—Tu n’es plus ma fille.

Tu nes plus ma fille. Qui est cet homme et doù vientil, je nen sais rien. Jai honte de toi. Rentre chez mamie, vis comme une adulte, prends tes responsabilités.
Miche, tas entendu? On nous a envoyé des collègues en renfort. On se fait un petit resto ce soir? sexclama Béatrice, toute contente, en seffondrant dans le fauteuil.

Miche, pourquoi? Et Victor, je le laisse où? Je le ramène? ricana Béatrice.

Et si on demandait à tante Lucie? demanda prudemment Micheline.

Béatrice haussa les épaules, désespérée.

Tu crois? Elle ne ma toujours pas pardonné davoir eu un garçon. Elle voulait que je lépouse pour André, mais je suis partie à Paris pour mes études. Je nai pas étudié, jai débarqué avec un gros ventre. Une année à me faire engueuler, puis deux mois à parler enfin. Alors sors avec qui que ce soit, peutêtre que la chance tournera et que tu trouves ton prince.

Micheline poussa un soupir.

Très bien, je vais voir Tania. Demain, je te raconte tout.

Béatrice mit son petit Victor au lit, puis sortit sur le balcon. La musique du club du coin séchappait jusque chez elle. Enroulée dans un foulard, elle imagina tout le monde qui dansait, qui samusait. Micheline aurait sûrement ressorti sa fameuse robe «tigrée». Béatrice sourit timidement, se voyant dans le rôle de la chenille à rayures. Elle soupira, décida daller se coucher.

Au petit matin, Micheline arriva en trombe. Et, comme par malchance, la mère de Béatrice débarqua en visite. Béatrice fit un geste de silence, mais où arrêter Micheline?

Quel dommage que tu naies pas été là hier! Il y avait des jeunes garçons Un certain Victor, très bavard, toujours dhumeur à plaisanter. Et aujourdhui, je vais à un rendezvous, lança Micheline dune traite.

La mère de Béatrice, sévère, demanda :

Il est marié, alors?

Micheline haussa les épaules.

Je ne sais pas, je nai même pas regardé le passeport. Mais sil lest, au moins jaurai une anecdote.

Ah, les filles, que faitesvous? André nest pas le meilleur prétendant. Ma chance ma manqué, mais toi, Miche, tu pourrais encore lui tourner la tête, sécria tante Lucie, toute excitée.

Tante Lucie, pourquoi ces propos? Qui a besoin dun mari? Et la mère du garçon, alors? Bon Dieu, quel bonheur! sexclama Micheline.

Elle se tourna vers Béatrice :

Il y avait un type, impossible de le quitter des yeux. Toutes les filles étaient sous le charme. Il est resté un instant avec ses potes, puis est parti tout seul, sans même demander qui voulait danser.

À ce moment, tante Lucie, pensive, proposa :

Béatrice, tu devrais aussi aller au club. Moi, je resterai avec Victor. Peutêtre que tu rencontreras un mec sérieux, fiable. Victor a besoin dun père, mais pas de mariages. Les hommes sentent quand une femme est seule. Cest clair?

Béatrice, incrédule, hocha la tête, puis, sans retenue, embrassa sa mère et marmonna :

Allez, foustoi!

Dans sa plus belle robe, Béatrice samusait avec ses copines, se rappelant les soirées sans souci.

Regardez, le voilà de nouveau, chuchotèrent les filles.

Béatrice tourna la tête, les jambes tremblantes. Elle se détourna brusquement et chuchota à Micheline :

Je vais peutêtre rentrer chez moi. Victor doit bien pleurer sans moi.

Micheline, surprise, sexclama :

Béa, tu te fous de moi? Tu sors pour la première fois danser et tu reviens chez toi? Tu nas même pas encore dansé une fois.

Béatrice, résolue, déclara :

Jy vais. Et toi, Victor, il te faut sûrement ton VVictor. Tu ne tennuieras pas sans moi, et elle sélança vers la sortie.

À la porte, un inconnu saisit son poignet :

Une danse, mademoiselle?

Béatrice tenta de se dégager :

Je ne danse pas.

