Nous l’avons détestée immédiatement, dès qu’elle a franchi le seuil de notre maisonSon regard glacial, empreint d’une arrogance silencieuse, a immédiatement déclenché une tension palpable qui a envahi chaque recoin de notre demeure.

Nous lavions haï dès le premier pas franchi le seuil de notre maison.
Elle était grande, mince, aux cheveux bouclés comme un nuage dorage.
Son pull navait rien de spécial, mais ses mains différaient de celles de notre mère: les doigts étaient plus courts, plus épais, toujours serrés en poing. Ses jambes étaient plus fines que les nôtres, et ses pieds, dune longueur inhabituelle, semblaient appartenir à une autre silhouette.

Nous étions deux, mon frère Valentin, sept ans, et moi, Claire, neuf, et nous lui lançions des éclairs de mépris.
«Mille pas, elle en fera un kilomètre, pas une petite balade!» sécriait Valentin.
Notre père, Pierre, remarqua notre insolence et, dune voix sévère, nous réprimanda: «Comportezvous convenablement! On ne vous a pas élevés comme des sauvages.»
Valentin, toujours prompt à poser des questions quon nautoriserait pas à un grand, demanda: «Elle resteratelle longtemps parmi nous?»
Le père, sans sourciller, répondit simplement: «Pour toujours.»

Je sentais monter la colère du père. Sil se mettait en rage, rien ne nous irait plus droit. Il valait mieux ne pas le contrarier.

Une heure plus tard, Amandine se prépara à repartir. Elle enfila ses souliers, et au moment de sortir, Valentin, rusé, tenta de lui faire perdre léquilibre. Elle manqua de tomber dans lescalier.
Pierre, alarmé, sécria: «Questce qui se passe?»
«Je me suis juste prise les pieds dans une chaussure,» répliqua Amandine sans même le regarder.
«Tout est prêt, je vais ranger,» promitil dun air conciliant.

Cest alors que nous comprîmes: il laimait.
Nous ne pouvions lexclure de nos vies, malgré tous nos efforts.

Un jour, alors que Amandine était seule avec nous, elle, dune voix calme, annonça: «Votre mère est décédée. Elle veille maintenant depuis le ciel, observe tout. Je suis sûre quelle naime pas votre comportement. Elle comprend que vous ne faites cela que par méchanceté, pour protéger votre souvenir delle.»

Nous fûmes interpellés.
«Valentin, Claire, vous êtes de bons enfants! Mais garder la mémoire de votre mère ne veut pas dire agir comme des hérissons!» insistaitelle. Ses paroles finirent par éteindre en nous lenvie de manifester le pire.

Un aprèsmidi, je laidai à déballer les courses. Elle me félicita, me caressa doucement le dos. Oui, ses doigts nétaient pas ceux de ma mère, mais le geste restait agréable.
Valentin, jaloux, rougit.

Elle rangea les tasses sur létagère, me complimenta, et plus tard, au dîner, raconta à notre père, tout joyeux, combien nous avions été serviables. Pierre, ravi, ne put sempêcher de sourire.

Sa différence nous avait longtemps empêchés de nous détendre. Nous voulions laccepter, mais cela demeurait difficile.

Un an passa, et nous ne nous souvenions plus comment nous avions vécu sans elle. Puis, un incident nous fit tomber amoureux dAmandine, comme notre père létait déjà.

Valentin, en classe de septième, subissait les railleries dun camarade, VictorLamarche, de même taille mais plus audacieux. Victor, encouragé par son père, se plaisait à le pousser, à le frapper, le traitant comme un simple sac. Le père de Victor, criard, lui répétait: «Sois un homme, frappe!» et faisait de Valentin une cible facile.

Victor frappait Valentin en plein visage, à chaque fois quil passait. Jobtins, à grands efforts, les confidences de mon frère en voyant les bleus sur ses épaules. Il croyait que les hommes ne devaient jamais imposer leurs problèmes à leurs sœurs, même les plus âgées.

Nous ignorions que, cachée derrière la porte, Amandine écoutait notre conversation.

