FidélitéElle savait que son cœur ne pourrait jamais appartenir à un autre, même si le temps et la distance tentaient de l’effacer.

Je n’ai pas tout de suite compris qui se faufilait le long de la route. Ce soir-là, Chloé m’a appelé en panique : elle avait trouvé un chat, une pauvre bête à moitié morte. Elle l’a porté jusqu’à ma clinique vétérinaire. Je l’ai vu arriver, les mains tremblantes, le chat dans une serviette.

Quand je l’ai examiné, j’ai eu le cœur serré. Il était couvert de crasse, une bouteille en plastique coupée enfoncée sur la tête. Il respirait à peine, les yeux vitreux. Chloé pleurait.

— Qui a pu faire ça ? murmurait-elle.

J’ai posé la main sur son épaule.

— On va le sauver, je te le promets.

Les deux heures qui ont suivi ont été un combat. Mes collègues et moi, on s’est relayés. Chloé attendait dans le couloir, silencieuse. Finalement, j’ai pu sortir.

— Il a eu de la chance que tu l’aies trouvé, lui ai-je dit. Encore un peu, et… Mais il va s’en sortir. Je reste cette nuit pour veiller sur lui.

Elle s’est jetée dans mes bras, en larmes.

— Merci, Antoine. Sans toi, je ne sais pas…

Je l’ai serrée un instant.

— Tout va bien, Chloé. Souviens-toi, comme quand on était gamins ?

Elle a souri à travers ses larmes. On se connaît depuis toujours. Depuis l’enfance, je l’ai protégée des brutes, des moqueries. Ses parents… comment dire. Son père est mort l’année dernière, sa mère sombre dans l’alcool. Chloé, elle, a toujours voulu s’en sortir. Elle a eu sa médaille d’argent au lycée, puis elle est entrée en fac de langues. Maintenant elle est en troisième année. Elle travaille à côté comme coursier avec la vieille voiture de son père.

Ce soir, en la quittant, je lui ai dit de rentrer, que sa mère allait s’inquiéter. Elle a hoché la tête. Je l’ai regardée partir.

Le chat a passé une semaine à la clinique. Chloé venait tous les jours. Au début, il fuyait tout le monde. Mais peu à peu, il nous a acceptés, elle et moi. Il a choisi de nous faire confiance.

— Tu veux vraiment le prendre chez toi ? lui ai-je demandé un jour.

Elle a hoché la tête, le chat blotti contre elle.

— Il s’appellera Grisou. Il ressemble à un petit lynx.

Sa mère, Françoise, a accepté sans trop de discussion. Elle a juste grommelé :

— J’espère que ce n’est pas moi qui vais le nourrir.

Chloé a souri, triste. Sa mère dépensait sa pension en vin. Grisou, lui, se méfiait d’elle. Il restait caché quand Chloé n’était pas là. Il ne venait que quand je passais. Il se frottait à mes jambes.

Je lui ai expliqué que Grisou avait environ quatre ans, qu’il avait perdu quelques dents, une patte fragile, un cœur fatigué. Pas question de le faire voyager en avion.

Deux ans ont passé. Chloé a fini ses études. Elle rêvait de devenir traductrice. Un jour, elle livrait des documents dans une grande entreprise. Elle y a rencontré Michel, le directeur. Séduisant, trente-cinq ans. Très vite, il est devenu plus que son patron.

— Tu changes, Chloé, lui ai-je dit un soir.

Elle a souri, mystérieuse. Elle ne partageait plus rien.

Mon meilleur ami, Nicolas, me répétait :

— Antoine, dis-lui ce que tu ressens !

— Et si elle ne m’aime pas ? Je vais perdre notre amitié.

— Ce n’est plus de l’amitié, c’est de la torture.

Il avait raison.

Le jour de mon anniversaire, Chloé est venue la première, comme chaque année. Elle avait préparé mon gâteau préféré. On buvait du thé dans ma cuisine.

— T’as l’air bizarre, Antoine. Qu’est-ce qui se passe ?

— J’ai quelque chose à te dire depuis longtemps… mais toi d’abord, ai-je dit.

Elle a souri.

— Je suis amoureuse, Antoine ! Et il m’emmène à Londres dans deux mois. Mais… je ne peux pas prendre Grisou. Michel est allergique. Et toi, tu as dit que son cœur ne supporterait pas l’avion. Je ne sais pas quoi faire.

J’ai eu l’impression de recevoir un coup de poing en plein ventre. Pourtant, j’ai souri.

— Ne t’inquiète pas. Je prends Grisou. Il me connaît. L’essentiel, c’est que tu sois heureuse.

— Qu’est-ce que tu voulais me dire ? a-t-elle demandé, hésitante.

— Rien. Des trucs de boulot.

Elle est partie, et pendant deux mois, elle s’est préparée. Moi, j’ai essayé de sourire. Mais chaque jour, je voyais son regard triste quand elle passait chez moi pour voir Grisou.

Le jour du départ, je l’ai attendue dans l’escalier. Grisou dans les bras.

— Ne m’oublie pas, ai-je murmuré en la serrant.

— Je n’oublierai jamais, a-t-elle répondu, les larmes aux yeux.

Puis elle est montée dans le taxi. Moi, je suis rentré, le chat contre moi. Une heure plus tard, on a frappé à la porte. J’ai ouvert.

Elle était là.

— Le jour de ton anniversaire, tu voulais me dire quelque chose. Je t’ai interrompu. Alors, dis-le maintenant.

Je suis resté muet. Puis j’ai fait un pas. Je l’ai prise dans mes bras.

— Je t’aime, Chloé. Je ne peux pas vivre sans toi et sans Grisou.

Elle a enfoui son visage dans mon cou.

— C’est exactement ce que je voulais t’entendre dire, mon amour.

Ce jour-là, j’ai compris que parfois, il faut laisser la vie faire son chemin. J’ai attendu des années, mais l’amour véritable finit toujours par trouver sa place.

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