Tu sais, Jean, elle est ta sœur, et moi je suis ta femme. Et je nen peux plus de voir comment tu prends tout à nos enfants et le passes à Élise.
Jean le savait bien, ma femme avait raison, mais je ne voyais pas dautre moyen dagir. Chaque fois que ma sœur avait besoin dun coup de main, jétais le premier à tendre la main, comme depuis notre enfance.
Jean, passemoi un clou, criait la petite Élise, sept ans, perchée sur un tabouret près de la vieille armoire.
Pourquoi un clou ? sinquiéta son frère de neuf ans.
Je vais faire une niche pour le chat.
Encore ? La dernière fois que je tai aidé, le chat ny a pas dormi et tu tes fâchée pendant une semaine.
Cette fois-ci, je la recouvrirai de tissu, ça ira.
Nous grandissions comme deux pousses dun même tronc. Ma mère travaillait à lusine de SaintÉtienne, mon père était parti trop tôt. Même petit, jai repris le rôle du chef de famille. Jai appris à réparer les vélos, à changer les robinets, à faire chauffer le dîner.
Jean, tu penses que je deviendrai actrice un jour ? me demandait-elle.
Tu les déjà. Hier, quand tu es tombée, que tu as commencé à pleurer, puis à manger de la confiture en souriant cétait du vrai théâtre.
Les années ont passé. Je suis devenu électricien, jai trouvé du travail à Lyon, jai épousé Catherine.
Élise est entrée au lycée professionnel, vivait en résidence universitaire, et venait me voir dès quelle le pouvait.
Catherine soupirait parfois :
Tu sais, Jean, ta sœur a grandi. Peutêtre estil temps quelle se débrouille seule ?
Elle nest pas une valise que je peux déposer sans y penser, répondaisje doucement. Cest ma sœur.
Après ses études, Élise a accepté un poste dans un petit village du Limousin. Elle navait quune chambre dans une résidence froide, une vieille cuisinière et un salaire de peine. Je revenais chaque fête :
Je tai bien dit dacheter un chauffage.
Pas dargent maintenant, jai encore des livres pour enfants à acheter.
Je ten ai ramené un, et une veste.
Catherine ne va pas râler ?
Elle râlera, mais tu ne gèleras pas.
Un soir, elle mappela, les larmes aux yeux :
Frère je suis enceinte.
Félicitations pourquoi ces larmes ?
Il est parti. Il a dit quil nétait « pas prêt ».
Il a encore plus de mal. Tiens bon, jarrive.
Non, ne viens pas je me débrouillerai
Sœur, on ne peut pas en discuter comme ça.
Le lendemain, je suis descendu avec des provisions, de largent, une couverture et des affaires de bébé.
Catherine est furieuse, disaisje, assis à la table de la cuisine.
Je ne veux pas que nos disputes passent par moi
Écoute. Ma femme est une bonne femme, mais ce nest pas elle qui ma élevé.
Tu comprends que ce nest plus juste acheter le téléphone que jai perdu. Cest sérieux
Cest pour ça que je suis là.
Jétais présent le jour où le petit a vu le jour. Je le tenais comme le trésor le plus précieux.
Comment le nommerastu ?
Matthieu.
Beau prénom. Il grandira et te défendra, comme moi.
Après la naissance, jaidais régulièrement : argent pour le lait infantile, réparations dans la chambre, poussette. Catherine, elle, séloignait peu à peu, silencieuse.
Un soir, elle me dit :
Jean, je nai rien contre le fait que tu aides Élise. Mais chaque fois que tu pompes dans notre budget familial, ce nest plus de laide, cest un manque pour nous.
Je comprends tout, mais je ne sais pas faire autrement.
Et je ne peux pas vivre en sentant que ta sœur passe toujours en premier et que nous, on est toujours deux.
Je suis resté muet. Jaimais autant ma sœur que ma femme.
Le temps a fait quÉlise a repris pied. Elle a ouvert un atelier pour les enfants du village, les habitants lappréciaient, laimaient. Leur fils est devenu un garçon sage, discret.
Je venais moins souvent, mais à chaque visite, je rapportais quelque chose :
Matthieu, regarde ce que tonton ta apporté un jeu de construction !
Ma mère dit que vous êtes déjà vieux, vous et Tante Catherine, que cest dur pour vous, alors cest encore plus pour nous, faut dépenser moins.
Je ne suis pas encore si vieux, comme le croit ta mère.
Quand jai eu cinquante ans, la santé ma vraiment faibli. Élise est alors venue en ville, les bocaux de confiture, les boulettes maison, et son fils.
Catherine, je peux ranger ? Chez moi, cest toujours le bazar, a souri Élise.
Range, et mets les boulettes. Il ne mange rien sans toi.
Ce nest pas vrai ! a lancé ma voix depuis le fauteuil.
Bien sûr que ce nest pas vrai. Tu perds du poids en une semaine
On riait comme enfants. Ce jourlà, Catherine a enfin vu Élise sans jalousie, mais avec compréhension.
Tu avais raison, murmurat-elle quand Élise est allée à la cuisine. Elle est bonne. Javais limpression que tu devais choisir entre nous.
Je nai jamais choisi. Mon cœur a assez de place pour vous deux.
Un an plus tard, Catherine et moi avons eu une petitefille.
Matthieu est devenu étudiant. Élise reste enseignante au village, elle appelle son frère chaque dimanche.
Alors, comment ça va ?
Rien de spécial. Catherine brode, je regarde la télé. Et toi ?
Matthieu est en vacances, on cueille des champignons ensemble.
Content quil soit devenu bon et honnête.
Parce que tu as été son modèle.
Dans notre vieillesse, assis sur le banc sous le toit de la ferme, Élise ma dit :
Jean, je pense que le destin ma donné un frère comme toi. Sans toi, je ny serais pas arrivée.
Et sans toi, je serais un autre. Tu as toujours été là, depuis lenfance jusquà aujourdhui. Ce nest pas « aider », cest être famille.
Je nai jamais fait de choix, il y a de la place pour vous deux dans mon cœur.