Valentin me supplia de ne rien dire à notre père, de peur quil ne sallie avec le père de Victor, ce qui ne pouvait mener quà la prison.

Le lendemain, vendredi, Amandine, sous prétexte daller au marché, nous conduisit à lécole et, discrètement, demanda à voir Victor. Je lexécutai.

Le cours de français commença. Amandine, à la chevelure soigneusement coiffée, entra dans la classe, le regard doux, et demanda à Victor de sortir, prétendant avoir affaire à lui. La maîtresse, sans se douter de rien, accepta. Victor, pensant quelle était simplement une nouvelle organisatrice, sortit.

Amandine le saisit par le col, le souleva du sol et gronda:
«Questce que tu veux de mon fils?»
«De quel fils?», balbutia Victor.
«De Valentin Rabiot!»
«Rien»
«Exactement, rien!Si tu touches encore mon fils, même du regard, je te briserai!»

«Maîtresse, laissezle partir!Je ne recommencerai plus!» sanglota Victor.
«Sorttoi dici!Et ne parle plus de moi. Je ferai mettre ton père en prison pour avoir maltraité un mineur!Compris?» lançaelle, puis, dun ton plus doux, ajouta quelle serait sa voisine et quil aurait dû sexcuser auprès de Valentin après le cours.

Victor, penaud, séloigna, évita Valentin par la suite et, le même jour, sexcusa, bégayant, mais sincèrement.

«Ne dites rien à notre père,» insista Amandine. Nous cédâmes, tout racontâmes. Il fut impressionné.

À un moment, elle me montra le vrai chemin. À seize ans, je connus lamour fou, celui qui brouille la raison et fait désirer linterdit.

Je vous avoue, honteusement, que je me suis liée à un pianiste sans emploi, ivre la plupart du temps, totalement aveugle aux évidences. Il me susurrait, à mes oreilles naïves, que jétais sa muse, et je fondais dans ses bras comme de la cire. Ce fut mon premier véritable contact avec un homme.

Ma mère, inquiète, interrogea le pianiste: «Boitil jamais et comment allonsnous subvenir à nos besoins?»
Avec un projet de vie solide, elle envisagea, sil prenait en charge mon entretien, de légitimer notre union. Une modeste chambre enfumée ne suffisait pas à prouver de sérieux engagements.

Le pianiste avait cinq ans de moins quAmandine, et moi, vingtcinq ans de plus quelle. Elle ne faisait aucune cérémonie avec lui.

Je ne vous répéterai pas les réponses du pianiste, mais je nai jamais eu honte devant ma mère, surtout lorsquelle me lança: «Je croyais que tu avais plus dintelligence.»

Mon histoire damour se termina, fade et peu glorieuse, mais ni le pianiste, ni notre père ne finirent en prison grâce à lintervention opportune dAmandine.

Des années ont passé. Valentin et moi avons fondé nos propres familles, où les valeurs essentiellesamour, respect, solidaritéont été inculquées par Amandine.

Aucune femme na tant œuvré pour mon frère et moi. Notre père est heureux, bien soigné, aimé.

Il a connu une tragédie familiale dont nous navions aucune idée. Amandine, autrefois mariée, avait perdu son fils, mort à cause de son mari, quelle na jamais pu pardonner.

Nous aimons croire que nous avons atténué, ne seraitce que légèrement, la peine dAmandine. Son rôle dans notre éducation na jamais été sousestimé. Tous se rassemblent autour delle, cherchant à lui plaire, à choisir les pantoufles qui conviendront le mieux à ses pieds. Nous la chérissons et la protégeons.

Car, comme le dit le proverbe, «une vraie mère ne trébuche jamais, même lorsquelle doit franchir les obstacles les plus durs».

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Nous l’avons détestée immédiatement, dès qu’elle a franchi le seuil de notre maisonSon regard glacial, empreint d’une arrogance silencieuse, a immédiatement déclenché une tension palpable qui a envahi chaque recoin de notre demeure.
— On t’a oublié de demander ! Accueille tes invités et ne fais pas de vagues ! — Déclara la belle-mère à sa belle-fille. Mais cette fois, elle a reçu ce qu’elle méritait.