– Tu n’es pas de la famille – dit la belle‑mère en reposer la viande du plat de sa belle‑fille dans la marmiteLa jeune femme, les yeux brillants de défi, se leva doucement, saisit le couteau et, d’un geste précis, découpait un morceau de pain pour l’offrir à la mère‑en‑tête, espérant apaiser la tension.

Tu nes pas de la famille, lança la bellemère en replaçant la viande dans la marmite.
Clémence resta figée près du feu, une assiette encore nappée du ragoût que Madame Rivière venait de préparer. Les morceaux de bœuf disparaissaient, un à un, dans la marmite comme si la vieille dame les comptait laborieusement.

Comment? sécria Clémence, incrédule.

Quy atil de si surprenant? rétorqua Madame Rivière, en essuyant ses mains sur son tablier, puis se tournant vers sa bru.Nous ne tavons jamais accueillie, tu tes imposée.

Le silence qui suivit était si épais que lon pouvait entendre le bouillon frémir sur le feu. Clémence posa lassiette sur la table, repoussa une mèche de cheveux de son front ; ses mains tremblaient.

Madame Rivière, je ne comprends pas. Nous sommes mariés depuis cinq ans, Victor et moi! Nous avons une petite fille

Et alors? coupa la bellemère. Notre petitefille à la peau claire, cest ainsi. Mais tu resteras toujours une étrangère.

La porte de la cuisine souvrit et Victor entra, les cheveux en bataille, la chemise déboutonnée, comme sil venait de somnoler sur le canapé après la journée de travail.

Que se passetil? demandatil, jetant un regard dun côté à lautre. Pourquoi ces cris?

Nous ne crions pas, répondit calmement Madame Rivière. Nous discutons simplement. Jexplique à ta femme comment se comporter dans notre foyer.

Victor lança un regard sombre à Clémence, qui resta pâle, les lèvres serrées.

Maman, quastu dit?

La vérité, ma fille. La viande nest pas pour tout le monde. La famille est grande, les parts sont petites.

Clémence sentit une boule monter à la gorge. Voilà, cinq ans quelle croyait faire partie de la maisonnée. Cinq ans à courir après la bellemère, à supporter ses remarques, à espérer quun jour les choses sadoucissent.

Victor, je rentre chez ma mère, murmuratelle. Chez maman.

Quelle maison? sindigna Madame Rivière. Ta maison, cest ici maintenant. Tu penses pouvoir entrer et sortir à ta guise?

Maman, arrête, intervint Victor, savançant vers elle. Questce qui se passe?

Clémence resta muette. Comment expliquer à son époux que sa mère venait de lui signifier quelle nétait pour personne? Que même une assiette de ragoût était trop pour elle?

Je prends Lilou, ditelle finalement, sans répondre à la question. Je la ramènerai chez ma mère ce weekend.

Et pourquoi? sexclama la bellemère, incrédule. Grandmère est là, pourquoi emmener lenfant ailleurs?

Grandmère pense que sa propre mère nest pas de la famille, répondit doucement Clémence. Peutêtre que les petitsenfants trouveront mieux leur place ailleurs.

Elle se retourna et se dirigea vers la sortie. Victor la saisit la main.

Clémence, attends!Expliquelui clairement ce qui sest passé.

Clémence se retourna, le visage interrogatif, la bellemère se tenant près du feu, feignant de remuer la soupe.

Demande à ma mère, ditelle. Elle saura mieux texpliquer.

Dans la chambre, la petite Lilou jouait avec ses poupées. À la vue de sa mère, elle courut vers elle, radieuse.

Maman! Regarde, je nourris Katia!

Bravo, ma chérie, sassit Clémonce à genoux, lenlaçant. Tu veux manger?

Oui! Grandmère a dit quaujourdhui il y aurait du ragoût, sexclama la fillette.

Oui, mon ange, répliqua Clémonce. Nous irons le manger chez grandmère Suzanne.

Chez ta maman? sécria Lilou, toute heureuse. Super! Et papa?

Non, papa restera à la maison, répondittil.

Clémonce commença à rassembler les affaires de la petite dans un sac : robes, collants, jouets, tout ce qui pouvait servir pour quelques jours. Pendant quelle pliait les vêtements, Victor pénétra dans la pièce.

Clémonce, quel est ce plan? Aller à la crèche pour une sottise?

Crèche? sélevatelle, se redressant. Ta mère ma déclaré que je nétais pas de la famille, quelle ma enlevé la nourriture! Cest absurde!

