La Mer des Doutes

**Une Mer de Doutes**

Il faisait déjà nuit, la pluie venait de tomber, et à travers la vitre, Léa apercevait son reflet flou une femme à lâme en bataille. Depuis des mois, elle était déchirée entre deux hommes. Entre le devoir et la passion. Entre le passé et lavenir.

Le premier, cétait Antoine, son mari. Avec lui, cétait la sécurité, la chaleur, lhabitude. En six ans de vie commune, il avait bâti autour delle une forteresse douillette et solide. Le second Dans sa tête, elle lappelait simplement « le gamin ». Il était plus jeune, et ce mot contenait toute la tendresse immense et effrayante quelle nosait même pas libérer dans ses pensées.

Avec Antoine, tout avait commencé par des amis.

Après une rupture ridicule avec un camarade de classe qui avait préféré sa meilleure amie, Léa avait mis longtemps à sen remettre. Elle sétait renfermée, décidée à vivre sans relations. Elle se croyait condamnée à jouer les figurantes dans les histoires damour des autres. Pas de déclarations enflammées, de bouquets de fleurs ou de nuits blanches de bonheur juste la grisaille du quotidien.

Jusquà cette soirée où une amie lui avait désigné Antoine :

« Regarde, cest cet architecte dont je tai parlé. Intelligent, prometteur. Et surtout fiable comme un roc. »

Antoine paraissait plus âgé que son âge, habillé de manière stricte, presque vieillot. Mais dès quil ouvrait la bouche, le monde semblait basculer. Cétait un excellent interlocuteur, cultivé, ironique, ses blagues précises mais jamais blessantes. Au bout dune heure, Léa avait limpression que cet homme la voyait à travers.

« Vous, Léa, vous ressemblez à un tableau préraphaélite vivant, lui avait-il dit en partant, admirant son visage. Aussi inaccessible que mélancolique. »

Elle avait dû chercher qui étaient les préraphaélites et sémerveiller des connaissances dAntoine en histoire de lart. Ce nétait que le début. Larchitecte sétait montré persévérant, et Léa, épuisée par la solitude, avait cédé presque aussitôt. Deux mois plus tard, elle emménageait chez lui.

Ses parents avaient froncé les sourcils.

« Ma chérie, tu en es sûre ? » avait insisté sa mère. « Tu le regardes pas avec des yeux amoureux, mais comme un chaton reconnaissant quon a recueilli. »

Léa haussait les épaules. Quelles hésitations pouvait-il y avoir ?

Six mois plus tard, ils se mariaient. Antoine avait construit autour delle un monde parfait. Il la protégeait des tracas du quotidien, des soucis, de toutes les tempêtes. Il lappelait sa Princesse, et se disait son Chevalier Fidèle. Elle pensait que des hommes comme lui nexistaient plus.

« Pourquoi cuisiner ? » disait-il en maniant les casseroles. « Ta vocation, cest dêtre heureuse et dinspirer ton mari. Repose-toi. »

Elle se délectait de cette attention, jouait son rôle à la perfection dans cette pièce idéale. Enfin, quand elle évoquait les enfants, imaginant le père attentionné quil serait, Antoine larrêtait doucement :

« Ne précipitons pas le bonheur, Princesse. Est-ce quon ne se plaît pas à deux ? »

Cinq ans avaient passé ainsi.

Cette vie calme et réglée avait pris une fissure le jour où Léa était littéralement entrée en collision avec un jeune homme devant un centre daffaires. En retard pour une présentation, elle avait heurté quelquun de solide et ferme.

« Oh, excusez-moi ! » avait-elle soufflé en relevant les yeux.

Devant elle se tenait un garçon qui ressemblait à un acteur. Cheveux blonds, yeux rieurs et profonds.

« Aucun dégât, avait-il souri. On court ? »

Léa avait acquiescé et était repartie en trombe, sentant son regard sur son dos. Pendant sa présentation, elle lavait aperçu au premier rang, souriant droit vers elle. Son souffle sétait coupé, sa voix avait tremblé.

Il lavait attendue au vestiaire.

« Vous êtes partie si vite que jai cru que vous étiez encore en retard. Je peux vous déposer ? Cette fois sans collision. »

Toujours si raisonnable, si prudente, elle avait soudain accepté.

***

Léa avait perdu la tête. Elle avait oublié comment naissait la passion. Comment le monde se réduisait à une seule personne, au son de sa voix, à son sourire. Quand la phrase « Comment sest passée ta journée ? » devenait la plus belle des musiques

« Avec toi, cest comme si je voyais clair », lui avait-elle dit un jour.