Mais le cavalier insista.

Accordezmoi juste une danse, sil vous plaît.

Elle se retourna, le cœur battant. Cétait le même type que lon venait de voir, celui qui changeait une vie sans même la reconnaître. Un frisson parcourut son dos, elle esquissa un sourire.

Daccord, mais une seule, je suis pressée.

Il la fit tournoyer.

Je suppose que votre mari sinquiète?

Béatrice, sèche, répliqua :

Je ne suis pas mariée.

Il cligna de lœil, un geste familier qui lui coupa le souffle.

Alors jai une chance? lançatil en souriant.

Béatrice recula.

Nespère même pas, et senfuit du club.

En rentrant, elle pleura. Elle se souviendrait de lui toute sa vie, comme dun amour fulgurant quil navait même pas reconnu.

Ils se retrouvèrent plus tard dans un train. Elle rentrait, abattue après avoir raté ses examens. Lui se rendait chez ses parents. Voyant son chagrin, il chercha à la faire rire.

Je mappelle Maxime. Ma mère mappelle «Max», mon neveu sappelle «Moussa». Choisis ce qui te plaît.

Béatrice sourit.

Moussa, cest plus drôle.

Il tendit la main.

Nous sommes presque présentés. Et toi, charmante créature, comment tappellestu?

Elle répondit :

Béatrice.

Maxime hocha, sérieux :

Je lavais deviné. Un nom royal.

Mot à mot, elle raconta ses échecs aux examens et comment sa mère le répéterait pendant des années.

Préparetoi pour lhiver, puis réessaye, conseilla Maxime.

Béatrice, ravie :

Merci, je ny avais même pas pensé.

Il la regarda pensivement :

De rien. On ne ta jamais dit que tu étais très jolie?

Béatrice rougit.

Je suis ordinaire, ne dramatise pas. Mais merci quand même.

Maxime se rapprocha.

Cest vrai, et il lembrassa soudain. Béatrice sentit la tête tourner, entre gêne et douceur. Maxime partit rapidement.

Je te retrouverai, promis.

Plus tard, elle réalisa quil navait même pas demandé son adresse.

Quelques mois plus tard, la grossesse arriva. Sa mère, furieuse, lança :

Tu nes plus ma fille. Qui est ce père? Doù vientil? Jai honte. Retourne chez ta grandmère, vis comme une adulte, assume tes actes.

Béatrice, avant laccouchement, sinstalla à la bibliothèque, termina son congé maternité. À la sortie de la maternité, cétait Micheline qui laccueillit ; sa mère ne vint jamais. Quand Victor eut cinq mois, son cœur ne put plus retenir et elle revint.

Ce nest pas notre type, conclut-elle.

Mais elle vint plus souvent, apportant des jouets au petitVictor.

Pourquoi si tôt? demanda la mère. Il ny avait rien dintéressant là. Et Victor?

Sa mère sourit.

Il dort. Puisque tu es venue, je rentre à la maison.

Béatrice ferma la porte, tenta de dormir, ne réussit quau petit matin. Encore endormie, elle nourrit son fils. Victor faisait la tête, refusant la bouillie.

Tu ne grandiras pas comme ton père si tu ne manges pas, il était fort et beau.

Cest à mon sujet? Ça me plaît. Et mon fils? sécria une voix derrière la porte.

Béatrice tendit la cuillère.

Toi? Doù vienstu? sourit Maxime.

Je tavais dit que je te retrouverais. Je ne savais pas que tu aurais eu un garçon. Jétais tellement sous le choc que je nai même pas demandé où tu habitais. Mais le destin a décidé que nous devions être ensemble, déclaratil en faisant un clin dœil à Victor.

Le petit éclata de rire.

Le matin, la mère surprit une Béatrice radieuse aux côtés dun inconnu, portant leur fils sur les épaules.

Cest lui? demanda la mère.

Oui, répondit Béatrice, sourire aux lèvres.

La mère sapprocha de Maxime, tendit la main.

Je mappelle LucieGeorgine. Et toi, quel sera ton rôle de mari et père?

Maxime serra fermement sa main, sérieux.

Compris.

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