Regarder dans le Vide

**REGARDER DANS LE VIDE**

Théo et Lise se sont mariés à 19 ans, incapables de vivre l’un sans l’autre. Une passion dévorante, comme on en voit dans les mauvais films. Leurs parents, voulant éviter le scandale, ont vite officialisé leur union. La noce fut somptueuse : voiture décorée, fleurs à profusion, feux d’artifice, salle de réception, et les traditionnels *« À la vôtre ! »* criés à tue-tête.

Les parents de Lise, plus habitués aux bistrots qu’aux banquets, nont pas pu contribuer financièrement. Tout est tombé sur les épaules de la mère du marié, une femme redoutable : Élodie Élodievna. Pour simplifier, elle demandait quon lappelle « Lola Lolovna ».

Lola avait bien tenté de dissuader son fils de fréquenter une fille dont les parents passaient plus de temps au comptoir quà table. Mais Théo, éperdu damour, lui assurait que Lise était différente. « Lamour vainc tout, même les gènes ! » disait-il avec lassurance des jeunes qui nont encore rien compris à la vie.

Lola haussa les épaules : « Mon petit, les chênes ne donnent pas des roses. Et votre amour pourrait bien tenir moins longtemps quun croissant dans une boulangerie. »

Mais les tourtereaux, ivres de bonheur, ne voyaient que des lendemains radieux. Lola et son mari leur offrirent un appartement. « Soyez heureux, les enfants ! »

Les premières années furent paisibles. Lise donna naissance à deux filles, Amélie et Claire. Théo, fier comme un coq, se sentait roi en son foyer.

Puis, cinq ans plus tard, Lise commença à disparaître sans explication, revenant avec une haleine à tuer un régiment. Un jour, elle lâcha le morceau : elle naurait jamais dû épouser Théo. Une folie de jeunesse. Elle avait trouvé lhomme de sa vie un type marié, père de trois filles et partait avec lui dans un bled paumé. « Avec lui, même une cabane est un palace. Avec toi, même un palace est une prison. »

Les enfants ? Abandonnées.

Lola, aussi vive quune belette, les recueillit. Elle et son mari gâtaient leurs petites-filles à outrance.

Théo, désemparé, se réfugia dans une secte religieuse sur les conseils dun ami. On le maria vite à une veuve avec deux garçons. Entre les problèmes de sa nouvelle femme et les obligations sectaires, il neut plus le temps de soccuper dAmélie et Claire. « Elles ont une mère, non ? » rétorquait sa femme quand il osait évoquer ses filles.

Il obéissait, le cœur lourd. Il aimait encore Lise, mais la page était tournée.

Sept ans plus tard, Lise frappa à la porte de Lola, une fillette de quatre ans à la main. « Cest ta fille ? » demanda Lola, sceptique.

« Oui, Margaux. On peut rester ici ? »

Lola ricana : « On ta jetée ? »

« Non, je suis partie. Il me bat et boit comme un trou. »

« Tu las choisi, ton prince charmant. Et tes parents ? »

« Je voulais revoir mes filles »

Amélie et Claire, devenues adolescentes, la dévisagèrent sans émotion. Elles ne lui pardonnaient pas.

Bien sûr, Lola les hébergea. Mais un mois plus tard, Lise disparut, retournant vers son « amour toxique ». Margaux resta avec ses grands-parents.

Les années filèrent.

Lola et son mari séteignirent. Amélie se maria, sans enfants. Claire vieillit seule. Margaux, à 17 ans, eut un enfant sans savoir duquel des villageois et partit rejoindre sa mère.

Quant à Lise, son amant, devenu grabataire, fut récupéré par ses filles, qui laccusèrent de négligence. « Occupe-toi de tes oignons ! » lui lancèrent-elles.

Au village, on la surnommait « la poivrote sans vergogne ». Les murs ont des oreilles, surtout à la campagne.

Théo finit par fuir sa secte et sa femme tyrannique. Seul, vivant chichement dans lappartement familial, il adopta trois chats pour tromper la solitude.