« Moi, cest comme si je respirais enfin à pleins poumons », avait-il répondu.

Il sappelait Théo. Pas « le gamin », non. Théo ! Fort, intrépide. Après quelques mois de rencontres enflammées, elle était prête à tout quitter pour lui.

Mais

Dabord, sa mère était tombée gravement malade. Comment annoncer un divorce dans ces conditions ? Elle avait attendu. Puis Antoine sétait cassé la jambe, plâtre pendant des mois. Bien sûr, Léa avait encore repoussé la discussion. Le rôle dinfirmière lui offrait un répit bienvenu.

Quand Antoine, son Chevalier, boitait encore avec sa canne, sa flamme pour Théo commençait à faiblir, laissant place à la raison : « Prends ton temps, réfléchis. Antoine, cest la sécurité. Cest ton foyer. » Mais son cœur, déchiré, hurlait : « Théo ! »

Lui, cependant, devenait plus impatient, exigeant. Un jour, Léa se maquillait devant le miroir, prétendant préparer une réunion professionnelle. En réalité, Théo lattendait sur le parking.

Antoine sétait approché, sappuyant sur sa canne, et avait posé une main sur son épaule.

« Tu es si belle aujourdhui, Princesse. Comme lors de notre premier rendez-vous. »

Sa voix débordait dun amour et dune confiance si absolus que quelque chose sétait brisé en elle.

« Antoine il faut que je te parle » avait-elle murmuré, frissonnante.

« Quelque chose dimportant ? » avait-il souri doucement. « On en parlera ce soir. Je prépare le poulet comme tu aimes. Va, ne sois pas en retard. »

Il lavait embrassée sur le front, et ce baiser avait brûlé comme une marque au fer rouge.

Théo lattendait, adossé à sa voiture. Elle était montée, et aussitôt, sa main avait saisi la sienne :

« Alors, tu lui as parlé ? »

« Désolée je nai pas pu. Antoine est encore si fragile, avec sa canne »

Théo avait lentement relâché sa main.

« Je comprends. La pitié, la responsabilité, la gratitude. » Chaque mot frappait juste. « Mais dis-moi, combien de temps encore ? Quand viendra notre bonheur ? À moi, tu as pensé ? »

Léa avait fermé les yeux, sentant son cœur se briser en mille morceaux.

« Donne-moi encore un peu de temps, je ten prie. »

« Du temps », avait-il ricané amèrement. « On nen a jamais eu, dès le début. »

Il avait démarré la voiture, direction lhôtel. Léa regardait son profil, ses lèvres serrées, comprenant quelle était sur le point de le perdre. Et à la maison, Antoine lattendait, avec sa foi aveugle en elle. Et son dîner.

