Tu as gâché toute ma vie !” cria la fille en claquant la porte

« Tu mas gâché la vie ! » cria la fille en claquant la porte.

« Maman, tu te souviens quand tu me bordais le soir, petite ? » demanda doucement Élodie en feuilletant de vieilles photos sur la table de la cuisine.

Sylvie Lambert leva les yeux de sa cocotte de boeuf bourguignon, surprise. Élodie ne posait plus ce genre de questions depuis longtemps. Entre elles, les conversations tournaient plutôt autour de reproches.

« Bien sûr, je men souviens. Tu voulais toujours que je te lise *Le Petit Chaperon Rouge*. La même histoire tous les soirs, » répondit-elle en essuyant ses mains sur son torchon. « Et après, tu exigeais que je reste près de toi jusquà ce que tu tendormes. Tu disais que tu avais peur sans moi. »

Élodie hocha la tête en contemplant une photo delle, âgée de cinq ans, assise sur les genoux de sa mère avec un livre. Toutes deux souriaient.

« Tu nen as jamais eu marre ? »

« Marre de quoi, ma chérie ? »

« De moi. De devoir répéter la même routine chaque jour. Le travail, la maison, puis mes caprices. »

Sylvie sassit près de sa fille. Élodie avait les traits tirés, des cernes sous les yeux. Depuis son divorce, elle avait maigri, vieilli. Son caractère sétait aussi assombri.

« Jamais, » murmura la mère. « Tu étais le sens de ma vie. Surtout après le départ de ton père. »

« Ah, papa » Élodie eut un rire amer. « Il est parti avec sa secrétaire quand javais sept ans. Je me souviens de tes pleurs dans la cuisine la nuit. Tu croyais que je ne tentendais pas. »

« Je ne voulais pas te montrer ça. »

« Je sais. Mais je nétais ni sourde ni aveugle. Je voyais à quel point cétait dur. Tu travaillais comme une folle pour me payer des vêtements, des cours de piano. Tes collants reprisés, tes dîners où tu refusais la viande en disant que tu navais pas faim pour finir par manger mes restes. »

Sylvie détourna le regard, mal à laise.

« Ne dis pas ça, Élodie. Cétait normal. Toute mère aurait fait pareil. »

« Toute mère ? » Élodie posa les photos et fixa sa mère. « Tu sais ce que ma raconté Amélie Dubois lautre jour ? Tu te souviens delle ? »

« La brune de ta classe ? Et alors ? »

« Elle ma dit quelle menviait à lécole. Tu imagines ? Pour elle, tu étais la mère parfaite. Toujours bien habillée aux réunions parents-professeurs, impliquée dans mes devoirs. La sienne buvait et courait après les hommes. »

« La pauvre »

« Moi, je pensais quelle avait de la chance, » avoua Élodie. « Sa mère ne contrôlait pas chacun de ses pas. »

Sylvie tressaillit comme giflée.

« Quest-ce que tu veux dire ? »

« Ne te braque pas, maman, mais parfois, ton étouffement me pesait. En troisième, quand jai voulu partir en voyage scolaire à Lyon ? Tu as dit que cétait trop dangereux. »

« Cétait loin ! Et largent manquait. »

« Et en seconde, quand je voulais aller à la fête danniversaire de Chloé ? Les filles bien ne traînent pas en boîte, tu avais dit. »

Sylvie se souvenait de cette crise. Élodie avait hurlé, sétait enfermée trois jours.

« Je protégeais ta réputation ! Les commérages dans notre quartier »

« Cétait *ton* souci, pas le mien. Tu as toujours craint le jugement des autres, jamais écouté mes envies. »

Sylvie se leva, bouleversée. Sa fille gardait donc toutes ces rancœurs ?

« Et le piano ? Tu détestais, mais jinsistais parce quun jour, ça te servirait. »

« Je joue par habitude ! Je voulais faire du volley, mais ce nest pas pour les filles. »

Sylvie sapprocha de la fenêtre, le cœur serré. Elle croyait bien faire.

« Je voulais te protéger »

« Je sais. Mais à force, je nai plus su prendre une décision seule. Même avec Marc, jai tout gâché. Tu mas appris à me méfier des hommes. À force de surveillance, je suis devenue craintive. »

Un silence tomba. Le bourguignon commençait à accrocher.

« Alors jai ruiné ta vie ? »

Élodie lenlaça. « Non. Mais tu mas trop couvée. Maintenant, je ploie sous le poids de tes peurs. Même au travail, je nose pas dire non. »

Sylvie éteignit le feu, les larmes aux yeux.

« Je ne savais pas »

« Ce nest pas un reproche. Mais je dois apprendre à vivre. À trente-deux ans, je me sens encore comme une enfant perdue. »

« Et si tu voyais un psy ? »

« Jy vais depuis six mois. Il parle de manque de confiance. Je travaille là-dessus. La semaine dernière, je suis partie seule en vacances. Dans les Alpes. »

Sylvie sourit à travers ses larmes.

« Ça a été ? »

« Terrifiante, cette liberté ! Mais magnifique. Choisir où manger, quand sortir »

Elles rirent ensemble.

« Je veux te pardonner, maman. Tu as fait comme tu pouvais. Grand-mère était encore plus stricte avec toi. »

« Oh, oui ! » acquiesça Sylvie.

« Alors, on repart à zéro ? En adultes, cette fois. »

« Je vais essayer de te lâcher. Mais ce ne sera pas facile. »

« Pour moi non plus. Mais nécessaire. » Élodie prit une photo. « Dailleurs je veux un enfant. Même sans mari. »

Sylvie sétouffa.

« Comment ? Et le père ? »

« Je choisirai. Cest mon droit. »

« Mais les gens vont parler ! »

« Peu mimporte. Je ne répéterai pas tes erreurs. Mon enfant sera libre. »

Sylvie sassit, choquée.

« Je je pourrai le voir ? »

« Bien sûr ! Mais sans imposer tes conseils. Daccord ? »

Élodie lembrassa.

« Je taime, maman. Merci pour tout. Mais maintenant, je trace ma route. »

Sylvie la serra fort.

« Le bourguignon est cramé, » réalisa-t-elle soudain.

« Tant pis, commandons une pizza. Cest ma tournée. » Élodie sourit. « Célébrons notre nouvelle vie. »

Pour la première fois depuis longtemps, Sylvie se sentit légère. Peut-être nétait-il pas trop tard pour changer, après tout.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

15 + 16 =

Tu as gâché toute ma vie !” cria la fille en claquant la porte
Une femme exceptionnelle