Viens avec moi! Ma cour est vide, il ny a plus de chien. Tu seras un bon gardien je ne toffenserai pas! Je saute sur mon vélo et je pédale vers le hameau. En chemin, le vieux Henri se retourne plusieurs fois, mais personne ne le suit.
Elle était «solitaire» comme on dit dun être humain. Elle létait vraiment.
Il y a bien longtemps, alors que le vieil Henri partait dans la forêt chercher des noisettes, il découvrit un chiotadolescent. Un dieu seul sait comment ce petit être sest retrouvé au cœur de ce bois épais.
Il errait muet parmi les arbres, tout seul, trempé par la pluie Henri fronça les sourcils et sapprocha.
Le chiot était maladroit, pas très beau, mais ses yeux bruns le fixaient. Ce ne sont pas les yeux dun adolescent, mais ceux dun animal sage. Henri réfléchit.
Viens avec moi! Jai besoin dun chien dans la cour. Tu seras un bon veilleur je ne tabuserai pas!
Il reprend son vélo et rentre au village. En chemin, il regarde autour de lui encore et encore, mais il ny a plus personne derrière. Henri oublie rapidement cette rencontre forestière.
Il soccupe de la ferme. Celleci nest pas petite: trois porcelets, une truie avec dix petits, la vache Milka, une dizaine de poules, six canards avec leurs canetons, et le chat Pluton
Henri allume une cigarette roulée à la main, ouvre le portail et sinstalle enfin sur le banc devant la maison, prêt à se détendre. Soudain, il sent un regard.
Des yeux bruns lobservent, attentifs, si étranges que Henri ne sait que faire.
Allonsnous ensuite dans la cour? Après un long silence, le chiot recule dun pas et disparaît dans lobscurité.
Ce qui dure depuis quelques jours, les yeux bruns le scrutent chaque soir, comme sils cherchaient une âme sœur.
Un aprèsmidi dété, alors quHenri tourne sa cigarette, «elle» sapproche, le renifle, puis se couche à ses pieds.
Henri nest pas un homme tendre ; il traite les bêtes comme des ressources. Il ne compte même plus le nombre de porcs, de vaches, de poules quil a abattus au fil des ans. Il a besoin dun chien pour garder, un chat pour chasser les souris Il ne se souvient plus combien de chiens ont disparu de son souvenir, empoisonnés ou morts de maladie. Aujourdhui, la niche du jardin est vide.
Au début de lété, le tonnerre gronde et le vétérinaire diagnostique des tiques. Personne ne sen inquiète vraiment; Henri reste dur, larmique à peine.
Sa femme Catherine est encore plus inflexible. Tout le village se souvient du jour où elle a écrasé dun coup de poing le veau curieux qui samusait quand lalcool était arrivé.
Henri allume une autre cigarette, regarde le chiot couché à ses pieds, les yeux bruns le suivant avec attention.
Alors, petite bête, tu décides de rester? Daccord, je te nourrirai deux fois par jour, tant que Dieu le veut. Je ne tabuserai pas. La niche est chaude. De temps en temps je te laisserai sortir la nuit, quelques heures, pour garder la cour! Si tu acceptes, viens avec moi!
Cest ainsi que commence sa nouvelle vie. Henri baptise le chien Stella. Doù vient ce prénom doux et mélodieux reste un mystère. Stella a maintenant une niche confortable, une grande ferme et même une chaîne.
Les saisons passent, et le chiot maladroit devient un grand chien majestueux, redouté par tout le hameau. On raconte même que ses ancêtres étaient des loups.
Elle est dune beauté terrible et hors du commun. Ses habitudes ne sont pas canines: pas de remuements de queue, aucun léchage de main.
Quand Henri, Catherine ou leurs proches sapprochent, Stella reste allongée, observant dun regard intelligent.
Mais les étrangers, elle les déchire Elle naboie presque jamais, elle grogne, un rugissement terrifiant qui ne se fait entendre que le jour. Sa niche a même été déplacée du jardin au potager pour que les villageois naient pas peur de la franchir.
La nuit, Henri la libère parfois de la chaîne, en murmurant :
Je reviens dans trois heures, reste ici! Regarde, les trayeuses ont peur de passer devant toi au lever du lait! Ne touche personne! Trois heures!
Elle ne mord jamais, ne fait jamais peur. Dautres intérêts la motivent, et Henri la retrouve toujours dans la niche, ce qui lui vaut son respect.
Stella donne régulièrement des portées, comme la nature lexige. Étrangement, bien que les villageois la craignent, les chiots se vendent comme des petits pains chauds. Des habitants dautres hameaux viennent les chercher, car, malgré la peur, ils respectent Stella et ne la blessent que lorsquon le doit.
Un jour dété, après le petitdéjeuner, Stella repose paisiblement près de sa niche, se réchauffe au soleil, dun œil observe Maëlys jouer dans le bac à sable à lombre dun grand chêne, de lautre, elle suit la grandmère Katia qui travaille dans son potager.
Kat
ia attache sa petitefille à larbre pour quelle ne séloigne pas et puisse aider aux travaux. Maëlys na que trois ans, ses parents lamènent le weekend.
Soudain, Maëlys court vers Stella, les bras grands ouverts :
Stélla! Stélla!
Le cœur canin se serre de joie et damour pour ce petit être humain. Stella veille sur Maëlys et Katia avant de sassoupir.
Un bruit brutal la réveille: quelquun gratte son museau avec des griffes. Stella ouvre les yeux. Pluton, le chat, se tient devant elle, haletant :
Fais quelque chose! Maëlys va se noyer!
Stella regarde au-delà de la clôture. Maëlys a disparu de la fosse à sable, de la balançoire, du chêne. Elle regarde le chat.
Elle est près de létang, son maillot flotte dans leau! Elle essaie de le récupérer! Aidemoi! Personne ne mentend! Aaaah!
Stella pousse un hurlement. Elle aboie comme jamais, saute, se débat, tente de se détacher de la chaîne.
Katia se relève, se tourne vers le chien.
Tu as perdu la raison, ma bête pensetelle, puis retourne à ses choux.
Stella pousse alors un cri déchirant, un hurlement de loup qui parcourt le village, si puissant que les cheveux des villageois se dressent.
Les villageois entendent ce cri, Katia comprend lurgence et se précipite à la recherche de Maëlys. Les voisins accourent, les portes souvrent.
Ils retrouvent Maëlys au dernier moment, tirée dun petit étang voisin.
Le village sémeut: lambulance arrive, les parents de Maëlys pleurent et rient à la fois.
Le soir, tout se calme. Une délégation arrive devant Stella: le père de Maëlys, Ilian, sa femme et le vieux Henri.
Ilian sassoit, les genoux au sol, et dit :
Merci de sauver ma fille! Jamais je noublierai cela! Viens vivre avec moi! Jai une maison en ville, un grand enclos, je te nourrirai à souhait, je te promènerai chaque jour!
Stella le regarde de ses yeux bruns, reste silencieuse, puis pose sa tête sur son épaule quelques secondes, puis revient à son maître, le vieux Henri, sallonge à ses pieds. Henri reste figé, ne sait comment réagir à ces caresses, ses larmes rares coulent en silence.
Merci pour les likes et vos commentaires! conclut la voix horschamp, incitant les lecteurs à continuer à partager leurs histoires.