Ce nest pas ce quelle a dit, répliqua Victor. Tu sais bien quelle est émotive. Demain, elle oubliera.

Je noublierai pas, Victor! Ce nest pas la première fois, rétorquatelle, le rire tournant aigre.

Laissela, elle est juste fatiguée. Le travail est dur, cest tout, insista Victor.

Clémonce sourit, mais le rire était amer.

Fatiguée depuis cinq ans, pensatelle. Et tout retombe sur moi.

Ne ten fais pas, tenta Victor de la rassurer. Ce nest pas grave.

Ne rien voir, quand on mappelle étrangère dans ma propre maison? demandatelle, la voix tremblante. Victor, tu entends ce que tu dis?

Victor parcourut la pièce, se frottant la nuque, geste familier lorsquil ne savait que répondre.

Clémonce, où vastu? Nous sommes une famille, nous avons un enfant.

Cest pour cela que je pars. Je ne veux pas que Lilou entende quon la méprise!

Qui te méprise? insista la bellemère. Elle a simplement exprimé son avis.

Son avis? interrompittelle. Elle ma retiré la nourriture, ma traitée détrangère! Cest un avis?

Peutêtre atelle été brusque, mais tu sais que ma mère a porté seule le poids de notre famille depuis la mort du père. Elle a tout contrôlé, expliqua Victor. Alors je dois accepter.

Et moi, je dois endurer son contrôle jusquà la fin? demandatelle.

Victor sassit au bord du lit, prit la main de Clémonce.

Ne nous querellons pas, proposatil. Je parlerai à ma mère, jexpliquerai.

Que vastu expliquer?Que je suis aussi humaine?Que jai des sentiments? répliquatelle.

Oui, justement. Je lui dirai de se modérer, réponditil.

Clémonce secoua la tête.

Ce nest pas une question de brutalité, insistatelle. Cest que ta mère ne maccepte pas, et tu le sais.

Ta mère a juste besoin de temps, murmura Victor.

Cinq ans, cest trop!Combien dannées devratelle encore attendre? demandatelle.

La voix de Madame Rivière retentit depuis la cuisine :

Victor! Viens dîner! Tout sera prêt!

Victor se leva.

Allons, dîner normalement, puis nous parlerons, proposatil.

Non, merci, mon appétit sest évaporé, répondit Clémonce, puis sortit.

Elle décrocha le téléphone et appela sa mère.

Maman? Cest moi. On peut venir chez vous quelques jours?

Bien sûr, ma fille. Que se passetil?

Je te raconterai plus tard. Nous partons tout de suite, répliquatelle.

Parfait. Jai fait du pot-aufeu, il y en aura pour tout le monde, répondit la mère.

Clémonce sourit involontairement. Sa mère disait toujours «Il y en aura pour tout le monde», sans jamais compter les parts.

Lilou était aux anges à lidée daller chez une autre grandmère. Dans le bus, elle babillait sur ses poupées et ses projets pour demain.

Maman, pourquoi papa ne vient pas avec nous? demandatelle en arrivant devant la porte.

Papa travaille, ma chérie. Il arrivera plus tard, répondit la mère.

Sophie Dupont, la mère de Victor, les attendait sur le seuil, le visage éclatant. Douce et attentive, elle était tout lopposé de Madame Rivière.

Comme je vous ai manqué! sécriatelle en prenant Lilou dans ses bras. Ma petitefille, comme tu as grandi!

Grandmère, astu de nouvelles histoires? demanda Lilou.

Bien sûr, après le souper, nous les lirons, répliqua Sophie.

À table, Sophie servit le potaufeu dans de grands plats, en annonçant :

Mangez, mangez à votre faim. Clémonce, tu as maigri. On ne te nourrit plus?

On me nourrit, maman, mais je nai plus dappétit, répondittelle.

Demain, cela changera. La maison et les murs aideront, ajoutatelle.

Clémonce balaya la pièce du regard: cuisine chaleureuse aux rideaux à carreaux, buffet ancien en porcelaine, photos encadrées aux murs. Aucun mot «étrangère» ny résonnait.

Après le repas, quand Lilou sendormit, les deux femmes sinstillèrent autour dun thé.

Racontemoi ce qui sest passé, invita la mère, versant le thé dans des tasses.

Clémonce évoqua la dispute, la viande, les paroles de la bellemère. Sophie écouta en silence, hochant la tête de temps à autre.

Et Victor? demandatelle.

