Entre deux feux
Jai toujours pensé que la meilleure façon de survivre à une trahison, cétait de noyer son chagrin dans les larmes. Tout de suite, sur place, pour ne plus avoir une seule goutte à verser plus tard, seule. Et encore mieux : pleurer sur lépaule de quelquun qui comprendrait vraiment.
Cette épaule, depuis près dune heure, cétait celle de Théo. Le meilleur ami de mon mari. Enfin, mon ex-mari, apparemment.
Amélie, arrête de pleurer, je ten prie, murmura Théo dune voix lasse. Il me caressait le dos, et cela ne faisait quattiser mes sanglots.
Pourquoi il ma fait ça ? soufflai-je en essuyant une nouvelle fois mon visage trempé. Quest-ce que jai fait de mal ? Je suis moche, cest ça ? Dis-le franchement !
Tu es la plus belle femme du monde. Louis est juste aveugle.
Il la dit avec une telle sincérité que jy ai cru, lespace dune seconde, et jai même cessé de pleurer. Puis je lui ai montré les captures décran de la conversation. Celle que javais trouvée sur le téléphone de Louis. Une certaine Jade lui écrivait : « Quand est-ce que tu largues ta radoteuse ? » À quoi lhomme qui mavait juré un amour éternel devant lautel avait répondu : « Elle ne survivrait pas sans moi. Je la plains. »
Plaire. Un mot qui effaçait tout. Notre passé, nos « je taime », nos projets davenir. Notre mariage tenait par pitié.
Je me cachai le visage entre les mains. Quelle honte !
Théo garda le silence. Contrairement à Louis, capable de combler le moindre blanc par un flot de paroles inutiles, il savait se taire au bon moment. Cétait la seule personne de cette ville que je pouvais appeler dans une telle situation. Je savais : Théo ne me plaindrait pas. Il ne me ferait pas de discours. Ni de leçon. Exactement ce dont javais besoin.
Il était arrivé en vingt minutes. Avait écouté ma crise en silence, mavait tendu un verre deau et mavait laissé pleurer dans sa veste de sport. Puis il sétait simplement assis à côté de moi, et son silence valait mieux que tous les mots.
Il me *plaint*, tu te rends compte sanglotai-je pour la centième fois.
Théo ne répondit pas. Il serra les poings et regarda par la fenêtre. Dans sa retenue, il y avait plus de compréhension et de soutien que dans un million de phrases bien tournées.
***
Javais rencontré Louis à Bordeaux, lors dune exposition dartistes locaux. Jétais entrée là par hasard, pour échapper à la pluie. Et je lavais vu il se tenait devant une immense toile abstraite et sombre, en train de débattre avec véhémence avec un ami.
Ce nest pas de lart, cest un diagnostic ! séchauffait-il. Il ny a ni émotion, ni pensée, juste une tentative de provocation !
Le diable ma poussée à men mêler :
Vous ne pensez pas que la provocation est aussi une émotion ? Lart na pas à être beau. Il doit être vrai.
Louis sétait retourné, et ses yeux gris, encore pleins de colère une seconde auparavant, sétaient adoucis, illuminés dintérêt :
Donc, pour vous, lart doit être la vérité, aussi amère soit-elle ?
Nous avions parlé pendant trois heures. Cétait un ouragan, un tourbillon didées, de blagues et dune joie de vivre incroyable. Cest cette passion, cette soif de vivre qui mavait conquise. Il pouvait disserter sur le cinéma des années 70 jusquà en être aphone, puis mentraîner sur le toit dun vieil immeuble pour me montrer comment la pluie se reflétait dans les flaques. Avec lui, je ne mennuyais jamais. Il me faisait me sentir vivante, intéressante, aimée. Il ne voyait pas moi, mais une version extraordinaire de moi, et je faisais tout pour y correspondre.
Quand, après deux mois de romance intense, il mavait demandé de déménager à Toulouse et de lépouser, javais dit « oui » sans réfléchir. Idiote, je lavais suivi comme un papillon vers la flamme, aveuglée par son éclat.
Je me souviens quand il mavait présentée à son meilleur ami.
Je te présente mon frère, mon ange gardien, Théo. Et voici Amélie, lamour de ma vie ! Louis rayonnait comme un enfant.
Théo mavait serré la main, et son regard était mal à laise ? Méfiant ? Je navais pas compris sur le moment. Ce garçon mavait semblé silencieux, sérieux, presque renfrogné. Rien à voir avec mon Louis exubérant. Mais plus tard, nous avions trouvé des points communs : nous adorions tous les deux lunivers de Bernard Werber et pensions que le meilleur café se trouvait dans les petites échoppes discrètes, pas dans les chaînes.
Plus tard, à Toulouse, javais réalisé que Théo était un havre de paix. Avec Louis, cétait amusant et intense, mais après un ouragan, on a besoin de calme. Et Théo savait se taire. Il pouvait mécouter pendant des heures parler de livres ou me plaindre des difficultés du déménagement. Jamais il ne minterrompait, ne cherchait à briller. Il hochait simplement la tête et posait parfois une question précise, qui montrait quil mécoutait vraiment.
Avec ce silencieux, je me sentais incroyablement en paix et en sécurité. Ce que je ne ressentais plus avec mon propre mari, qui cétait devenu évident naimait que lui-même.
