerite seule trop longtemps.
Maman, si on essayait ? La voix de Théo se fit persuasive. On part, on essaie un mois ou deux. Si on voit quelle ne se débrouille vraiment pas, on avisera.
Et sil lui arrive quelque chose pendant notre absence ?
Elle a un téléphone. Des voisins. On peut même engager une aide à domicile si elle accepte de payer.
Des pas traînants approchèrent. Marguerite apparut dans lencadrement de la porte, sappuyant au chambranle.
Alors, dit-elle dune voix tremblante, vous abandonnez la vieille ?
Personne ne vous abandonne, Mamie, répondit calmement Théo. On part vivre ailleurs, cest tout.
Et moi, je fais comment ? Je suis vieille, malade…
Vous nêtes pas aussi malade que vous le prétendez, rétorqua Théo sans broncher. Dailleurs, cest vous qui vouliez quon parte il y a trois ans. Vous vous souvenez ?
Marguerite cligna des yeux, surprise.
Cétait différent…
Quoi de différent ? Théo se leva et sapprocha delle. Même appartement, mêmes personnes. Quelle différence ?
La différence, cest que maintenant, je suis faible ! Jai besoin daide !
Alors peut-être fallait-il y penser avant ? La voix de Théo durcit. Peut-être ne pas blesser celle qui vous a soignée trois ans ?
Marguerite tourna son regard vers Élodie.
Élodie, tu ne vas pas me laisser ? Je suis âgée, jai besoin de toi…
Élodie resta silencieuse, déchirée entre la pitié et la colère.
Maman, murmura Théo, dis-lui la vérité. Dis-lui à quel point tu es fatiguée de ses critiques. Comme ça te fait mal dêtre traitée en étrangère chez toi.
Je nai jamais dit quelle était étrangère ! protesta Marguerite.
Non ? Et quavez-vous dit à Geneviève ? Que vous viviez avec des « inconnus » qui attendaient votre mort ?
Marguerite hésita.
Je… je ne voulais pas dire ça…
Alors quavez-vous voulu dire ? insista Théo. Maman est dans cette famille depuis trente ans. Trente ans à subir vos reproches. Et pour vous, elle est toujours une étrangère.
Élodie se leva, alla à la fenêtre. Elle avait le cœur lourd.
Marguerite, dit-elle sans se retourner, vous souvenez-vous de ce que vous mavez dit il y a trois ans ?
Élodie, jétais dans le chagrin…
Vous avez dit : « Maintenant, vous pouvez faire vos valises, lappartement est à moi. » Vous vous souvenez ?
Silence.
Vous avez aussi dit avoir assez souffert dune « famille étrangère ». Vous vous en souvenez ?
Élodie, je ne voulais pas…
Ce que vous vouliez ou non na plus dimportance, Élodie se retourna. Ce qui compte, cest ce que vous avez dit. Et nous nous en souvenons.
Marguerite saffaissa sur une chaise, soudain vieillie.
Mais je suis malade… Jai besoin daide…
Oui, admit Élodie. Mais pourquoi cette aide devrait-elle venir de ceux que vous considérez comme étrangers ?
Marguerite se taisait, tourmentant le bord de sa robe de chambre.
Marguerite, continua Élodie, vous mavez toujours fait comprendre que je navais pas ma place ici. Alors pourquoi devrais-je rester maintenant que vous avez besoin de moi ?
Parce que… cest comme ça, cest normal, bredouilla Marguerite.
Normal pour qui ? intervint Théo. Pour vous ? Et pour nous, cest normal dentendre des reproches toute notre vie ?
Marguerite leva vers lui des yeux soudain humides.
Théo, tu es mon petit-fils…
Un petit-fils que vous navez jamais aimé. À qui vous disiez quil ne ferait rien de bon.
Je… je ne pensais pas que tu te souviendrais…
Je me souviens. Et Maman aussi. Nous nous souvenons de beaucoup de choses.
Élodie sentit quelque chose se briser en elle. Comme une corde trop tendue qui lâche enfin.
Vous savez quoi, Marguerite, dit-elle doucement, mais fermement, nous partons. Dans une semaine.
Marguerite tressaillit.
Élodie…
Non, Élodie Dumont. Et oui, nous partons. Vous vivrez seule, comme vous lavez toujours voulu.
Mais comment vais-je faire ?
Comme nous aurions dû faire il y a trois ans, répliqua Élodie. Nous nous serions débrouillés, non ?
Marguerite baissa la tête.
Je… jétais dans la peine…
Dans la peine, acquiesça Élodie. Et nous, nous étions dans la joie, peut-être ? Nous enterrions un mari, un père. Mais nous ne vous avons pas jetée dehors.
Un long silence sinstalla. Théo près de la fenêtre, Élodie à table, Marguerite en face, voûtée, comme vieillie de dix ans en quelques minutes.
Peut-être quon pourrait réfléchir… finit par dire Marguerite.
À quoi ? demanda Théo.
Je… jai peut-être eu tort… Jai été trop dure…
Élodie secoua la tête.
Cest trop tard, Marguerite. Beaucoup trop tard. Nous avons pris notre décision.
Et elle lavait vraiment prise. À cet instant précis, assise à la table de la cuisine, face à cette femme qui lavait tant humiliée. Elle avait le droit à sa propre vie. À un foyer paisible. À des soirées sans cris, des matins sans peur.
Maman, Théo posa une main sur son épaule, je suis fier de toi.
Élodie sourit. Pour la première fois depuis des mois, ce sourire était vrai.