Elle en avait assez de

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La Mer des Doutes
«On va squatter chez toi jusqu’à l’été !» : Comment j’ai mis dehors la famille envahissante de mon mari et changé les serrures. Le visiophone n’a pas seulement sonné, il a hurlé, exigeant mon attention. Je jette un œil à l’horloge : sept heures du matin, samedi. Mon unique occasion de dormir enfin après la clôture du bilan trimestriel – certainement pas pour recevoir du monde. Sur l’écran s’affichait le visage de ma belle-sœur. Sylvie, la sœur de mon mari Philippe, avait clairement l’air de vouloir prendre d’assaut la Bastille ; trois tignasses hirsutes se profilaient derrière elle. — Philippe ! — hurlai-je sans décrocher. — Ta famille veut entrer, débrouille-toi. Il est sorti de la chambre, mettant son short à l’envers. Il savait qu’un ton pareil signifiait que ma patience envers sa famille était épuisée. Pendant qu’il bredouillait dans le combiné, j’attendais déjà dans l’entrée, les bras croisés. Mon appartement, mes règles. Ce 3 pièces en plein centre, je l’avais acheté et remboursé seule, longtemps avant le mariage, et je me voyais mal y héberger indéfiniment des invités. La porte s’est ouverte, et la troupe a fait irruption dans mon couloir impeccable, parfumé au diffuseur de luxe. Sylvie, encombrée de sacs, n’a même pas daigné me saluer. Elle m’a écartée du couloir comme si j’étais un meuble. — Eh ben heureusement qu’on est arrivés ! — a-t-elle soupiré, balançant ses bagages sur le carrelage italien. — Maud, tu restes plantée ? Mets la bouilloire, les enfants meurent de faim. — Sylvie, — ma voix était glaciale, et Philippe s’est ratatiné. — Qu’est-ce que vous faites ici ? — Philippe ne t’a pas dit ? — a-t-elle fait mine de s’étonner. — On est en plein travaux chez nous. Impossible d’y vivre, c’est sale, on doit changer les tuyaux, refaire les sols… On squatte ici une semaine, ça ne te dérange pas ? Vous avez de la place à ne plus savoir qu’en faire. J’ai jeté un regard à Philippe, qui fixait désespérément le plafond, comprenant qu’il passerait un mauvais quart d’heure. — Oui, une semaine, — ai-je tranché. — Pas un jour de plus. Pour la nourriture, débrouillez-vous. Les enfants ne courent pas partout, pas touche à mon bureau, et silence après 22h. Sylvie a roulé des yeux : — T’es pas commode, Maud. On se croirait à la prison de la Santé. Allez, où est-ce qu’on dort ? J’espère pas par terre. L’enfer a commencé. «Une semaine» est vite devenue deux, puis trois. Mon appartement, que j’avais décoré avec un architecte, était en train de virer taudis : montagnes de chaussures sales, désordre et gras dans la cuisine, Sylvie jouait à la châtelaine. — Maud, le frigo est vide ? Les enfants ont besoin de yaourts, nous on veut bien un peu de viande… Tu gagnes bien ta vie, tu pourrais penser à la famille ! — Tu as ta carte, va faire les courses, — ai-je rétorqué, sans lever les yeux de mon ordi. — Livraison dispo toute la nuit. — Radine, — grommela-t-elle en claquant le frigo. — On n’emporte rien dans la tombe. Mais le vrai point de rupture, c’est quand je les ai surpris dans ma chambre : le grand sautait sur mon matelas orthopédique flambant neuf, la petite… dessinait sur le mur avec MON rouge à lèvres Chanel édition limitée. — Hors de ma chambre ! — ai-je rugi. Sylvie a débarqué, a levé les bras au ciel : — Mais c’est rien, ce sont des enfants ! Bon, on a réfléchi : les travaux continuent. Du coup… on reste jusqu’à cet été ! Ça vous fait de la compagnie, non ? Philippe est resté muet. Une vraie carpette. J’ai serré les dents. Puis, un soir, Sylvie a laissé son portable sur la table. Écran allumé : un message de « Marina Location » disait : «Sylvie, virement effectué pour le mois prochain, les locataires aimeraient rester jusque fin août…» Suivi d’une notification bancaire «+ 1 000 €». Tout s’est éclairci. Aucun travaux. La profiteuse sous-louait son propre T2 pour encaisser, et squattait chez moi, économies sur la bouffe, les charges, tout. J’ai pris une photo, sans trembler. — Philippe, viens voir. J’ai montré la photo. Il a blêmi. — Peut-être une erreur ? — L’erreur, c’est que tu ne les as pas fichus dehors plus tôt, — ai-je calmement dit. — Demain midi, ils sont partis. Sinon, toi aussi. Sylvie a quitté l’appartement pour du shopping chic, enfants laissés à Philippe. Dès qu’ils sont partis : — Philippe, tu prends les enfants et tu vas au parc. Longtemps. J’ai appelé un serrurier d’urgence. Puis la police municipale. Nouvelle serrure, nettoyage intégral, j’ai tout balancé dans des sacs-poubelle de 120 L : fringues, jouets, cosmétiques. Tout sur le palier, prêt à partir. Quand Sylvie est revenue, chargée de sacs du Printemps : — C’est quoi ce cirque ? MAUD, t’es folle ? C’est mes affaires ! — Exactement. Récupère-les. Hôtel fermé. Elle s’est ruée vers la porte, stoppée net par le policier. — Résidente ? Justificatif ? — Mais… je suis la sœur de Philippe ! On est invités ! — Plus maintenant. — ai-je répondu sèchement. — Au fait, dis bonjour à Marina, et demande si tes locataires prolongent jusqu’en août. Sylvie est restée bouche bée. — Tu n’as pas le droit ! — Tu veux qu’ils fouillent les sacs ? On parlera aussi des loyers non déclarés, et d’un bijou disparu pour le reste. Elle a pâli. — Tu es une salope, Maud. Le Bon Dieu te le fera payer. — Dieu est occupé. Moi, je profite du calme retrouvé. Elle a embarqué ses sacs. Le policier, impassible, m’a souhaité bon courage. J’ai refermé la porte, savouré le claquement du nouveau verrou et le parfum du propre. Philippe est revenu, seul, bredouillant des excuses. — Encore une fois, Philippe… et tes valises les rejoignent sur le palier. Clair ? Il a hoché la tête, terrifié. J’ai dégusté mon café brûlant, dans le silence absolu de MON appartement enfin vide. La couronne ne me serre pas. Elle me va parfaitement.