Mélisande hait tout le monde, surtout sa mère. Elle sait pertinemment que, dès quelle quittera lorphelinat de SaintDenis, elle la retrouvera.
Non, elle ne compte pas se jeter à son cou en criant:
Salut, maman!!
Elle veut simplement observer un peu, puis se venger. Après toutes ces années passées dans le foyer de lenfance, pendant que Mélisande pleurait, sa mère vivait ses plaisirs sans souci.
Elle ne doute jamais que sa mère mène une vie de luxe.
Mélisande na jamais connu autre chose que cet orphelinat. Depuis son plus jeune âge, elle y est.
On la déplace plusieurs fois parce quelle se bagarre sans cesse, et elle sen fiche que ce soit un garçon ou une fille qui lattende.
On la punit, on la enferme en isolement, on lui retire les douceurs, mais elle continue de détester les éducateurs, les autres enfants et le monde entier.
À quatorze ans, elle cesse de se battre, non pas parce quelle tombe amoureuse, mais parce que tout le monde la redoute déjà.
Lennui la gagne. Elle senfonce dans un coin reculé du parc de lorphelinat et reste là, à rêver du jour où elle retrouvera sa mère et la fera payer.
Un aprèsmidi, elle entend une mélodie étrange. Elle tend loreille: rien de comparable.
Mélisande adore la musique et sarrête à chaque son agréable, mais celleci est à la fois belle, mélancolique, presque plaintive, et elle ne saisit pas doù elle vient.
Elle se lève, sapproche dun bosquet dacacias et écarte les branches. Surprise! Un nouveau concierge, Jacques, y joue du petit instrument. Elle lobserve déjà se moquer de lui-même.
Sur quel instrument jouetil? Elle ne voit rien, et quand elle sétire, elle tombe malencontreusement dans les buissons.
Le concierge cesse de jouer, se tourne vers les buissons. Mélisande se relève, se secoue en colère, et sapprête à partir. Alors il lui lance :
Tu veux apprendre?
La fillette reste bouchebée. Elle? Elle pourra jouer comme ça? Seratelle capable?
Elle fait un pas vers lui. Le concierge a lair davoir cinquantecinq ans, un âge inhabituel pour un concierge dorphelinat, mais il nen fait quà sa guise.
Mélisande vient chaque jour le voir. Au début, il ne fait que lui montrer comment souffler dans une petite flûte. Le plus curieux, cest quil les fabrique luimême: des flûtes ridicules et gracieuses à la fois.
Lorsque les premiers sons authentiques séchappent de la bouche de Mélisande, elle ne peut sempêcher de serrer le concierge dans ses bras. Cest alors quils engagent leur première vraie conversation.
Il sappelle Henri Leblanc et vit dans une petite maison au cœur du campus de lorphelinat.
Et vous? Vous navez ni proches, ni foyer?
Javais tout, Mélisande: une maison, une famille Il y a dix ans, ma chère Catherine est partie. Jai cru que je ny survivrais pas sans mon fils
Il sest marié ensuite, la femme était belle mais cupide. Le plus important, cest que ma fille, Sophie, lui plaisait.
Cinq ans plus tard, mon fils sest écrasé dans un accident. Lappartement, un troispièces au centre de la ville, a été transféré à son nom.
Ma bellefille ma fait les valises et ma envoyée loin, dans toutes les directions.
Mais pourquoi navezvous pas combattu?
Pourquoi, Mélisande? Je nai plus personne ici. Tous mes amours sont partis. Il ne me reste plus quà survivre jusquà mon tour. Je nai plus besoin de rien dautre.
Mélisande sent que désormais elle déteste la bellefille dHenri davantage que sa propre mère. Dabord, elle projette de se venger delle, puis, plus tard, de la mère.
Quand Henri découvre que la fillette cache une rage semblable à celle dun loup, il est horrifié. Comment survivratelle, si pauvre soitelle, à cette haine?
Ils discutent souvent. Henri remarque que Mélisande se calme. Elle ne se coupe plus les cheveux en se moquant des garçons, elle devient plus douce.
Le désir de prouver sa supériorité par la violence sévanouit.
Un jour, il lui demande :
Mélisande, dans un an, tu pars; astu déjà pensé à ce que tu deviendras?
Elle le regarde, perdue.
Non je nai même pas songé à ça. Je ne pensais quà me venger de ma mère.
Imagine si tu te venges; dabord il te faudra la retrouver. Largent, peu importe; on laissera passer ce détail, puis quoi?
Elle reste muette, séloigne. Elle ne revient pas chez Henri pendant une semaine, puis revient finalement :
Je veux construire.
Toute lannée suivante, ils préparent son entrée au lycée professionnel de construction. Mélisande comprend que luniversité serait trop longue pour elle, peutêtre plus tard.
Le jour où elle quitte le foyer, ils sassoient longtemps sur le banc du parc.
Le soir même, elle prend le train pour Lyon, où elle étudiera et vivra. Elle pleure, pour la première fois depuis des années.