Le bonheur avait frappé à leur porte. Ils navaient pas su lentendre.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

20 + three =

Regarder dans le Vide
La Promesse Denis conduisait sereinement sur l’autoroute, tenant le volant avec assurance. À ses côtés, son ami Cyril, tous deux revenaient d’une mission professionnelle à Lyon pour leur entreprise. Leur patron les avait envoyés deux jours pour négocier un contrat important. – Cyr, tu te rends compte, on a géré ça comme des pros et on a signé un contrat énorme, le patron sera ravi ! s’exclama Denis dans un sourire. – On a vraiment eu du bol, confirma Cyril, collègue et ami de longue date, tous deux travaillaient dans le même open space parisien. – C’est fou comme c’est agréable de rentrer chez soi quand quelqu’un t’attend ! ajouta Denis. Ma chérie, Ariane, est enceinte, elle souffre de nausées et je la plains. Mais on voulait ce bébé plus que tout, elle dit qu’elle est prête à tout endurer pour lui. – Un enfant c’est merveilleux… Avec Marianne, on n’a pas réussi, elle n’arrive pas à mener une grossesse à terme. On va tenter une deuxième FIV, la première n’a pas marché, raconta Cyril, marié à Marianne depuis sept ans. Ils attendaient un enfant avec impatience, mais… Denis avait épousé Ariane tard, à trente-deux ans. Il avait eu des aventures, mais personne comme elle. Quand il la présenta à Cyril et qu’il l’épousa – Cyril était témoin au mariage – il le comprenait, Ariane était belle et douce, il aurait été facile de tomber amoureux d’elle. Un petit crachin de septembre tapotait les vitres de la voiture, les essuie-glaces balayèrent parfois, les amis bavardaient gaiement. Le portable de Denis sonna, il répondit. – Coucou Ariane ! Oui, on roule, on sera là dans deux heures. Prends soin de toi, ne porte rien de lourd, j’arrive, je m’occupe de tout. Bisous ! Cyril pensait à Marianne, qui ne l’appelait jamais, elle n’était pas du genre à s’inquiéter, elle croyait que leur couple était solide, mais elle était tout autre qu’Ariane, toujours méthodique, entre boulot et maison. Soudain, Denis fit une embardée : un camion arrivait droit sur eux, la collision était inévitable… Ils heurtèrent un poteau du côté de Denis et furent projetés hors de la route. Cyril reprit connaissance, la tête en sang, la voiture était sur ses roues, la portière de son côté ouverte. Denis ne bougeait pas. Les secours arrivèrent, les voitures s’arrêtèrent sur le bas-côté. Cyril, allongé, attendait l’ambulance, la tête vrillée de douleur. On installa Denis sur un brancard, Cyril se pencha vers lui, Denis murmura : – Prends soin d’Ariane… À l’hôpital, Cyril avait le bras cassé et une commotion. Il demandait sans cesse des nouvelles de Denis. Une infirmière lui annonça : – Denis est décédé… Cyril fut dévasté. Il ne put aller aux obsèques. Marianne lui raconta qu’Ariane pleura énormément, incapable de croire que son mari était parti. Après sa convalescence, Cyril se rendit au cimetière avec Marianne, ils se recueillirent longuement. Cyril promit à son ami : – Je te le jure, Denis, je n’abandonnerai pas Ariane, je lui viendrai en aide, comme tu l’as demandé… Deux jours plus tard, il se rendit chez Ariane, elle fondit en larmes. – Comment vivre sans lui ? Je n’arrive pas à accepter qu’il soit parti. – Ariane, j’ai fait une promesse à Denis. Ensemble, on va y arriver. Appelle-moi dès que tu as besoin, je viendrai te voir. Les semaines passèrent. Ariane, éprouvée, craignait pour sa grossesse. Cyril venait deux fois par semaine, faisait les courses, l’emmenait à la clinique, toujours discret. Ariane n’abusait pas de sa gentillesse. – Cyril, je suis gênée, je prends de ton temps… – Ce n’est rien, j’ai fait une promesse à Denis. Cyril ressentait des sentiments mêlés pour Ariane, la femme de ses rêves – mais la situation le troublait. Tandis qu’Ariane vivait ses maux de grossesse, Cyril et Marianne enchaînaient examens et médecins – encore une FIV ratée… Leur