Il a dit que sa mère était fatiguée, quil fallait ignorer, répondittelle.

Je vois, murmura Sophie, en remuant le sucre. Et tes sentiments?

Je suis épuisée, maman. Cinq ans à essayer, et elle ne ma jamais acceptée. Elle trouve toujours une petite chose à critiquer, confessa Clémonce.

Donnemoi des exemples, insista la mère.

Clémonce soupira.

Je ne cuisine pas comme elle le veut, je ne range pas comme elle lattend, je ne moccupe pas de Lilou comme elle limagine. Quand Lilou était malade le mois dernier, elle ma directement traitée de mauvaise mère, relatatelle.

Et Victor? demanda Sophie.

Il se tait, ou prétend que sa mère sinquiète pour sa petitefille, répondittelle.

Sophie posa la tasse.

Ma fille, estu heureuse dans ce mariage? demandatelle.

Clémonce resta muette un moment, les yeux fixés sur les lampadaires qui sallumaient dehors.

Je ne sais pas, maman. Avant cétait différent. Aujourdhui je me sens étrangère au sein même de ma famille, admittelle.

Pourquoi ne men astu jamais parlé? senquittelle.

Je pensais que cela passerait, que Madame Rivière finirait par maccepter, avouatelle.

Il semble que ce ne soit pas le cas, conclut Sophie.

Elles restèrent silencieuses, le crépitement de la pluie dehors ponctuant le calme.

Maman, comment ta grandmère tatelle accueillie quand tu es partie chez ton père? demanda Clémonce.

Ta grandmère Cateline? sourit Sophie. Elle ma prise dès le premier jour comme sa fille. Elle disait: «Maintenant jai deux filles». Elle ma toujours traitée mieux que sa propre Zélie, expliquatelle.

Pourquoi, à ton avis? insista Clémonce.

Parce quelle voyait que jaimais son fils, et quil maimait aussi. Quand il y a de lamour, il y a de la place pour tous, répondittelle.

Clémonce se demanda si Victor laimait vraiment ou simplement par habitude.

Le téléphone sonna. Lécran affichait le nom de Victor.

Clémonce, où estu? la voix de Victor était inquiète.

Chez maman, je lai dit, réponditelle.

Quand rentrezvous? demandatil.

Je ne sais pas, peutêtre dimanche, dittelle.

Comment ça «je ne sais pas»?Tu as le travail demain.

Jai prévenu mon chef que je suis malade, mentittelle.

Un silence lourd sinstalla.

Clémonce, arrête de tergiverser, reviens à la maison. Nous parlerons calmement, insista Victor.

De quoi parler?De ce que ta mère ne me considère pas comme une personne? répliquatelle.

Laissela, elle est elle a besoin de temps, insista Victor.

Cinq ans, cest trop!Combien de temps encore? protestatelle.

La voix de Madame Rivière séleva depuis la cuisine :

Victor! Viens dîner, tout sera prêt!

Victor se leva.

Allons, dînons normalement, puis nous discuterons, proposatil.

Non, merci, plus dappétit, répondit Clémonce et sortit.

Elle décrocha à nouveau le portable.

Maman? lançatelle.

Oui, ma chérie? répondit Sophie.

Nous partons chez vous, annonçatelle. Nous arriverons ce soir.

Parfait, le potaufeu est prêt, il y en aura pour tout le monde, confirma la mère.

Clémonce sourit, rappelant la phrase «Il y en aura pour tout le monde» qui résonnait toujours comme un réconfort.

Le lendemain matin, Sophie rentra du marché, les bras chargés de sacs.

Aidemoi à déballer, demandatelle. Nous avons assez de viande pour faire des boulettes, Lilou adore ça.

Clémonce rangea les provisions en silence, constatant quil y avait réellement beaucoup de viande, suffisante pour tout le monde.

Maman, questce qui compte le plus dans une famille? demandatelle.

Sophie réfléchitEt ainsi, Clémence découvrit enfin la sérénité au sein dune famille qui la considérait enfin comme lune des leurs.

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– Tu n’es pas de la famille – dit la belle‑mère en reposer la viande du plat de sa belle‑fille dans la marmiteLa jeune femme, les yeux brillants de défi, se leva doucement, saisit le couteau et, d’un geste précis, découpait un morceau de pain pour l’offrir à la mère‑en‑tête, espérant apaiser la tension.
Il n’est toujours pas rentré. Ces derniers temps, François est submergé par le travail et rentre de …