Henri, je reviendrai vous voir. Je vous paierai tout!
Daccord, faisons un accord: je ne disparais pas, tu termines tes études, tu te tiens bien, et quand tu seras prête, tu pourras me rendre visite.
Mais quel vieux!
En partant, il lui offre une flûte
Quinze ans passent. Mélisande se marie tard, ne trouve jamais vraiment quelquun qui la comprenne. À trente ans, elle a une fille, Clara, et se sépare immédiatement. Tout son bonheur se résume à petite Clara.
Aujourdhui, elle peut soffrir tout ce quelle veut. Lorsquelle gagne enfin assez deuros, elle lance une recherche pour retrouver sa mère.
Tout se résout plus vite quelle ne lavait imaginé. Sa mère, femme solitaire et démunie, apprend deux mois avant laccouchement quelle est gravement malade.
On lui diagnostique un cancer ; les médecins lui donnent un an à vivre. Elle prend la décision terrible de renoncer à sa fille dès la naissance, à lhôpital. Aucun médecin ne la juge alors.
Mélisande finit par retrouver la tombe de sa mère, où trône un grand monument avec un ange.
Elle se rappelle souvent Henri, mais lorsquelle revient à SaintDenis des années plus tard, il a disparu.
Le directeur de lorphelinat a changé, et presque tout le personnel ancien a été remplacé.
Quand elle trouve un moment libre, Mélisande et Clara se promènent au parc. Sa petite Clara, toujours en train de rire, veut «sauver le monde».
À six ans, cest une enfant très intelligente qui persuade sa mère dacheter nimporte quoi avant daller au parc.
Parfois, elle veut offrir des bonbons à tous les enfants, nourrir les canards de baguettes, ou, sous une chaleur torride, acheter dix portions de glace. Aujourdhui, elle réclame
Maman, achètemoi du jambon, du pain et une boisson, sil te plaît.
Mélisande la fixe, incrédule.
Jai peur de demander qui il est cette fois.
Maman, peutêtre vautil mieux que tu ne saches pas? Pourquoi tinquiéter inutilement?
Clara, on ne va nulle part maintenant.
Maman, cest un vieil homme, il na pas de maison.
Qui!?
Mélisande sent son cœur se figer. Clara sourit, comme pour dire:je tavais prévenue.
Maman, pourquoi tu ténerves? Ce nest quun vieil homme qui na personne.
Il ne demande rien, comme les autres, par honte. Il connaît tant de contes et de poèmes que personne ne les connaît. Tu penses vraiment que les saucisses sont un problème?
Elle, adulte, responsable dune grande entreprise de construction, ne trouve pas de mots.
Silencieusement, elle achète tout ce que Clara a demandé, et elles se dirigent vers le parc.
Clara sassied sur un banc.
Maman, reste ici, je vais au bord du lac. Tu vois, le vieil homme est là.
Mélisande aperçoit réellement un vieil homme mal habillé, entouré denfants, et se détend un peu.
Lessentiel, cest que la petite soit visible.
Le soir, elle sallonge avec un livre sur le canapé. Clara est dans sa chambre. Soudain, Mélisande entend à nouveau cette mélodie familière.
Silence. Non, la même mélodie qui lavait frappée au départ. Elle se précipite dans la chambre de sa fille, les yeux écarquillés.
Maman, je tai réveillée?
Clara! Questce que cétait?
Cest le vieil homme qui nous apprend à jouer de la flûte. Jy arrive, mais je narrive pas à faire la transition au début.
Clara soupire amèrement, une flûte à la main. Mélisande la regarde, les larmes aux yeux.
Laisse, je te montre. Ce nest pas arrivé dun jour à moi non plus
Mélisande joue toute la mélodie, puis éclate en sanglots. Les souvenirs lenvahissent avec une telle intensité quelle ne peut se retenir. Clara, effrayée, la serre.
Maman, pourquoi estu si triste? La musique ta blessée? Tu veux que jarrête de jouer?
Mélisande secoue la tête, négative. Elle sort, revient une minute plus tard avec la même flûte, un peu ternie par le temps.
Clara, tu sais où il vit?
Maman, près du lac. Il a des caisses derrière les buissons.
Allez, ma chérie.
Elles le trouvent tout de suite. Clara crie :
Papi!
Et il surgit des buissons.
Que se passetil, ma petite, pourquoi nestu pas à la maison?
Henri Leblanc, bonjour.
Il frissonne comme frappé. Lentement, il se tourne, scrute son visage.
Mélisande, ce nest pas possible.
Elle le serre fort.
Tout est possible. Assez de moustiques, rentrons chez nous.
Où?
Chez toi, Henri, si ce nétait pas grâce à toi, je naurais rien. Donc ma maison, cest toujours la tienne.
Sur le chemin du retour, Henri essuie ses larmes. Elles le gênaient, et où quelles viennent, elles sont maudites. Sans Mélisande, qui le tenait fermement, il serait tombé depuis longtemps.
Mais maintenant, il sait quil ne doit pas séteindre seul dans lobscurité.







