**Indépendante, mais un coup de main ne fait pas de mal**
C’est seulement après avoir emménagé avec Anton que Jeanne réalisa qu’il n’était pas l’homme qu’il prétendait être. Avec lui, elle était douce et tendre, une vraie amoureuse. Au début de leur relation, elle cherchait à lui prouver son amour, allant jusqu’à dire qu’elle ne pourrait vivre sans lui.
Non, elle ne passait pas ses journées à pleurer devant la fenêtre en attendant son «Antoine chéri», ni à broder des mouchoirs, mais elle le regardait avec adoration. Et ça, il aimait ça.
«Jeannette, si on emménageait ensemble ?» lui demanda-t-il un soir, attablés dans un café parisien. «La vie à deux nous rapprocherait, et puis, prendre soin l’un de l’autre, c’est important.»
Jeanne fut surprise. Elle espérait secrètement une demande en mariage, mais il n’en était pas question. Juste vivre ensemble. Elle accepta malgré tout.
«D’accord, ce sera un bon test pour nos sentiments», répondit-elle en souriant.
Antoine était mesquin et sarcastique, mais Jeanne ne s’en apercevait pas—ou peut-être se cachait-il bien. Les premiers temps, il se contentait de petites piques gentillettes. Mais plus les jours passaient, plus ses travers apparaissaient.
Dans la cuisine, il était toujours là, sans jamais aider, mais jamais avare de remarques acerbes.
«Jeannette, tu es vraiment maladroite», disait-il quand une cuillère lui glissait des mains. «Te laisser seule ici, c’est un danger public.» Moitié rire, moitié sérieux.
Il ne la quittait pas d’une semelle tant qu’elle n’avait pas fini de cuisiner. Cela l’énervait, surtout quand il ajoutait une remarque cinglante.
«Antoine, soit tu m’aides, soit tu sors ! Je me débrouille très bien seule.»
«Te laisser seule ? Tu ne ferais rien sans moi. Et puis, je suis plus tranquille quand je te surveille.»
Si elle approchait de son ordinateur, il s’exclamait :
«Ne touche pas à mon PC, il plante dès que tu t’en approches.» Elle ne savait jamais s’il plaisantait.
Mais le pire, c’était en société. Il se moquait d’elle, la présentait comme une incapable, et peu à peu, Jeanne devint la risée de leurs amis. Même eux la taquinaient, parfois la rabaissaient, et Antoine riait avec eux.
«Antoine, pourquoi tu m’humilies devant tes amis ? Ils me traitent comme une moins que rien.»
«Si c’est ce que tu es, que veux-tu que je dise ?»
Ce fut la goutte d’eau. Elle ne chercha pas à le convaincre. Inutile. Elle rassembla ses affaires et annonça :
«C’est fini entre nous. Je pars.»
Trois jours plus tard, il l’appela, essaya de s’excuser maladroitement, mais Jeanne resta inflexible. Elle en avait assez d’être réduite à une idiote alors qu’elle était une femme éduquée et capable.
«Il le regrettera. Je vais lui prouver que je peux être indépendante», songea-t-elle.
Son premier acte d’indépendance ? Acheter une voiture.
«Demain, je m’inscris à l’auto-école.»
Elle obtint son permis après quelques tentatives—le code du premier coup, mais la conduite lui donna du fil à retordre. Enfin, elle put acheter sa première voiture : une petite Peugeot rouge, impeccable.
«Pourquoi la vendez-vous ?» demanda-t-elle au vendeur, sachant pertinemment qu’il ne répondrait pas franchement.
«Trop petite pour notre famille. On attend un enfant.»
Fière, elle prit le volant, savourant sa liberté.
«Dommage qu’Antoine ne me voie pas… Il faut que ça change.»
Elle voulait montrer à tous—surtout à lui—qu’elle n’était pas la fille qu’il décrivait. Elle décida de rendre visite à Aline et Victor à leur maison de campagne, où Antoine serait sûrement présent.
La route fut difficile, mais elle y arriva. Quand elle descendit de sa voiture, les exclamations fusèrent.
«Jeanne ! Incroyable ! Tu conduis toute seule !»
Antoine s’approcha, sarcastique :
«Une suicidaire…»
La journée passa vite. Ne voulant pas rouler de nuit, elle repartit tôt. Après quelques détours sur des chemins de campagne, elle rejoignit la route nationale. Tout allait bien… jusqu’à ce qu’un bruit sec retentisse. La voiture tira brusquement sur le côté.
«Une crevaison !»
Elle s’arrêta sur le bas-côté, paniquée. Elle avait une roue de secours, mais aucune idée de comment la monter. Les voitures filaient sans s’arrêter. Elle appela Antoine.
«Antoine, j’ai un pépin.»
«Vraiment ?» ricana-t-il.
«Arrête ton cinéma. J’ai une crevaison.»
«Tu as une roue de secours ?»
«Oui.»
«Alors change-la.»
«Je ne sais pas faire !»
Et là, il partit dans une diatribe :
«Tu ne sais rien faire ! Tu ne sais même pas changer une ampoule ! Tu as cassé la serrure de notre porte, brûlé mon t-shirt en repassant…» Elle raccrocha.
«Pourquoi je l’ai appelé ?»
La nuit tombait quand un 4×4 s’arrêta. Trois hommes lui proposèrent de la raccompagner.
«Non merci», répondit-elle sèchement.
Désespérée, elle vit enfin une voiture se garer devant elle. Un homme en sortit et demanda calmement :
«Vous avez une roue de secours ?»
Il s’affaira, rapide et efficace.
«Merci infiniment», dit Jeanne.
«Je ne veux pas d’argent.»
«Alors que voulez-vous ?» demanda-t-elle, agacée.
«Un gâteau aux pommes. Je n’ai jamais su en faire.»
«Comment voulez-vous que je vous en donne un maintenant ?»
«Demain, alors. D’ailleurs, je m’appelle Stéphane. Et vous ?»
«Jeanne.»
Il lui demanda son numéro, promit de l’appeler pour s’assurer qu’elle était bien rentrée.
Le lendemain, il vint la chercher, un bouquet de roses rouges à la main.
«Vous êtes encore plus belle à la lumière du jour.»
Six mois plus tard, Stéphane lui dit :
«Je devrais t’épouser. D’abord, je t’ai sauvée. Ensuite, tes gâteaux aux pommes sont divins.»
Ils vivaient déjà ensemble dans sa maison à la campagne. Divorcé depuis deux ans, il avait besoin d’une maîtresse de maison. Ses amis adoraient Jeanne, son hospitalité, et surtout ses gâteaux. Lui se chargeait du barbecue—il avait un secret pour la marinade, qu’il ne partageait avec personne.
Ils étaient heureux.
**Morale : L’indépendance ne signifie pas tout faire seule, mais savoir accepter l’aide de ceux qui vous respectent.**






