Tout a commencé en quatrième, lorsque notre professeure principale a décidé de changer les places dans la classe. Moi, Léa Dumont, éternelle élève moyenne et boute-en-train de la classe, me suis retrouvée assise à côté de Théo. Théo Laurent. Le garçon le plus intelligent, le plus silencieux et le plus inaccessible de la quatrième B.
Il venait dun autre univers. Portait un uniforme impeccablement repassé, résolvait les problèmes les plus complexes et regardait le monde avec des yeux calmes, presque détachés, comme sil connaissait toutes les réponses. Moi, jétais son exact opposé. Mon élément, cétaient les fêtes du lycée, les fous rires jusquaux larmes et les bavardages interminables avec mes amies au fond de la salle. Les études mintéressaient à peine.
Au début, nous ne parlions pas. Il plongeait dans ses manuels, tandis que je gribouillais dans mon cahier, mennuyant ferme. Un jour, narrivant pas à résoudre un simple problème dalgèbre, jai jeté mon stylo avec frustration.
Tu bloques ? a-t-il demandé doucement.
Jai juste haussé les épaules, découragée. Sans un mot, Théo a pris mon cahier, écrit quelques calculs soigneusement alignés et me la rendu :
Regarde. Il fallait juste factoriser.
À partir de ce jour, la glace a commencé à fondre. Il sest mis à maider. Dabord en maths, puis en physique, puis en rédaction. Jai découvert un autre Théo pas le premier de la classe ennuyeux, mais un garçon patient, ironique et incroyablement profond. Nous restions après les cours, et il mexpliquait les lois de Newton comme sil sagissait dhistoires captivantes.
Je suis tombée amoureuse. Follement, irréversiblement, pour toujours. Très vite, jai cru percevoir chez lui les mêmes sentiments. Théo souriait plus souvent, plaisantait parfois, et un soir, en me raccompagnant, il a murmuré : « Tu sais, Léa, le monde est plus lumineux quand tu es là. »
Cest là que mest venue une idée folle. Je me suis fixé un objectif : devenir son égale. Je voulais quil soit fier de moi. Une semaine plus tard, je lui ai annoncé que je visais la mention « Très bien » au bac.
Il a eu lair surpris :
Tu es sérieuse ?
Absolument. Mais sans toi, je ny arriverai pas. Tu dois maider. Comme tuteur.
Il a accepté. Théo navait pas le droit de ramener des amis chez lui, alors nous travaillions chez moi après les cours. Dabord un jour sur deux, puis tous les jours. Il sest révélé un professeur exigeant, ne me laissant aucune excuse. Jai dû renoncer aux soirées et aux sorties. Parfois, javais envie de tout abandonner, mais il me disait : « Tu es forte, Léa. Tu peux le faire. » Et je maccrochais, car javais un but et un amour profond pour mon tuteur.
Le jour des résultats, le proviseur ma remis mon diplôme avec une seule note en dessous de 16 et cette fameuse mention tant désirée. Jai croisé le regard de Théo il me fixait avec une fierté et une tendresse qui mont coupé le souffle. Ce soir-là, tandis quil me serrait contre lui pendant notre danse, il a murmuré : « Je tadmire. Tu peux tout accomplir, Léa Dumont. »
Le bonheur semblait à portée de main.
Mais il y avait une personne pour qui je nétais pas une jeune femme intelligente et déterminée, mais une menace pour lavenir de son fils. Sa mère, Élodie Laurent, veuve dun pilote militaire, adorait son fils plus que tout. Une femme au port altier, au regard glacé, et aux cheveux toujours parfaitement coiffés. Je me demandais souvent si elle les faisait elle-même ou allait quotidiennement chez le coiffeur. Mais je nai jamais osé lui poser la question.
Élodie Laurent ma toujours regardée de haut, ignorant même mes bonjours lorsque nous nous croisions au supermarché ou dans la rue.
Bien sûr, elle était au courant de mon amitié avec Théo, mais feignait avec obstination que je nexistais pas. Je me souviens très bien du seul dîner que nous avons partagé chez eux. Théo, gêné, mavait invitée peu avant le bal de fin dannée sa mère voulait me parler, disait-il.
La table était dressée avec une nappe immaculée, les verres et les couverts étincelants. Élodie travaillait au tribunal, et la conversation ressemblait à un interrogatoire :
Léa, que font tes parents dans la vie ? Ah, à lusine Tu es enfant unique ? Lappartement est à vous ? Je comprends que tu aies fait des efforts au lycée, mais les études supérieures, cest bien plus sérieux. Théo doit se concentrer sur son avenir, pas sur des distractions.
Jai tenté de plaisanter, parlant de mon projet dentrer à lécole normale Théo mavait bien préparée, après tout. Mais je me sentais comme une mouve prise dans une toile daraignée. Son regard disait clairement : « Tu nes pas à la hauteur de mon fils. » Théo a essayé de me défendre : « Maman, ça suffit », mais dune voix faible, presque enfantine. Pour elle, il restait un petit garçon à protéger des mauvaises influences.
Après le lycée, Théo est parti à Paris, intégrant sans difficulté une grande école militaire, comme son père avant lui. Moi, jai postulé à luniversité locale. Il ma écrit deux lettres, pleines damour et despoirs partagés. Mais le destin en a décidé autrement. Jai découvert que jattendais un enfant. Oui, conçu lors de notre première et dernière nuit ensemble.
Jai écrit aussitôt au jeune étudiant. Cest sa mère qui a répondu. Dun ton sec, Élodie Laurent ma informée que Théo devait se concentrer sur ses études et sa future carrière, que lenfant était ma seule responsabilité, et que sa famille ne pouvait se permettre un tel scandale. Une note de sa main était ajoutée : « Léa, pardonne-moi. Occupe-ten seule. Je ne peux pas aller contre ma famille. »
« Lâche. » Cest ce que jai pensé à cet instant, et jai soudain compris quil était temps de grandir. Je ne suis pas allée le chercher, bien que je laie envisagé. Je ne lui ai plus écrit, jamais tenté de le revoir. La fierté et la rancœur ont vaincu lamour. Mes parents mont soutenue sans jugement, mencourageant à garder lenfant. Pourtant, cétait à la fin des années 1980, et une grossesse sans mari était alors un déshonneur. Mais quand jai annoncé la nouvelle et la réaction de sa famille, ma mère ma serrée dans ses bras et a dit : « Les enfants conçus dans lamour sont toujours beaux et deviennent des adultes heureux. » Elle avait raison.
Mon fils est né une semaine avant mes dix-huit ans. Je lai appelé Bastien, lui ai donné mon nom, laissant vide la case « père ». Bien sûr, nous vivions chez mes parents. Je croisais parfois Élodie Laurent, mais elle ne ma jamais adressé un regard. Sans doute sétait-elle convaincue que mon enfant nétait pas son petit-fils. Mais nous avons décidé de ne rien réclamer, ne rien prouver. « On ne force personne à nous aimer. Gardons notre énergie pour nous », a dit ma mère, et jétais daccord.
Grâce à mes parents, jai pu suivre une formation de coiffeuse, me constituer une clientèle. Plus tard, mon père a pris un crédit pour maider à ouvrir mon salon