***
Je ne peux pas dire que je navais aucun soupçon avant ce SMS. Je fermais juste les yeux sur les incohérences : les « réunions de travail » tardives, le téléphone toujours face cachée, les heures disparues, lodeur inconnue de parfum féminin. Tout était si évident. Mais il se débrouillait si bien pour se justifier que je croyais à toutes ses excuses. Je *voulais* y croire. Parce que Louis maimait, non ? Cétait bien lhomme qui mavait conquise à cette exposition ? Il ne pouvait pas mentir.
De plus en plus souvent, je me surprenais à penser que je me sentais bien mieux avec Théo. Il ne me bombardait pas de compliments, mais il mécoutait. Vraiment. Comme si mes mots comptaient. Un jour, nous étions tous les trois en pique-nique. Je parlais de mon idée de peindre une série basée sur les vieilles légendes occitanes. Louis avait bâillé :
On dirait un documentaire barbant.
Théo, lui, sétait animé :
Et quelle légende tu choisirais en premier ?
Nous avions discuté pendant une demi-heure, passionnés, pendant que Louis jouait à un jeu sur son téléphone. À ce moment-là, une pensée interdite mavait traversé lesprit : « Cest lui que je voudrais partager ma vie, pas seulement les fêtes. »
Six mois plus tard, javais accidentellement vu des messages coquins sur le téléphone de mon mari. Louis navait pas bronché, mavait convaincue que cétait une vieille amie et que leur style de discussion datait du lycée. Une presque-fiancée, en somme. « Personne ne peut mentir avec autant dassurance », métais-je dit. Et javais de nouveau fermé les yeux.
Puis était venu le soir où javais découvert la conversation avec Jade. Douloureux, humiliant, amer. Mais ce nétait pas linfidélité qui mavait le plus blessée. Il vivait avec moi par *pitié* !
Théo, bien sûr, avait tout vu et savait depuis le début pour les frasques de mon cher époux. Ils étaient amis depuis le CP. Louis se vantait de ses conquêtes. Pour lui, tomber amoureux ou plutôt, faire tomber les autres amoureux était aussi naturel que respirer. Théo, plus réservé, ne comprenait pas cette légèreté, mais ne jugeait pas son ami. Jusquau mariage.
Jignorais que Théo avait tenté de raisonner Louis, quils sétaient même battus à cause de moi. Bien sûr, Louis ne men avait rien dit. Il sétait juste moqué un jour : « Théo a un faible pour toi, le pauvre, il est jaloux. » Et je ny avais pas cru. « Non, impossible, métais-je dit. Théo est un ami. Juste un ami. Il est trop bien pour ça. »
Et maintenant, jétais assise sur le canapé de Théo, ma vie en miettes. Lui seul était là.
Tu dois comprendre, Louis ne changera pas, dit-il doucement, interrompant mes souvenirs. Il nest pas méchant. Il est juste différent. Comme un enfant qui veut tous les jouets et ne sait pas apprécier celui quil a déjà.
Mais je ne suis pas un jouet.
Bien sûr que non. Tu es un univers entier, bredouilla-t-il en baissant les yeux.
La décision vint delle-même.
Je crois que je vais retourner chez mes parents. À Bordeaux.
Théo soupira. Quelque chose passa dans son regard de la peine ? De lhésitation ?
Oui, ce sera mieux, finit-il par répondre. Tu auras le temps de te calmer, de prendre du recul.
Tu peux my emmener ?
Il aurait pu refuser. Il avait du travail, des obligations. Mais Théo hocha simplement la tête :
Prépare tes affaires. Je taide.
***
Six mois à Bordeaux passèrent comme un long jour brumeux. Louis avait accepté le divorce sans sourciller, presque soulagé. Jessayais de me reconstruire, de réchauffer mon âme. Mes parents me plaignaient, et cela me faisait encore plus mal.
Théo appelait tous les jours. Dabord pour prendre des nouvelles. Puis nos conversations redevinrent longues et profondes, comme avant. Nous parlions de tout sauf dune personne. Un jour, je réalisai que jattendais son appel bien plus que je navais jamais attendu celui de Louis.
Puis, un matin, je lai vu par la fenêtre. Sa voiture. Théo navait pas prévenu de sa visite.
Mon cœur fit un bond. Je me précipitai sur le perron :
Théo ? Quest-ce qui se passe ?
Il sortit de la voiture, visiblement nerveux. Je ne lavais jamais vu comme ça.
Rien ne se passe. Tout est enfin à sa place.
Il sapprocha, ne me quittant pas des yeux :
Amélie, je ne sais pas bien parler. Je ne sais pas peindre avec les mots ni monter des spectacles. Je ne sais quune chose. Je tai aimée tout ce temps. En silence. Il sapprocha encore, et cette fois, il prit mes mains dans les siennes, doucement, comme on touche quelque chose de précieux. Je nai pas parlé. Je nai pas pleuré. Je me suis juste laissée regarder, comme si pour la première fois depuis longtemps, quelquun me voyait vraiment. Et dans ses yeux, je nétais pas une ruine, ni une victime. Jétais moi. Entière. Debout.
Alors, sans un mot, je me suis avancée, et jai posé ma tête contre son épaule celle-là même qui avait déjà tout entendu, tout porté, tout compris.
Et cette fois, je nai pas pleuré pour oublier. Jai souri pour recommencer.