solitude était routinière. Marianne ignorait l’aide que son mari apportait à Ariane. Dans le téléphone de Cyril, Ariane était enregistrée sous “Charité” pour éviter les questions. Après l’échec de la seconde tentative, la tension monta au sein du couple. Marianne en voulait à Cyril, elle le trouvait froid, distant, et ses allées et venues la rendaient suspicieuse. Elle doutait d’une infidélité, mais rien dans leur intimité ne clochait. Cyril, en déséquilibre dans sa vie personnelle, trouvait pleine satisfaction au travail, menant à terme le projet lancé avec Denis et concluant un gros contrat. À mesure que la grossesse d’Ariane avançait, elle s’affaiblissait. Ses parents, à Toulouse, étaient loin. Elle souffrait de migraines, de jambes gonflées, mais se plaignait peu. Un jour, Cyril la trouva perchée sur un escabeau, accrochant des rideaux. – Je viens de laver la fenêtre ! Quoi, tu trouves le ventre impressionnant ? lança-t-elle en riant. – Descends tout de suite, ordonna Cyril. Si tu chutais, tu risquerais la vie du bébé. Il l’aida, la frôla, sentit un frisson le traverser. – Merci, Cyr… dit-elle, avant de filer à la salle de bain, la nausée la reprenait. Cyril pensait : – Denis, là où tu es, tu vois ? Tu as voulu que je sois là… Une autre fois, Ariane lui demanda : – Pourrais-tu m’aider à aménager la chambre de bébé ? Après, je n’aurai plus la force… Cyril s’occupa des travaux, refusant qu’Ariane se fatigue. Ils finirent ensemble la chambre. De son côté, Marianne sombrait dans la dépression, parlant sans cesse de son infertilité. Ariane, elle, approchait du terme. Marianne sentit qu’il fallait sauver leur couple : elle accepta d’écrire des chroniques pour un grand magazine féminin. Ce boulot la motiva, lui rapporta un joli cachet. Elle rentra chez eux avec de quoi fêter : plein de bonnes choses et deux bouteilles de vin. – Qu’est-ce qu’on célèbre ? s’étonna Cyril en rentrant. – J’ai décroché ce gros contrat, il faut marquer le coup ! Leur film préféré passait à la télé, ils savouraient le vin. Soudain, le téléphone de Cyril sonna. Marianne lut par-dessus son épaule : “Charité”. Il se précipita dans la cuisine. – Ariane ? Qu’est-ce qui se passe ? – Excuse, Cyril… je crois que le travail commence… J’ai appelé le SAMU. – Mais ce n’est pas encore le moment ! – Sept mois, ça peut arriver… soufflait-elle entre deux douleurs. – J’arrive tout de suite à la maternité. Il s’habilla à la hâte. Son épouse l’observa, inquiète. – Tu pars ? C’est qui au téléphone ? – Le patron… Un problème urgent pour la fondation. Je t’expliquerai, crois-moi… Mais Marianne n’y crut pas. – Quelle fondation, quel patron ? Tu me prends pour une idiote ? Cyril fila vers la maternité. On lui annonça qu’Ariane était déjà là. Après deux heures d’attente, l’infirmière vint lui dire : Ariane a donné naissance à un garçon. Soulagé, il rentra chez lui, épuisé. Marianne ne dormait pas, elle le fixa longuement. – Ta “charité” t’a épuisé, lança-t-elle d’un ton mordant. Cyril se laissa tomber sur le canapé. – Oui, Marianne… Ariane a accouché. J’ai promis à Denis de l’aider, elle est seule… – Je comprends tout maintenant… marmonna-t-elle, les pieces du puzzle assemblées. Maintenant, tu vas devoir t’occuper d’Ariane et du bébé, n’est-ce pas ? – Oui, admit Cyril sincèrement. – Eh bien… tu me connais, je n’accepterai jamais ça. Pas question d’offrir ton temps à un autre enfant, surtout que nous n’en n’aurons sans doute jamais. Je demanderai le divorce. Ou alors je rencontrerai un homme et réussirai à avoir un enfant… Cyril la regarda, comprit qu’elle le tenait responsable de leur infertilité. – C’est ton choix, Marianne. Je dois aider Ariane et son fils. Les mois passèrent. Marianne demanda le divorce. Cyril s’installa chez Ariane, veilla sur le petit Daniel. Deux ans plus tard, ils se marièrent et eurent une fille. Merci d’avoir lu cette histoire, pour votre soutien et vos abonnements. Que la vie vous soit favorable !